interview

Jean-Pierre Hansen: "L'ascenseur social fonctionne moins bien aujourd'hui qu'hier"

©Kristof Vadino

Jean-Pierre Hansen signe une autobiographie pleine de bienveillance, d'humour et de regards acérés sur les mondes qu'il a connus. Retour factuel sur une carrière riche en rencontres, en passions "électriques" et en responsabilités. Un observatoire de choix.

Dans son livre "Chroniques sous haute tension", Jean-Pierre Hansen égrène les épisodes de sa vie, au rythme des rencontres, de sa "passion électrique" et, aussi, du hasard. L’ancien patron d’Electrabel y détaille ses responsabilités multiples, ses passions dévorantes et sa brûlante curiosité.

D’une plume souvent bienveillante, parfois piquante, mais toujours précise, il replonge ainsi dans la saga qui a rythmé le passage d’Electrabel sous pavillon français, il nous raconte ses regrets, notamment l’"Electragate", et il nous fait part de ses convictions et passions les plus profondes, de l’enseignement à la Belgique, en passant par l’opéra, sans que l’émotion ne prenne le pas.

À aujourd’hui 71 ans, Jean-Pierre Hansen dit se consacrer à "enseigner pour transmettre mes passions et écrire pour me permettre de réfléchir". En plus, il officie, entre autres, en tant qu’administrateur de Nethys. Ce chapitre de sa vie n’est cependant pas abordé dans son autobiographie, ni dans cette interview, malgré nos tentatives d’obtenir sa vision de l’"affaire". Ce sera pour le prochain tome, s’il décide de l’écrire un jour.

"J'ai écrit ce petit livre pour témoigner d'un monde et de modes de vie qui semblaient éternels et qui ont si vite disparus."*

Pourquoi ce livre de souvenirs?

J’accepte des missions si elles m’amusent, si je suis disponible et si je peux être utile.

Mon idée initiale était d’écrire pour mes petits-enfants, et de m’arrêter une fois que j’aurais raconté l’histoire de ma famille. Et puis, je me suis dit, pourquoi ne pas tout raconter? C’est-à-dire des souvenirs, mais aussi quelques constats, un témoignage sur ces mondes que tout le monde croyait éternels et qui ont disparu. L’école, l’enseignement, l’université, la Belgique unitaire, etc. Beaucoup m’ont dit que ces souvenirs faisaient sourire, et j’ai donc décidé de publier ce livre.

À qui vous adressez-vous alors, à part à votre famille?

À tout lecteur qui ouvrirait la bouteille que j’ai jetée à la mer.

Vos origines de l'extrême sud de la Belgique ont-elles marqué votre perception du monde? Seriez-vous différent si vous étiez né à Liège ou à Bruxelles?

Electrabel est la plus belle machine que j’ai jamais connue.

Oui, je crois. Parce que c’est un monde particulier, transfrontalier. Ce qui caractérise l’endroit où je suis né et où j’ai vécu pendant 18 ans, la Lorraine, est que cette région est un produit de l’histoire, mais surtout un produit d’une même culture, la sidérurgie, peu importe qu’on soit en Belgique, en France ou au Luxembourg. Ensuite, vous y êtes loin de tout. Cela m’a fait quitter la Lorraine à 18 ans, pour vagabonder un peu partout. J’étais fasciné par les mondes lointains que je pouvais découvrir. Cela forge une aspiration à découvrir l’ailleurs. En cela, ça marque.

"Compte tenu de l'incroyable hétérogénéité de niveau des établissements d'enseignement secondaire en francophonie belge, imposer partout un examen d'entrée [...] s'apparente à une loterie."*

Vous abordez, au cours du livre, beaucoup l’enseignement et l’éducation. Vous expliquez notamment que vous étiez le dernier sélectionné à l’issue de l’examen d’entrée d’ingénieur civil, et que cela vous a toujours interpellé…

©Racine

Sur cette question, j’hésite encore. Je pencherais pour l’organisation d’un test de connaissances obligatoire, en fin de rhétorique ou à l’entrée à l’université, en fonction des études, avec un résultat non-contraignant. L’ascenseur social fonctionne moins bien aujourd’hui moins qu’hier. Est-ce parce que le moteur de l’ascenseur est moins puissant? Que la cabine est surchargée? Ou parce que les étudiants ne trouvent pas le bouton sur lequel pousser?

Vous expliquez ne rencontrer, lors de vos cours dispensés aux étudiants ingénieurs civils de l’UCLouvain, que des étudiants issus d’une petite dizaine de collèges et athénées. Que dire de l’hétérogénéité actuelle de l’enseignement secondaire en Belgique?

De manière générale, auparavant, la base de notre enseignement reposait sur le fait de nous faire admirer des choses: un roman, un poème, un théorème, ensuite de tenter de les imiter, puis d’être créatif.

Aujourd’hui, les stades d’admiration et d’imitation ont disparus au profit de la spontanéité et l’aspect ludique. Je crois qu’il faut avoir le courage de dire que tout n’est pas spontané et tout n’est pas ludique. Il est difficile d’apprendre.

Rien n’est donné.

Vous insistez beaucoup sur le fait que l’université doit s’en tenir aux idées, aux principes et non aux faits, qu’elle ne doit pas céder aux modes. C’est le cas aujourd’hui?

En tant que président de l’ARES (Académie de recherche et d’enseignement supérieur, NDLR), je suis confronté, chaque année, à une multitude de propositions de cours qui émanent des lubies de l’instant. Ce qu’il faut aux étudiants, c’est qu’ils puissent se construire une structure mentale et comportementale que l’on n’obtient pas avec des informations liées à l’air du temps.

Je raconte dans ce livre ce que j’ai vécu et ce que j’ai fait, pas qui je suis.

Dans le livre, vous expliquez que l’université sert à apprendre "le vrai et le beau". Quand apprend-on un métier alors?

Sur le terrain. Dans le livre, je cite le cas de gens qui sont devenus des chefs d’entreprises reconnus et dont la formation universitaire n’avait rien à voir avec ce qu’ils font aujourd’hui. Prenez Sophie Dutordoir qui a étudié les langues romanes. Les liens avec Electrabel et la SNCB sont faibles, mais elle a étudié avec rigueur. Quoiqu’on étudie, si on le fait avec rigueur, cela forme la colonne vertébrale intellectuelle et psychologique.

[Succession de Philippe Bodson à la tête d'Electrabel] "Ni pendant ni après ce triste trimestre, l'un de nous deux n'eut un mot de distance par rapport à l'autre, alors que tant et tant n'attendaient que cela. Dans un aparté, il me glissa: 'Essaye autrement, moi je n'aurais pas pu!'"*

Au fil du livre, on a l’impression que vous attribuez les éléments marquants de votre carrière au hasard. N’est-ce pas là un excès de modestie?

Le hasard a joué un rôle, surtout dans les rencontres déterminantes de ma vie, mais il faut aussi pouvoir s’en saisir et être prêt à monter dans le bon wagon au moment opportun, même si on n’avait pas prévu que le train passe. On doit être très curieux et intéressé. Et, pour être franc, il faut aussi travailler comme un bœuf – ce que je ne raconte pas beaucoup.

Quels sont les moments les plus intenses de votre carrière?

La succession de Philippe Bodson. Cela a été une furia médiatique et politique délirante. L’"Electragate" aussi (cela lui aura coûté son poste de régent de la Banque nationale et la présidence de la FEB, NDLR). Ce sont deux périodes où l’on est content d’avoir les nerfs solides. Mais même dans ces périodes, j’arrive à déconnecter. Je rentre, je prends un bouquin de John Irving et tout va bien.

Il y a peu d’émotion dans votre livre. N’est-ce pas une posture? Vous parvenez réellement à garder une distance avec les événements?

Oui. Je raconte dans ce livre ce que j’ai vécu et ce que j’ai fait, pas ce que je suis. Par ailleurs, j’ai toujours réussi à conserver une distance avec les événements. J’ai eu quelques coups de gueule mais pas de coups de nerfs. Je peux être rancunier, mais quand cela vaut la peine. Il y a, dans mon livre, plus de coups de chapeau que de coups de griffes.

"Au fond, me dit-il [Eric de Keuleneer], tu es comme le colonel anglais du Pont de la Rivière Kwaï. Tu admires et tu aimes tellement ton ouvrage, Electrabel, que tu es prêt à tout pour le protéger, même contre ton pays. Note, toi qui es cinéphile, qu'à la fin du film, le pont explose quand même!"* 

 

Quel est le chapitre professionnel dont vous êtes le plus fier?

Electrabel. Tout Electrabel. C’est la plus belle machine que j’ai jamais connue. Quand je l’ai eue dans les bras, elle avait un an et demi. C’était un beau bébé, mais un bébé tout de même. On l’a quand même bien développée, avant qu’on ne la voie démantelée. Il y a donc un peu d’amertume mais beaucoup de fierté.

Vous parlez très peu d’argent dans votre livre. Quel poids a eu la question financière dans vos choix professionnels?

Je fume toujours les mêmes cigares qu’il y a quarante ans.

Cela n’est jamais intervenu. J’ai toujours traité l’argent comme on traite les décorations. On ne demande rien, on ne refuse rien et on ne porte rien, c’est-à-dire on ne change pas sa vie en fonction de ce qu’on gagne. Je vis comme je vivais il y a quarante ans. Je m’achète toujours le livre que je veux, quand je veux. Je fume toujours les mêmes cigares.

Quels ont étés les principaux moteurs de votre carrière?

Faire des choses qui m’amusent. J’accepte des missions si elles m’amusent, si je suis disponible et si je peux être utile. Ce sont les trois conditions.

Votre mission chez Nethys répond à ces trois conditions?

Oui. Je suis un intermittent du service public.

[Le sort de l’actuel patron d’Electrabel, Philippe Van Troeye] "Il entama, dans les conditions que j’ai décrites, une manière de chemin de croix au bord duquel je ne manquai jamais de l’encourager."*

* extraits issus de "Chroniques sous haute tension", de Jean-Pierre Hansen. Racine, 220 pages, 22,5€

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