Jef Colruyt: "En une génération, on peut sortir des énergies fossiles"

©Dieter Telemans

Dans le débat actuel sur le pacte énergétique, le patron du groupe de distribution Colruyt veut faire entendre sa voix: Prolonger le nucléaire, c’est retarder la transition énergétique.

Le bureau de Jef Colruyt, président et CEO du groupe familial actif dans la grande distribution, fleure encore bon les années 70: les gros travaux de rénovation en cours au siège de Colruyt Group pour moderniser les lieux et isoler les murs n’ont pas encore commencé dans cette partie du bâtiment.

Alors que le débat sur le pacte énergétique et sur la sortie ou non du nucléaire en 2025 fait rage, l’homme, qui n’est pas friand d’interviews, veut faire entendre sa voix. "Se passer du nucléaire et des énergies fossiles, c’est possible. Le groupe Colruyt prend ses responsabilités et joue son rôle sociétal en investissant dans les énergies vertes. Et beaucoup d’entreprises sont prêtes à entrer dans la même dynamique. Vouloir, c’est pouvoir!"

Pourquoi êtes-vous un des seuls du secteur à vous intéresser autant aux énergies renouvelables?

Nous avons commencé dès les années 60. Colruyt voulait être 10% moins cher que ses concurrents: nous avons donc continuellement cherché à diminuer les coûts, en éteignant un néon sur deux ou en passant aux congélateurs fermés. À la fin des années 80, la notion de développement durable a pris de plus en plus d’importance, et nous avons réalisé que ce que nous faisions était aussi de la durabilité. L’économie et l’écologie vont de pair. Nous avons réfléchi à ce que nous pouvions faire pour être plus durables. Certains ici avaient vu des éoliennes aux Pays-Bas et étaient très enthousiastes: nous avons donc installé notre première éolienne en 1999.

Économiser l’énergie, c’est une chose. Investir dans des moyens de production, c’est tout de même très différent…

Nous avons choisi des projets qui pouvaient être rentables économiquement, même si cela n’a pas toujours marché du premier coup. En prenant nous-mêmes les choses en main, nous voulions aussi avoir plus de contrôle sur nos coûts énergétiques et notre autonomie. Par la suite, nous avons aussi installé des panneaux solaires, même s’ils étaient alors cinq fois plus chers qu’aujourd’hui.

À mesure que l’équipe en interne se renforçait et accumulait du savoir-faire, nous avons consacré davantage d’euros à ce type d’investissements. Nous sommes entrés dans l’éolien offshore avec Belwind, un projet alors en quasi-faillite. Et aujourd’hui, nous avons investi près de 200 millions d’euros dans les énergies renouvelables: 150 millions d’euros dans Parkwind (NDLR, holding actif dans l’éolien en mer), et 40 à 50 millions d’euros ici en interne.

Nous voulons que notre énergie soit 100% verte. Aujourd’hui, rien qu’avec nos projets onshore, nous couvrons 35% de notre consommation d’électricité. Et nous comptons installer 50 éoliennes pour arriver à 100%.

Nous ne nous limitons pas à l’installation de panneaux solaires ou d’éoliennes. Nous regardons aussi comment nous pouvons ajuster la consommation pour la couvrir autant que possible par de la production locale. Et nous investissons une partie des bénéfices que nous dégageons dans les énergies renouvelables dans des projets de R&D. Nous travaillons sur le stockage, notamment via l’hydrogène. Nous avons investi un petit million d’euros dans le développement d’un camion électrique, qui ne roule pas encore. Nous jouons notre rôle sur le plan sociétal.

Et à cela, s’ajoutent aussi les investissements de la famille Colruyt, via Korys?

Oui, la famille Colruyt a aussi investi dans Parkwind et dans l’énergie verte: Eurowatt, Voltalia, un projet en Espagne… Cela représente 150 ou 160 millions d’euros d’investissements supplémentaires.

Allez-vous continuer à investir au même rythme?

Oui, nous allons continuer à investir dans des ordres de grandeur comparables, et dans de nouvelles technologies. Il y a énormément de possibilités autour des données et de l’intelligence artificielle, qui peuvent être utilisées pour créer plus de durabilité. Nous voulons apporter notre pierre à l’édifice.

Où en êtes-vous avec l’hydrogène?

Nous y croyons, mais le public se méfie encore, parce qu’il craint une explosion. C’est pour cela que nous avons décidé de développer un réseau de stations au CNG (NDLR, gaz naturel comprimé), qui est encore un carburant fossile, mais qui dégage moins de CO2 et pratiquement pas de particules fines, et qui permet d’améliorer la qualité de l’air, surtout dans des grandes villes comme Bruxelles ou Anvers. Nous cherchons à convaincre des entreprises comme bpost de convertir leur parc automobile. Cela va habituer les gens à faire le plein de gaz, et à terme, nous passerons à l’hydrogène.

Nous aimerions aussi construire, sans doute en plusieurs phases, une installation test de production d’hydrogène, qui sera fabriquée lorsque les parcs éoliens en mer produisent trop d’électricité. Notre conviction est qu’avec des gens enthousiastes et la volonté d’aller de l’avant, on peut créer une énorme dynamique.

Regardez le pacte énergétique: stopper le nucléaire, ne pas stopper le nucléaire… Le gouvernement va devoir prendre ses responsabilités. Il doit décider si on arrête le nucléaire en 2025, en 2028 ou en 2030. Cela va libérer énormément d’énergie dans toute la société, beaucoup d’entreprises vont entrer dans la dynamique et dire "nous allons le faire".

Je comprends bien que certaines entreprises, comme la pétrochimie à Anvers, disent "ouille, et nos coûts?". Mais on peut le faire. Nous, en tant qu’entreprise, avons déjà mis des centaines de millions sur la table. La pétrochimie peut le faire aussi, si elle veut. Elle a le capital disponible pour cela.

Il y a une série d’entreprises qui sont fin prêtes à faire la différence, et croient dans un avenir basé sur les énergies renouvelables.

Vous ne vous sentez pas encore un peu seul, dans ce camp?

Les Ikea, les Amazon, les Google et d’autres entreprises avec de grands ‘data centers’ disent toutes qu’elles veulent de l’énergie verte, et de préférence produite par leurs propres éoliennes. Et elles investissent. Qu’est-ce qui retient la pétrochimie? Je ne comprends pas.

Convaincre les gens et les entreprises de rouler au gaz, n’est-ce pas plutôt la tâche du politique que celle d’un patron d’une chaîne de supermarchés?

Nous estimons que c’est notre rôle d’entraîner notre personnel et nos clients dans cette histoire. Parfois, on attend trop du politique. Il ne peut pas tout solutionner. Il doit faire les grands choix politiques, et indiquer où nous voulons atterrir…

Mais ces choix ne sont pas faits… On attend toujours l’adoption du pacte énergétique.

Parfois, nous allons plus vite que le politique. Le pacte énergétique prévoit de supprimer les chaudières au mazout en 2035. Nous sommes déjà occupés à construire des magasins sans énergie fossile.

Nous remarquons aussi que parfois, la vision ne passe pas bien. Alors que les Régions ont choisi de miser sur l’éolien, les politiques locaux ne sont pas toujours d’accord, et l’administration interprète les règles à sa façon. Cela nous complique la tâche.

Le soutien à ce type de projets ne s’est-il pas amélioré?

Un peu, mais les élections communales approchent, et nos projets éoliens sont bloqués pour le moment. Notre coopérative Eoly, qui propose aux clients, au personnel et aux riverains d’investir dans l’éolien est par contre un très grand succès. (Jef Colruyt regarde par la fenêtre, d’où l’on voit les éoliennes du groupe). Regardez, 1.200 personnes ont investi dans nos nouvelles éoliennes. Le coopérateur moyen participe à hauteur de 3.300 euros. Avec le rendement de 4 à 6% attendu à long terme, cela signifie un dividende de 150 euros par an. Cela compense le surcoût qu’ils paient pour l’énergie verte sur leur facture d’électricité. Et cela devient un projet commun. Nous voulons d’ailleurs faire de même avec notre prochain parc éolien en mer, Northwester 2.

Est-il possible pour la Belgique d’aller vers une énergie 100% neutre en CO2?

"Prolonger le nucléaire, c’est retarder la transition énergétique."
Jef Colruyt

Nous allons avoir, dans un premier temps, besoin des connexions avec les pays voisins, et du gaz. Mais je crois qu’en une génération, on peut se passer des énergies fossiles. Je n’en suis pas sûr à 100%, mais pouvoir et vouloir sont étroitement liés. Il faut bien sûr, en plus de développer l’éolien, le solaire et un peu de biomasse, diminuer la consommation et mettre beaucoup plus d’intelligence dans les réseaux – dans cinq ans, les batteries des voitures électriques pourront stocker beaucoup d’énergie.

On peut défendre la prolongation du nucléaire de trois ou cinq ans. Mais à titre personnel, je trouve que cela veut dire des déchets nucléaires supplémentaires pour nos enfants et nos petits-enfants. Et aucune étude ne dit que la sortie du nucléaire n’est pas possible.

Mais dans un premier temps, cela va faire augmenter les factures, et la grande industrie craint pour sa compétitivité…

Le gouvernement doit regarder quelles compensations il veut donner aux gros consommateurs, et pour combien de temps, mais en les obligeant à prendre leur part de responsabilité. Le gouvernement doit prendre en compte tous les intérêts, et aussi l’intérêt général. Agoria dit que l’on a déjà créé 15.000 emplois dans les énergies vertes, et il y a encore un énorme potentiel.

C’est une question d’audace et de volonté. Prolonger le nucléaire, c’est retarder la transition énergétique. Vous postposez aussi les chances que de nouvelles technologies se développent, que des investissements se fassent et que des emplois soient créés.

Mais Wouter De Geest, le patron de BASF Antwerpen, craint que sans nucléaire, l’industrie disparaisse en Belgique…

Je ne veux pas faire les comptes pour BASF, ni dresser une entreprise contre l’autre. Le politique doit trouver un équilibre, mais en sachant que s’il allège la facture pour eux, d’autres consommateurs devront payer davantage. Et le conseil d’administration de BASF et d’autres entreprises doit aussi décider quelle durabilité il veut pour l’entreprise.

Et si le gouvernement ne décide pas?

Il va devoir décider. Je pense qu’il ne peut plus se permettre de tergiverser. C’est maintenant qu’il faut trancher.

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