reportage

Au cœur du réacteur de Tihange 1

La cuve du réacteur de Tihange 1 et ses crayons de combustible.

À l'intérieur du réacteur de Tihange 1, le sujet ô combien brûlant de la sortie du nucléaire, et de l'impact sur les acteurs du secteur, prend une forme toute autre. Reportage exceptionnel dans l'un des lieux les plus sécurisés du royaume.

D’épaisses colonnes de vapeur s’échappent des tours de refroidissement de la centrale nucléaire de Tihange. Menaçantes pour certains, elles agissent comme une piqûre de rappel de ce qui repose quelque part dans cette petite commune de la province de Liège. Pour d'autres, les tours, crachant inlassablement leur fumée blanche depuis plus de quarante ans, sont comme une constante rassurante face à un monde en perpétuel bouleversement.

600 millions
d'euros
La prolongation de 10 ans de Tihange 1 aura nécessité un investissement de près de 600 millions d'euros.

Plus que de façonner le paysage de la région autrefois verdoyante, la centrale nucléaire définit bon nombre de trajectoires, de carrières. La plupart des employés viennent du coin. Des gardiens de sécurité aux techniciens spécialisés, en passant par les équipes administratives et les étudiants jobbistes, beaucoup sont Hutois, Tihangeois ou Wanzois. Si Tihange est souvent réduit à sa centrale, c’est aussi parce que l’austère bâtiment gris fait intimement partie de la vie des locaux.

Révision en cours

Chose exceptionnelle, nous avons eu accès au périmètre le plus avancé de la centrale, à savoir l’intérieur du réacteur de Tihange 1, pour l’instant mis à l’arrêt. "Tihange 1 sera à nouveau opérationnel à partir du 10 juillet 2020. Le réacteur est actuellement en révision afin de respecter les exigences légales et nous finalisons les travaux prévus dans le cadre de la prolongation de la durée d'exploitation de l'unité jusqu'en 2025. Au total, cela représente un investissement d’environ 600 millions d’euros pour un projet industriel majeur qui a été entamé en 2015", nous explique Jean-Philippe Bainier.

C’est une armée de fourmis ouvrières qui s’affaire à entretenir et modifier les installations. En cette période de révisions, l’effectif du site est, en effet, gonflé de quelque 1.500 travailleurs. Le gros du chantier concerne l’adjonction d’une nouvelle salle de contrôle, destinée à servir de solution de secours en cas de problème, et d’une construction annexe, abritant les réservoirs diesels de secours supplémentaires et des tableaux électriques. Le but de la révision actuelle consiste principalement à connecter cette nouvelle installation à la centrale déjà existante.

Erigé en 1975, Tihange 1 a déjà été prolongé de 10 ans.

Erigée en 1975, Tihange 1 est la plus ancienne installation du site, Tihange 2 et 3 ayant vu le jour en 1983 et 1985 respectivement. Au total, son réacteur affiche une capacité de production électrique de 962MW, contre 1.008 MW pour Tihange 2 et 1.046 pour Tihange 3. Pour rappel, en 2019, les unités de productions nucléaires de Tihange et Doel ont représenté 48,8% de la production électrique du pays. Il est à noter que l’année dernière a été marquée par une très bonne disponibilité du parc, ce qui n’avait pas été le cas en 2018.

Portiques, codes d’accès et empreinte biométrique

Pénétrer dans le réacteur relève du parcours du combattant. Portiques de sécurité et vérifications multiples s'enchaînent. Chaque visiteur, même exceptionnel, doit, au préalable, remplir formulaires et fiches d’autorisations en cascade. Une fois sur place, un badge électronique personnalisé est fourni, un code personnel à quatre chiffre est déterminé et une empreinte biométrique du dos de la main est enregistrée.

Les cages d’escaliers grillagées métalliques en colimaçon, les ascenseurs industriels d’époque, les entrelacs bruts de câbles au plafond et la peinture défraîchie ne manquent pas de rappeler que Tihange 1 fêtera bientôt ses 45 ans.

Les effets personnels et appareils électroniques sont entreposés dans un casier à code, casques et lunettes de sécurité sont distribués, ainsi qu’un dosimètre, un petit appareil mesurant l’intensité du rayonnement ionisant (l’énergie émise par un élément radioactif) auquel le visiteur pourrait être exposé.

Le site de 70 hectares est découpé en de nombreux périmètres de sécurité, dont les accès sont soigneusement limités, afin d’éviter que des visiteurs indésirables ne parviennent à progresser dans l’enceinte des bâtiments sans être arrêtés. "Des militants de Greenpeace ont bien essayé d’entrer, mais ils ont rapidement été bloqués avant de pouvoir se rapprocher des installations critiques", nous glisse, rieur, un collaborateur de la centrale.

Dans le ventre de la centrale

Après avoir enfilé une combinaison hermétique, des chaussures de sécurité et un casque, nous voilà au plus proche du cœur du réacteur, l’endroit qui, lorsqu’il est en activité, est le théâtre de la fission de l’uranium, la réaction à la base de la transformation de l’énergie nucléaire en énergie thermique, puis en électricité.

Jean-Philippe Bainier est le directeur de la centrale de Tihange depuis 2017.

C’est Jean-Philippe Bainier, le directeur de la centrale, qui nous guide à travers une succession de couloirs labyrinthiques et austères. Nous y croisons des techniciens et ouvriers, tous vêtus de la même combinaison blanche une-pièce. Tout le monde se tutoie, l’ambiance est légère et dénote avec la gravité du lieu.

Déambuler dans le ventre de la centrale s’apparente quelque peu à un voyage dans le temps. Sous la cloche du réacteur, composée d’une double enceinte en béton armé pour se prémunir des accidents internes mais aussi externes – "comme une chute d’avion", nous précise Jean-Philippe Bainier – se cache une véritable fourmilière, aux accents du siècle dernier. Les cages d’escaliers grillagées métalliques en colimaçon, les ascenseurs industriels d’époque, les entrelacs bruts de câbles au plafond et la peinture défraîchie ne manquent pas de rappeler que Tihange 1 fêtera bientôt ses 45 ans.

Ensemble, nous parcourons la cuve en acier du réacteur et ses alvéoles destinées à accueillir les crayons de combustible, remplis de pastilles d’oxyde d’uranium. Nous visitons également la salle des machines et ses turbines à vapeur et alternateurs, la salle des commandes et, enfin, la piscine de désactivation du combustible usé.

La production d'électricité par fission nucléaire.

Capacités d'entreposage bientôt à saturation

À ce sujet, Jean-Philippe Bainier rappelle que le combustible usé, hautement radioactif, séjourne trois à cinq ans dans ces piscines. Il est ensuite transféré vers un bâtiment d’entreposage temporaire, soit en condition humide (comme c’est actuellement le cas à Tihange), soit à sec (comme il en existe à Doel), en attendant qu’une décision soit prise quant au stockage définitif des déchets.

Ce sont précisément ces capacités d’entreposage temporaire qui arrivent bientôt à saturation et nécessitent la construction de bâtiments supplémentaires. Electrabel a demandé un permis d’urbanisme pour la construction d’un bâtiment sur le site de Tihange permettant l’entreposage à sec et la manutention de déchets nucléaires. Il a récemment été refusé par la Région wallonne étant donné la nature particulière du bâtiment en question et l’outrepassement de la simple considération urbanistique.

C’est donc, une nouvelle fois, le gouvernement qui tranchera. "Une formalité de plus", selon le directeur de la centrale mais, ici aussi, le temps presse. Electrabel espérait, en effet, entamer les travaux pour la construction de ces nouveaux bâtiments d’entreposage à sec en 2020, afin qu’ils soient opérationnels en 2023, date prévue de l’arrivée à saturation des capacités actuelles.

Exposition à un microsievert

La visite touche à sa fin. À chaque sortie de périmètre, il faut passer par un testeur mains-pieds, une borne qui mesure la contamination potentielle d’un sujet à certaines particules radioactives. Ouf, nous ne sommes pas contaminés. À la sortie, nous remettons aussi notre dosimètre. Bonne nouvelle, nous n’aurons, au cours de notre visite, été exposés qu’à un microsievert (mSv), "soit l’équivalent d’un millième du rayonnement que l’on reçoit lors d’une radiographie à l’hôpital", rassure Jean-Philippe Bainier.

Les combinaisons enlevées, ultime déshabillage, les casques ôtés, les effets personnels recouvrés et quelques poignées de mains (non-contaminées) échangées, nous nous retrouvons, à nouveau, au pied des tours qui crachent inlassablement leur vapeur blanche. À mesure que l’on s’éloigne, les nuages au-dessus de Tihange se font lointains mais les apprentissages restent en nous. Ceux des enjeux cruciaux et de l’urgence qui se jouent dans cette petite commune liégeoise.

Le fonctionnement de la centrale, en bref

La raison d’être de la centrale est de produire de l’électricité via une série de transformations énergétiques. La fission nucléaire (énergie nucléaire) dégage de la chaleur (énergie thermique) qui transforme de l’eau en vapeur. Cette vapeur entraîne ensuite une turbine (énergie mécanique) qui, à son tour, fait tourner un alternateur. L’énergie mécanique est alors transformée en énergie électrique.

Tihange est une centrale nucléaire de type PWR (Pressurized Water Reactor), c’est-à-dire qu’elle dispose de réacteurs à eau sous pression. Deux tiers des réacteurs dans le monde fonctionnent selon ce principe, qui suppose que la centrale possède trois circuits d’eau entièrement indépendants les uns des autres.

Concrètement, le réacteur se compose d’une large cuve en acier qui accueille les assemblages des crayons de combustible, remplis de pastilles d’oxyde d’uranium. La fission des noyaux d’uranium dégage de la chaleur qui est ensuite transmise à l’eau. La température de celle-ci est portée à près de 300 degrés, mais ne bout pas grâce à un pressuriseur qui la maintient sous pression. L’eau chaude voyage ensuite vers un générateur de vapeur. Dans ce générateur de vapeur, l'eau chaude de ce premier circuit chauffe l'eau du second circuit qui se transforme en vapeur. La pression de cette vapeur actionne une turbine couplée à un alternateur. C’est ce dernier qui produit l’électricité, qui sera transformée par un poste de transformation afin de pouvoir l’acheminer aux consommateurs.

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