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interview

Bernard Pinatel (TotalEnergies): "L'argent du pétrole est nécessaire pour assurer la transition énergétique"

Bernard Pinatel est membre du comité exécutif de Total depuis 2016. Directeur général du raffinage et de la chimie, il est également le "country chair" pour la Belgique. ©Antonin Weber / Hans Lucas

La semaine dernière, Total est devenu TotalEnergies, matérialisant son intention de devenir "une major verte". Pour comprendre le fond derrière la forme, rencontre avec Bernard Pinatel, le directeur général du raffinage et de la chimie et le référent pour la Belgique à l'échelle du groupe.

A l'entrée du siège bruxellois de Total - ou plutôt TotalEnergies - les nouveaux logos sont déjà là, jusqu'aux masques buccaux des employés. La semaine dernière, la résolution actant le changement de nom du groupe a été massivement adoptée par les actionnaires au cours d'une Assemblée générale centrée sur la transformation de Total en un "groupe multi-énergies".

TotalEnergies compte devenir un des plus gros acteurs de la transition énergétique en se servant de l'argent du pétrole pour considérablement transformer son portefeuille d'actifs. "Le nouveau logo illustre ce mouvement enclenché aujourd'hui, du pétrole en rouge, vers les renouvelables en vert et jaune en passant par le gaz et l'hydrogène en bleu", raconte Bernard Pinatel, le directeur du raffinage et de la chimie, membre du comité exécutif et responsable de la Belgique à l'échelle de la compagnie.

La semaine dernière, nous avons vu Shell condamné par la justice néerlandaise et des assemblées générales mouvementées chez ExxonMobil et Chevron. Du côté de Total, les actionnaires ont accueilli très favorablement la stratégie climat du groupe ainsi que le changement de nom en TotalEnergies. Quelle analyse faites-vous de ces événements?

Nous avions entamé notre mutation en 2016. Lors de l’AG de ce mois de mai 2021, notre résolution portant sur notre ambition climatique, a recueilli 91,88% de voix favorables au terme du vote consultatif des actionnaires. Tout ceci est assez différent de ce que nos pairs américains ont fait.

Pourquoi?

"Il faut aussi faire confiance aux sociétés comme les nôtres qui ont les moyens d’investir dans la transition énergétique en plus de la volonté sincère de le faire."

Rappelons que l’administration Trump est sortie de l’accord de Paris au moment où l’Europe lançait son Green Deal. Les temps changent, l’administration Biden a décidé de revenir dans l’accord. Les investisseurs ont embrayé et cela a eu les conséquences que nous avons vues aux assemblées générales d’ExxonMobil et Chevron. Ce sont des wake-up calls, une vraie évolution qui rapproche les deux côtés de l’Atlantique. Mais nous avons clairement pris une longueur d’avance. Concernant Shell, à travers ce jugement, c’est la société qui s’exprime. Il faut écouter. Et en miroir, il faut aussi faire confiance aux sociétés comme les nôtres qui ont les moyens d’investir dans la transition énergétique en plus de la volonté sincère de le faire.

Quelle est la place du pétrole dans la nouvelle stratégie alors que l'Agence internationale de l'énergie (AIE) encourage à ne plus poursuivre de nouveaux projets pétrogaziers?

"Nous avons pour ambition d’être dans le top 5 mondial de l’électricité et des renouvelables et d’atteindre 100 GW de capacité brute d’ici 2030."

Le dernier rapport de l’AIE dit d’abord qu’il va falloir investir massivement dans les renouvelables et l’électricité. C’est l’un des piliers de notre stratégie. Désormais, nous allons allouer notre capital comme suit: 50% pour maintenir nos opérations actuelles, et 50 % pour investir dans la croissance de nos activités dans le gaz et les renouvelables. Nous avons pour ambition d’être dans le top 5 mondial de l’électricité et des renouvelables et d’atteindre 100 GW de capacité brute d’ici 2030 (contre 7 en 2020). Pour atteindre ces objectifs, nous estimons qu’il va falloir financer l’équivalent de 60 milliards de dollars de projets sur les 10 prochaines années. Ensuite, le rapport dit qu’il faut arrêter les nouveaux projets dans le gaz et le pétrole. Or, on remarque que la production pétrolière décline de l’ordre de 4 à 5% par an. C'est supérieur à la baisse de la demande dans le monde. Arrêter d’investir créerait mécaniquement un déséquilibre entre l’offre et la demande, qui se traduirait par une hausse des prix. Notre position est de dire que l’argent du pétrole est nécessaire pour assurer la transition énergétique. On parle d’ailleurs de transition, pas de rupture. Et pour la faire, nous avons besoin des cash-flows du pétrole pour ensuite les réinvestir dans les renouvelables.

"Pour la faire cette transition, nous avons besoin des cash-flows du pétrole pour ensuite les réinvestir dans les renouvelables."

D’après le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné, le pic de la production de pétrole serait atteint entre 2025 et 2030 pour le groupe…

Cela veut dire qu’en 2030, nous produirons moins qu’en 2019. En 2030, nous vendrons aussi 30% de produits pétroliers de moins qu’aujourd’hui.

Les nouveaux projets d’exploration de pétrole sont-ils toujours nécessaires?

Oui, il faut pouvoir éviter ce déclin de la production. Nous avons fait le choix de continuer à chercher du pétrole à bas coût. On sait qu’en 2050, il y aura toujours du pétrole, 25 millions de barils selon l’AIE, soit un quart de la demande mondiale actuelle. Ce pétrole devra donc bien être produit. Mais notre budget d’exploration, qui était d’environ 1,5 milliard par an, est déjà passé à 800 millions.

Les pétroliers vont-ils devenir les acteurs principaux de la transition énergétique?

"Il est clair que la transition énergétique ne se fera pas sans les compagnies pétrolières."

Il y a un besoin massif d’investissements et les compagnies pétrolières ont les moyens de les réaliser. Nous avons aussi la capacité de mener des projets gigantesques. Il est clair que la transition énergétique ne se fera pas sans les compagnies pétrolières.

TotalEnergies compte être neutre en carbone en 2050. Comment y parvenir?

D’abord, viennent les émissions. Et la meilleure solution est de les éviter. Si on ne sait pas les éviter, on les réduit. Et si on ne sait pas les réduire, on les compense. Cela passe par exemple par la production d’hydrogène vert, par de l’efficacité énergétique, par la capture et le stockage du carbone, etc.  Ensuite, on agit sur le mix que l’on produit, c'est-à-dire se développer dans l’éolien, le solaire et le gaz. Enfin, nous allons travailler sur la demande et accompagner nos clients vers d’autres types d’énergie. 

Comment se positionne TotalEnergies sur l’hydrogène?

"Si demain un marché de masse comme la mobilité venait à s’ouvrir à l’hydrogène, il est clair que nous serions un acteur de la production à grande échelle."

L’hydrogène est un produit que nous connaissons bien. Nous sommes à la fois producteur et utilisateur d’hydrogène dans nos raffineries. Pour l'instant, nous n’avons pas vocation de concurrencer les acteurs du secteur mais nous voulons décarboner l'hydrogène que nous utilisons. En revanche, si demain un marché de masse comme la mobilité venait à s’ouvrir à l’hydrogène, il est clair que nous serions un acteur de la production à grande échelle.

Après une année difficile, quelle est la situation des stations-service?

Nous avons vu une baisse très importante de la consommation avec le confinement avec des pics à -40, -50% au second trimestre 2020. Nous sommes depuis presque revenus à la normale.

Comment comptez-vous faire évoluer vos stations-service?

Nous souhaitons pouvoir proposer demain tous les types de mobilité. Cela veut dire installer des bornes de recharge rapide sur les stations d’autoroute – nous en avons une cinquantaine en Belgique et nous comptons que 50% de nos stations en soient équipées d’ici 2030 –, mais aussi proposer du CNG et du Bio-CNG.

Vous avez 20.000 bornes de recharge en Europe. C’est assez peu. Avez-vous raté ce train?

Nous en visons 150.000 en 2025. Cela concernera les bornes électriques dans le domaine public, dans les bâtiments d’entreprises ou encore chez les particuliers abonnés à notre service d’électricité.

Le gouvernent bruxellois prévoit 11.000 bornes pour 2035. Comment comptez-vous vous positionner sur ce marché?

Nous avons bien l’intention de faire valoir tout notre savoir-faire dans les appels d’offres et d’abord sur Bruxelles où nous avons commencé.

"Le gaz c’est l’énergie de transition, le chaînon qui va nous permettre de passer du pétrole à l’électricité renouvelable", avance Bernard Pinatel. ©Antonin Weber / Hans Lucas

En Belgique, avez-vous de nouveaux projets de production d’électricité?

Nous sommes bien sûr intéressés par les projets d’énergies renouvelables mais nous sommes aussi très intéressés par les centrales à gaz. Le gaz c’est l’énergie de transition, le chaînon qui va nous permettre de passer du pétrole à l’électricité renouvelable.

Comptez-vous entrer en compétition pour les enchères du mécanisme de rémunération de la capacité (CRM) et présenter des projets de centrales à gaz dans le cadre de la sortie du nucléaire?

S’il y a des opportunités de faire des centrales à gaz en Belgique, nous ferons des centrales à gaz.

Total change de siège bruxellois. Pourquoi la Multi Tower?

Nous sommes très attachés à Bruxelles. Quand on a décidé de vendre le siège historique, d’aucuns se sont inquiétés de notre départ de la Belgique. Nous restons. Nous cherchions un environnement de travail plus moderne qu’il n’était. Ce bâtiment est certifié neutre en carbone et reflète parfaitement notre ambition.

Les phrases clés

  • "Nous avons pour ambition d’être dans le top 5 mondial de l’électricité et des renouvelables et d’atteindre 100 GW de capacité d’ici 2030."
  • "Pour la faire, cette transition, nous avons besoin des cash-flows du pétrole pour ensuite les réinvestir dans les renouvelables."
  • "Il est clair que la transition énergétique ne se fera pas sans les compagnies pétrolières."
  • "S’il y a des opportunités de faire des centrales à gaz en Belgique, nous ferons des centrales à gaz."

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