Bernard Serin (John Cockerill): "Une entreprise d'ingénierie qui n'innove pas court à sa perte"

Bernard Serin a été le CEO de John Cockerill depuis son rachat de l'entreprise en 2002 jusqu'en 2018. ©Tim Dirven

L'annonce du lancement d'un incubateur industriel doté de 42 millions d'euros, l'intérêt marqué pour Elicio, la filiale énergétique de Nethys ou la sortie de crise sanitaire, l'actualité est chargée chez le colosse industriel liégeois John Cockerill. Éclairage avec Bernard Serin, le discret président et propriétaire de l'entreprise.

Dans le quartier général de l'industriel John Cockerill, à Seraing, c'est tout un petit monde qui s'affaire ce vendredi. La raison, l'annonce en grande pompe du lancement d'Industrya, un incubateur industriel doté d'un fonds de 42 millions d'euros, en partenariat avec le holding public qu'est la Société fédérale de participations et d'investissement (SFPI), la SRIW, le fonds d'investissement liégeois Noshaq et le fonds d'investissement limbourgeois LRM.

Mais à l'écart, dans la partie ancienne et reculée du bâtiment, loin de l'agitation ambiante, Bernard Serin, le président du conseil d'administration et propriétaire de l'entreprise, siège, serein, dans son bureau. L'homme, qui fut le CEO de John Cockerill de 2002 à 2018, nous attend afin de confier ses vues sur ce nouveau projet et, plus largement, sur la santé de son entreprise au lendemain de la crise du Covid-19. Entretien avec un homme aussi discret que puissant dans le bassin liégeois.

Comment se porte John Cockerill après ces mois de crise ?

"L’impact de la crise a été très fort, mais la société a ce qu’il faut pour résister."
Bernard Serin
Président et propriétaire de John Cockerill

Cette crise nous a frappés par surprise et fortement. Comme beaucoup d’entreprises du monde industriel. Certains de nos secteurs sont un peu épargnés parce qu’ils bénéficient de commandes antérieures que nous avons continué à réaliser. D’autres secteurs ont été impactés instantanément. C’est le cas de la maintenance. Les usines sidérurgiques se sont arrêtées et la maintenance aussi. L’impact a donc été très fort, mais la société a ce qu’il faut pour résister. Cette année, notre résultat sera, par conséquent, très bas, mais il restera positif. On peut aussi s’attendre à un résultat en 2021 qui se trouvera raboté par l’absence de prises de commande pendant la période de confinement. J’espère qu’il n’y aura pas de rebond du virus.

Parmi vos secteurs d’activité, lesquels ont été le plus durement touchés ?

Le secteur de l’industrie, celui qui vend des équipements à la sidérurgie. Les clients dans la sidérurgie se sont tous arrêtés pendant la crise sanitaire et d’une manière sans précédent. Nous avons également vu des commandes importantes être annulées, et elles ne reprendront que quand l’industrie reprendra, c’est-à-dire quand nos clients retrouveront un niveau de trésorerie qui leur permettra d’honorer les factures.

Quelles leçons tirez-vous de la crise ?

Personne n’était préparé à ce qu’un virus dérègle à ce point l’ensemble de l’économie mondiale. Il n’y a que Bill Gates qui avait élaboré, il y a quatre ans, un tel scénario. Mais c’est un visionnaire. Personne n’avait conscience que ça pouvait avoir cette ampleur. À l’avenir, je pense que nous serons préparés, du moins au niveau sanitaire. Des leçons ont été tirées sur les équipements hospitaliers, sur les moyens de se protéger, d’isoler les clusters qui se manifestent au début d’une épidémie, etc.

Mais il y a d’autres leçons qui peuvent être tirées, des conséquences. Nous avons par exemple vu, au niveau de la fabrication, que le monde politique avait laissé filer des pans entiers de notre tissu industriel (masques, production de gel hydroalcoolique, etc.). Et dans d’autres contextes, cela peut avoir des conséquences fâcheuses. Je pense que nous allons voir s’amorcer un mouvement de reprise de l’activité économique qui avait été, jusqu’ici, laissée à la Chine.

"Je pense que nous allons voir s’amorcer un mouvement de reprise de l’activité économique qui avait été, jusqu’ici, laissée à la Chine."
Bernard Serin
Président et propriétaire de John Cockerill

Ensuite, l’aspect santé est proche des préoccupations environnementales. Et je pense que cette préoccupation peut sortir renforcée de la crise. Cela est positif. Nous pouvons espérer une accélération du développement des solutions allant en ce sens.

Pourquoi est-ce important pour John Cockerill de développer un incubateur industriel?

La réflexion a démarré il y a quatre ou cinq ans. Au départ, nous sommes une entreprise d’innovation. Par le passé, il y a eu un déficit d’innovation qui a été la source des problèmes de l’entreprise dans les années ’80 et ’90. Quand j’ai repris CMI (ancien nom de John Cockerill, NDLR) en 2002, il n’y avait pas de direction du développement. Pas de programme. Mais une entreprise d’ingénierie qui n’innove pas court à sa perte. L’innovation est nécessaire. Aujourd’hui, nous avons une direction de la recherche et du développement, un programme, des gens impliqués.

Puis, j’ai constaté que des ingénieurs avaient des idées quelque peu à la marge de nos préoccupations et nous avions du mal à les développer au sein même de nos secteurs d’activité. Cela s’explique parce que ces secteurs sont occupés par des prises de commande, des réalisations, etc. Le management du secteur n’est donc pas focalisé sur l’aide à apporter à une idée. Au risque de la laisser tomber. C’est ce constat qui nous a menés à la décision de créer un incubateur interne, c’est-à-dire qui puisse accueillir les idées des intrapreneurs – internes à l’entreprise –, mais aussi des acteurs extérieurs qui veulent développer des produits qui nous intéressent. Et si ça nous intéresse, il faut qu’on puisse les aider et que l’on puisse en tirer parti.

"Nous avons un incubateur très original. La majorité de l’argent vient d’un industriel, mais le reste provient de quatre institutions qui ont vocation à accompagner le développement."
Bernard Serin
Président et propriétaire de John Cockerill

Mais un incubateur, cela signifie qu’il faut mettre de l’argent et de l’expérience. Nous pouvons aider ces idées, mais nous n’avons pas toutes les compétences internes et c’est pour cela que nous nous appuyons sur nos quatre partenaires. Eux ont l’expérience du financement et de l’accompagnement de start-ups. Je me félicite d’avoir des partenaires de ce niveau. Nous avons un incubateur très original. La majorité de l’argent vient d’un industriel, mais le reste provient de quatre institutions qui ont vocation à accompagner le développement, et tout cela crée un écosystème qui fonctionnera bien, je le souhaite.

Maintenant que la poussière du dossier Nethys est retombée, votre intérêt pour Elicio, la branche énergétique de l’entreprise, est-il toujours d’actualité ?

"Si la porte est ouverte, nous sommes toujours intéressés par une participation minoritaire dans Elicio."
Bernard Serin
Président et propriétaire de John Cockerill

Si la porte est ouverte, nous sommes toujours intéressés par une participation minoritaire dans Elicio. Nous sommes actifs dans les énergies renouvelables, dont le solaire thermique, l’hydrogène, le stockage d’énergie, les mini-grids, et ces activités nécessitent de développer une compétence de gestion d’un projet dans son ensemble. Cette compétence, nous ne l’avons pas. Nous pouvons la développer en interne, ce qui prendra du temps, de l’argent et de l’apprentissage. Elicio a une équipe de gestion de projet qui existe et qui fait des projets de champs éoliens et photovoltaïques. C’est donc là l’intérêt d’Elicio pour nous, en plus de mettre un pied dans l’éolien que nous n’avons pas encore.

Pourquoi une participation minoritaire ?

Parce qu’Elicio a un endettement d’un milliard d’euros, et nous ne pouvons pas consolider un milliard d’euros dans le bilan de John Cockerill.

Où en est votre projet de joint-venture en Arabie Saoudite concernant la production de tourelles de char ? Avez-vous l’intention d’y construire une usine de production ?

"Il n’est pas prévu à l’heure actuelle qu’une usine de fabrication de tourelles s’installe en Arabie Saoudite. Mais peut-être qu’il en sera autrement dans dix ans."
Bernard Serin
Président et propriétaire de John Cockerill

La joint-venture existe. Le gouvernement de l’Arabie Saoudite a décidé de structurer son organisation d’achats d’équipements militaires de la même façon que les Émirats arabes unis. Ainsi, chaque domaine technologique fait l’objet d’une joint-venture avec un partenaire étranger, et les achats de ces équipements sont pilotés par celle-ci. Donc, l’Arabie Saoudite a conclu des accords avec les Américains, les Français, etc., et avec nous en ce qui concerne les tourelles de char. À l’avenir, les besoins seront analysés par cette joint-venture, et des appels d’offres seront lancés le cas échéant. Pour l’instant, la joint-venture n’a eu que de petits sujets à traiter, comme celui des pièces de rechange. Il n’y a donc pas nécessairement de fabrication en Arabie Saoudite. Il n’est pas prévu à l’heure actuelle qu’une usine de fabrication de tourelles s’installe en Arabie Saoudite. Mais peut-être qu’il en sera autrement dans dix ans.

Où en est votre licence d’exportation d’armes vers le Canada et celle du Canada vers l’Arabie Saoudite, soit le chemin pris actuellement pour l’exportation de vos tourelles ?

"D’un point de vue éthique, le problème est entre les mains du gouvernement qui octroie les licences, pas dans celui du fabricant d’équipements."
Bernard Serin
Président et propriétaire de John Cockerill


La licence est toujours valable. Au Canada, les licences durent 48 mois et ici elles font 18 mois. Eux n’ont pas besoin de renouveler leurs licences aussi souvent que nous. De notre côté, c’est chaque fois une épreuve difficile. Pour l’instant, le contrat durera jusqu’en 2023 et après, on verra. D’un point de vue éthique, le problème est entre les mains du gouvernement qui octroie les licences, pas dans celui du fabricant d’équipements.

Le mot de la fin ?

Je voudrais signaler que nous attendons toujours les décrets d’application de la loi sur les mini-grids (petits réseaux de distribution d’électricité, NDLR). Ils étaient attendus pour le printemps de l’année dernière. Le 26 octobre 2018, le ministre Jean-Luc Crucke (alors ministre wallon de l’Énergie, NDLR) nous avait dit que les décrets étaient prêts et qu’ils sortiraient au mois d’avril. Nous les attendons toujours.

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