Chooz A, test de démantèlement nucléaire grandeur nature

C’est une des premières expériences du genre en Europe, qui va entrer dans une phase décisive.

Dans les Ardennes françaises, à deux pas de la frontière belge, la centrale nucléaire de Chooz B continue de produire de l’électricité. Celle de Chooz A, par contre, est en cours de démantèlement. C’est une des premières expériences de ce type en Europe, d’autant plus importante que le réacteur de Chooz A, exploité de 1967 à 1991, est du même type que ceux aujourd’hui en opération en France et en Belgique.

Grâce à ce test grandeur nature, les responsables d’EDF espèrent affiner leur stratégie pour "déconstruire", comme ils préfèrent dire, les 58 réacteurs français en exploitation. Car prolongation des centrales ou pas, les réacteurs nucléaires finissent par atteindre l’âge de la retraite: dans l’Union européenne, à côté des 145 réacteurs toujours opérationnels, 74 sont déjà fermés.

Même si Electrabel disposait de droits de tirage sur cette centrale, elle n’est pas associée au processus de démantèlement, qui est du ressort exclusif de l’exploitant, EDF.

Une petite centaine de personnes, pour la plupart des sous-traitants, s’affairent sur le site installé dans un réseau de grottes, dans la colline qui domine la Meuse, au lieu des classiques bâtiments en béton des autres centrales nucléaires. Les lieux affichent leur âge, avec des vestiaires vieillots où un panneau interdit non seulement de manger, mais aussi "d’uriner et de déféquer".

Pour entrer dans la zone nucléarisée, il faut se déshabiller entièrement, enfiler gants, chaussures, calotte et combinaison spéciale, et s’équiper d’un système à oxygène et d’un compteur Geiger. Un sas sécurisé permet d’accéder aux galeries, où la pression de l’air est maintenue plus basse que la normale, pour éviter toute fuite en cas d’incident.

L’uranium qui servait de combustible a été évacué, et les circuits vidangés. La plupart des câbles, des tuyauteries ou des pompes qui pouvaient être enlevés l’ont été. Des signaux peints distinguent les différentes catégories de matériel: bleu = pas de danger, vert = radioactif, rouge = doit rester. Lorsque du matériel radioactif est découpé, des sas hermétiques sont installés, dans lesquels travaillent des hommes en combinaisons ventilées.

Malgré toutes ces précautions, l’Autorité de sûreté nucléaire française, l’ASN, qui effectue régulièrement des inspections, se montre critique sur la façon dont les travaux sont menés. "L’ASN attend une plus grande rigueur de l’exploitant, notamment dans le domaine de la radioprotection où plusieurs événements significatifs ont été déclarés au cours de l’année 2009", écrit-elle dans son dernier rapport annuel. Et dans un courrier du 23février dernier, elle évoque "plusieurs écarts" constatés par ses inspecteurs et réclame des mesures correctrices.

"Nous prenons un maximum de précautions, et nous n’avons jamais eu aucun incident, affirme Pascal Dziopa, directeur des travaux à Chooz A. Dès qu’une situation ne correspond pas à ce qui était prévu, les travailleurs ont pour consigne de s’arrêter, et des investigations supplémentaires sont menées."

D’ici la fin de l’année, le chantier va entrer dans une phase décisive, avec le démantèlement des quatre générateurs de vapeur des appareils de plusieurs dizaines de tonnes chacun, qui seront trempés dans un bain chimique pour tenter de réduire leur radioactivité, une première qui, si elle réussit, permettra de diminuer d’autant le tonnage des déchets fortement radioactifs à stocker.

Ensuite, ce sera le plus délicat, la cuve du réacteur un travail qu’EDF va confier aux Américains de Westinghouse, qui ont fourni la machine à l’origine.

EDF, qui gère la totalité du parc nucléaire français, a opté pour une "déconstruction immédiate" - même si le processus prend 25 à 30 ans. D’autres pays, comme les Pays-Bas ou la République tchèque, ont choisi de reporter les opérations de plusieurs décennies, pour bénéficier de la diminution naturelle de la radioactivité. "Nous voulons éviter de transmettre ce problème aux générations futures, et bénéficier de la connaissance de ceux qui ont installé ces réacteurs", explique Alain Ensuque, directeur du Ciden, le centre d’ingénierie créé par EDF pour gérer le démantèlement de ses centrales, qui emploie 550 personnes, dont une petite vingtaine à Chooz A. Le témoignage de ces pionniers du nucléaire, aujourd’hui au moins sexagénaires, peut être précieux, alors que les documents sur la manière dont a été construite la centrale ne sont pas toujours classés de manière très efficace. EDF souligne aussi que l’expérience acquise lors du démantèlement peut améliorer la conception et la maintenance des nouvelles centrales.

L’énergéticien français se refuse à communiquer précisément sur les coûts de démantèlement centrale par centrale. Il indique un coût total de 2 milliards d’euros pour les neuf réacteurs actuellement en phase de "déconstruction" bien que les travaux à Brennilis, dans le Finistère, auraient déjà coûté 482 millions alors que la phase la plus délicate n’a pas encore débuté. "Les premières centrales coûtent plus cher à déconstruire, parce que nous y menons des recherches qui profiteront aux suivantes", argue Ensuque.

Ces neuf centrales vont produire près d’un million de tonnes de déchets, dont plus de 80% de déchets conventionnels. Des 185.000 tonnes restantes, les déchets les plus faiblement radioactifs sont envoyés à Morvilliers et Soulaines (Aube). Les autres attendront sur le site de la centrale de Bugey, dans l’Ain, que l’Andra, l’autorité en la matière, ouvre un site de stockage définitif.

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