interview

"En cas de nouvelle prolongation, la question de l'absence de bunkers se poserait"

©AFCN/Klaas De Buysser

L’AFCN, gendarme du nucléaire belge, n’aurait-elle pas pu détecter plus tôt les problèmes de béton des bunkers qui abritent des systèmes de secours, qui concernent trois des réacteurs à l’arrêt, ainsi que Doel 3, qui a pu redémarrer après réparation? Frank Hardeman, directeur général de l'AFCN, répond.

Les cinq premiers mois de Frank Hardeman, qui a pris la tête de l’AFCN, le gendarme du nucléaire en Belgique, début mai, n’ont pas été de tout repos. "Dix jours après ma prise de fonction, j’étais déjà en sous-commission Sécurité nucléaire au Parlement. Et je n’avais bien entendu pas anticipé qu’il y aurait autant de réacteurs à l’arrêt en même temps", nous a-t-il confié ce mercredi, en marge de sa première rencontre avec la presse. Il n’est pas le seul, bien sûr, à souffrir d’un surcroît de travail. "Il est clair que les personnes qui, à l’agence, s’occupent des réacteurs nucléaires sont vraiment débordées. J’espère que cela se résoudra dans un délai acceptable, et sans que d’autres problèmes, comme des absences, viennent s’ajouter."

Nous communiquons plus, plus vite et de manière plus large que par le passé.
Frank Hardeman
Directeur général de l'AFCN


Pour le nouveau patron de l’AFCN, qui emploie 162 collaborateurs, auxquels viennent s’ajouter les 90 de sa filiale technique Bel V, l’agence ne souffre pas pour autant d’un manque de personnel. "Nous pouvons faire notre boulot, avec encore des marges pour nous former."

Concernant l’audit qui avait épinglé quelques mois avant son arrivée le management de l’AFCN, le nouveau patron de l’agence a estimé que des progrès avaient été réalisés, même si le travail n’est pas terminé. "Nous essayons de clarifier les responsabilités et de professionnaliser les ressources humaines."

Interrogé sur le dossier chaud du moment, l’arrêt simultané de cinq réacteurs pour cause de sûreté nucléaire et les risques de pénurie d’électricité que cela entraîne, il a redit, comme il l’avait déjà fait au Parlement, que l’agence ne se préoccupait que de sûreté des installations – pas de sécurité d’approvisionnement du pays en électricité. "Les délais de réparation et la communication sur ces délais sont du ressort de l’exploitant", insiste-t-il.

L’AFCN n’aurait-elle pas pu détecter plus tôt les problèmes de béton des bunkers qui abritent des systèmes de secours, qui concernent trois des réacteurs à l’arrêt, ainsi que Doel 3, qui a pu redémarrer après réparation? "Ces dernières années, nous avons davantage regardé les éléments de sûreté dynamique, comme les pompes ou les valves, où le risque de panne est plus grand. Pour le béton, nous nous sommes basés jusqu’en 2017 sur les analyses de l’exploitant. Nous avons fait notre boulot. Aurions-nous pu être davantage présents sur place? Oui. Est-ce que cela aurait permis de détecter les problèmes plus tôt? Peut-être que oui, peut-être que non. Les problèmes aux armatures de Tihange, qui sont là depuis l’origine, ne pouvaient pas être détectés sans interventions destructrices. Quand votre maison semble en bon état, vous n’allez pas percer les plafonds pour voir si tout va bien." Le patron de l’AFCN n’a pas été en mesure de préciser quand et combien de fois l’agence ou sa filiale Bel V s’était rendue sur place pour des inspections. "On n’est pas présents sur tous les chantiers, c’est clair. Nous sommes en train de recueillir l’information. Je n’ai pas les détails pour l’instant."

Quand votre maison semble en bon état, vous n’allez pas percer les plafonds pour voir si tout va bien.


Il a rappelé que les bunkers affectés par les problèmes de béton devaient pouvoir résister à la chute d’un avion pour que les systèmes de secours qu’ils abritent puissent prendre le relais des systèmes de premier niveau en cas de problème – c’est une exigence pour autoriser le fonctionnement des réacteurs. Une particularité qui n’existe pas dans la plupart des centrales nucléaires à l’étranger. Mais quid de Tihange 1 et de Doel 1 et 2, qui ne disposent pas de ce type de bunker, et qui ont été prolongées jusqu’en 2021? "Des mesures ont été prises pour éviter des dégâts trop importants en cas de chute d’avion, notamment axées sur la lutte contre l’incendie. Mais il est clair que les bâtiments y sont moins résistants, et que si on devait encore décider de prolonger ces réacteurs, la question de l’absence de bunkers se poserait." Frank Hardeman rappelle toutefois qu’une éventuelle révision des échéances de sortie du nucléaire n’est pas de son ressort. "Il faut d’abord une décision du gouvernement, mais aussi de l’exploitant."

Culture de sûreté

Sur le manque de culture de sûreté qui avait été constaté à la centrale de Tihange, Frank Hardeman se montre rassuré. "Engie a mis en place un très grand plan d’actions. Le progrès est énorme, même si quelques actions de routine doivent encore être suivies dans les mois qui viennent, et qu’il faudra un peu de temps pour s’assurer que cela a pénétré dans l’esprit de tous les employés."

Les priorités de Frank Hardeman, qui a un mandat de six ans à la tête de l’agence? "Protection de la population, indépendance et transparence." Une transparence qui a déjà été augmentée. L’AFCN communique désormais sur des incidents qui, auparavant, n’étaient pas rendus publics. "Nous avons décidé d’abaisser le seuil à partir duquel on communique. On communique plus, plus vite et de manière plus large que par le passé."

Le nouveau patron de l’agence reconnaît que la fermeture des centrales va constituer un des grands défis de son institution à l’avenir. "Nous devrons garantir jusqu’au dernier jour que les installations sont sûres, ce qui va prendre des décennies. Et nous sommes en train de former des spécialistes sur le stockage des déchets à haute et très haute activité. Mais il est clair qu’il y a un souci pour recruter des jeunes qui veulent travailler dans le nucléaire, et que ce sera de plus en plus difficile. C’est un point d’attention pour nous."

L’AFCN, dont le financement repose en grande partie sur des taxes qui dépendent de la capacité de production des centrales nucléaires, est occupée à dresser l’inventaire des besoins qui seront les siens après la sortie du nucléaire. "Nous espérons avoir une meilleure vue en début d’année, et nous proposerons de nouvelles pistes de financement", explique Frank Hardeman.

Nous avons un souci pour recruter des jeunes qui veulent travailler dans le nucléaire, et cela sera de plus en plus difficile.

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