chronique

Faire la lumière sur le risque de blackout

Cofondateur et économiste, Orcadia Asset Management

Faut-il élever au rang de priorité absolue la garantie d’absence de toute forme de coupure ponctuelle du courant? La réponse est non. Ce serait une hérésie intellectuelle et un formidable gaspillage économique.

Les discussions ayant précédé la formation du nouveau gouvernement De Croo en témoignent, la question de l’énergie nucléaire occupe une place spéciale dans le débat politique belge. Sur le fond, l’accord de gouvernement confirme la sortie du nucléaire en 2025 – une sortie décidée, rappelons-le, par la loi du 31 janvier 2003, ce qui fait une belle période de transition – mais ouvre la porte à reconsidération en cas de problème inattendu de sécurité d’approvisionnement.

Etienne de Callataÿ. ©Tim Dirven

Ceci amène à poser une question candide : faut-il élever au rang de priorité absolue la garantie d’absence de toute forme de coupure ponctuelle du courant ? Et la réponse est on ne peut plus simple : bien sûr que non, ce serait une hérésie intellectuelle et un formidable gaspillage économique.

À l’énergie nucléaire, il est attribué le mérite d’une garantie de fourniture de courant en continu, là où l’énergie renouvelable souffre d’une intermittence dans la production assortie d’un stockage difficile ou au coût élevé. Ce mérite doit être relativisé en raison de la centralisation de la production nucléaire: au cours de la décennie passée, et alors que nous disposions d’un parc de sept centrales nucléaires, le risque de "blackout" hivernal a plus d’une fois été évoqué par les pouvoirs publics. Un concours de circonstances propre à l’énergie nucléaire tel qu’entretien obligatoire, panne, défaut de construction ou sabotage peut mettre à l’arrêt l’une ou l’autre centrale, et atomiser la garantie d’approvisionnement.

Illusion dangereuse

Cela signifie que, quand bien même deux centrales seraient prolongées au-delà de 2025, la question de la continuité dans la fourniture de courant restera posée et que des plans de délestage seront requis, comme ils le sont aujourd’hui. Bien sûr, personne ne va souhaiter un délestage, même si une soirée sans télé et un dîner aux chandelles, cela a un certain charme, mais faire croire qu’il n’y aura jamais de délestage est une illusion dangereuse.

On pourrait, bien sûr, envisager de maintenir en veille, jusque pour "le cas où", un certain nombre d’unités de production d’électricité, nucléaire ou au gaz. Toutefois, on n’aura jamais de garantie absolue, car, même avec une telle capacité en réserve, une combinaison de problèmes peut toujours se produire. Et agir de la sorte n’est pas sans coût, et on est très, très vite à parler en centaines de millions d’euros. D’où les termes susmentionnés d’hérésie intellectuelle et de gaspillage économique.

"Faut-il élever au rang de priorité absolue la garantie d’absence de toute forme de coupure ponctuelle du courant? La réponse est non. Ce serait une hérésie intellectuelle et un formidable gaspillage économique."
Étienne de Callataÿ
Co-fondateur et économiste, Orcadia Asset Management

Un parallélisme peut être établi avec le contrôle prudentiel des banques. Il faut souhaiter que les banques soient bien capitalisées, et vraisemblablement davantage que ce qu’elles le sont aujourd’hui, mais il est un moment où relever les exigences de fonds propres devient contre-productif: le coût sociétal, au travers des crédits qui ne seront plus octroyés, dépasse l’avantage en termes de stabilité financière.

Bien calibrer la production d’électricité relève de cette même notion d’arbitrage entre deux objectifs, tout comme, en ces temps de pandémie, il y a un arbitrage à trouver entre objectifs de santé, notamment entre limitation de la Covid-19 et accès aux autres soins de santé. 

Ineptie et résilience

Dans une interview récente (L’Écho, 30/09/20), j’ai indiqué ceci: "Je pense également qu’il faudrait faire passer le message qu’avoir éventuellement une coupure de courant, un jour ou deux par an, ne constitue pas la fin du monde. Parfois on présente cette situation comme celle qu’il faut absolument éviter. Mais ce n’est pas le cas. Garantir l’approvisionnement en électricité à tout instant, c’est absurde." Bizarrement, énoncer cette évidence m’a valu des commentaires peu amènes, dont un "Je n’ai jamais vu une ineptie comme cela! Un économiste dire cela en plus!" tweeté par un médiatique professeur en électromécanique.

Dommage! Il ne s’agit bien sûr pas de délibérément sous-calibrer l’offre d’électricité, mais il faut intégrer dans la stratégie énergétique globale, faite aussi d’interconnexion, de flexibilisation et de stockage, une part de délestage, qu’il vaut mieux avoir intelligemment préparé que nié. Cela participera à la robustesse de notre économie.

John Kay, ex-chroniqueur du Financial Times, et Mervyn King, ex-gouverneur de la Banque d’Angleterre, viennent de publier un ouvrage intitulé "Radical Uncertainty". Ils invitent à développer des stratégies, sur le plan tant politique qu’entrepreneurial, qui développent la résilience face à des événements forcément imprévisibles.

L’économie a à y gagner en stabilité, mais aussi en réduction des coûts. Impliquons les consommateurs et nous verrons nombre d’entre eux s’accommoder de coupures ponctuelles qui, anticipées, ne seront pas erratiques, et être rémunérés pour cela. Ils préféreront cela à devoir s’acquitter des lourds prélèvements additionnels qu’exigerait le maintien d’une capacité, nucléaire ou au gaz, calibrée pour répondre aux pics de demande combinés aux creux de l’énergie intermittente.

Étienne de Callataÿ
Co-fondateur et économiste, Orcadia Asset Management

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