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interview

Gérard Mestrallet: "L'électricité verte est en passe de devenir le nouveau pétrole"

"L’élection de Joe Biden est une formidable nouvelle pour le climat", estime Gérard Mestrallet. ©Antoine Doyen

L'ancien PDG de l'énergéticien français Engie nous confie ses vues sur les futurs grands défis énergétiques mondiaux avec un cap sur zéro-carbone en 2050.

Architecte de la fusion entre les géants Suez et Gaz de France et président-directeur général de l'énergéticien français Engie jusqu'en mai 2016, Gérard Mestrallet est l'un des acteurs les plus influents du monde de l'énergie de ce siècle. Aujourd'hui, c'est en sa qualité d'expert et d'observateur averti du secteur qu'il se confie à L'Écho, avec la décarbonation de l'économie mondiale et la poursuite de la transition énergétique dans le viseur.

Électrification croissante, disparition des combustibles fossiles, essor des énergies renouvelables ou révolution hydrogène, Gérard Mestrallet se penche sur les grands défis énergétiques que les gouvernements, les entreprises et les citoyens se doivent de relever s'ils veulent endiguer le réchauffement climatique. Entretien.

La lutte contre le réchauffement climatique et la poursuite de la transition énergétique sont sur toutes les lèvres. Un autre mot, l’électrification, semble devenir indissociable de ces combats. Faut-il électrifier plus pour sauver la planète?

Le mot électrification me gêne un peu. Je le trouve daté. L’électricité a été créée il y a deux siècles et elle est aujourd’hui présente dans une grande partie des foyers du monde. Pour à peu près 6 milliards de personnes, l’électrification est déjà une réalité. Par contre, il est vrai de croire à une pénétration plus importante encore de l’électricité dans les domaines où elle n’a pas encore de place. Et il est vrai de dire que la part de l’électrique doit croître si l’on veut décarboner notre société.

"Il faut associer la lutte contre le réchauffement climatique à la résolution du problème d’accès à l’électricité pour le milliard de personnes qui n’y a pas accès dans le monde actuellement."

Les deux domaines où l’électricité doit encore progresser sont principalement la mobilité et le bâtiment. À cela s’ajoute le digital, qui a envahi pratiquement toutes les activités tant économiques qu’individuelles. N’oublions pas que le digital, c’est avant tout de l’électricité. Enfin, je pense qu’il faut associer la lutte contre le réchauffement climatique à la résolution du problème d’accès à l’électricité pour le milliard de personnes qui n’y a pas accès dans le monde actuellement. De la sorte, on s’attaque à deux problèmes en une seule fois.

Il faut électrifier plus, d’accord. Mais comment cette électricité doit-elle être produite?

Je crois que l’électrification peut accélérer la décarbonation de l’économie mondiale, à condition que cette électricité soit verte. Ici, la réponse se trouve en grande partie dans les énergies renouvelables, le stockage de l’énergie et le développement de l’hydrogène. Notre système énergétique va devoir se transformer profondément. Dès lors, le mix énergétique va changer. Ce sont des masses gigantesques de capitaux qui vont être nécessaires pour passer du charbon, du fuel et, plus tard, du gaz, au renouvelable. Le changement est déjà en marche. À titre d’exemple, le groupe NextEra Energy, premier producteur de renouvelable aux États-Unis, a dépassé ExxonMobil en termes de capitalisation boursière. Il fut un temps où ExxonMobil était la plus grosse capitalisation au monde. Ceci illustre le fait que les marchés de capitaux sont intéressés par le renouvelable. Pour que le basculement vers une société bas carbone s’effectue rapidement, il va falloir mobiliser des financements considérables.

"Pour que le basculement vers une société bas carbone s’effectue rapidement, il va falloir mobiliser des financements considérables."

Je pense qu’on est également en train de faire de très gros progrès dans le stockage de l’énergie. Cela permettra de compléter le renouvelable, quand il n’y a ni vent ni soleil. D’ici 2050, la technologie devrait permettre de ne plus recourir aux énergies fossiles. L’hydrogène jouera un rôle clé. Même s’il n’existe pas à l’état libre dans la nature, l’hydrogène est présent partout sous forme composée, dans l’eau, les hydrocarbures, les végétaux, les animaux. Aujourd’hui, l’industrie produit de l’hydrogène gris, à partir d’énergies fossiles, mais demain, la clé sera de faire de l’hydrogène vert, à partir d’énergies renouvelables. Et les industriels s’y intéressent déjà. L’hydrogène permettra également de participer à l’électrification des transports: un moteur électrique dans un véhicule peut fonctionner soit avec une batterie, soit avec une pile à combustible qui consomme de l’hydrogène.

À quoi ressemblera le mix énergétique du futur?

À l’horizon 2050, l’Europe s’est fixé comme objectif d’être neutre en carbone. Cela signifie que l’on n’émettra plus de CO2, ou bien que l’on compensera le peu d’émissions résiduelles par la capture ou la création de puits de carbone (comme des forêts). À cet horizon, même l’utilisation du gaz telle que nous la connaissons devra avoir disparu. Cela sera possible à condition que l’on ait largement développé le renouvelable, y compris le biogaz.

"D’ici à 2050, le gaz naturel sera à mes yeux indispensable comme énergie de transition."

Le nucléaire devrait conserver une petite part dans le mix énergétique. Pour le reste, il faudra compter sur l’hydrogène et sur les sources renouvelables alternatives telles que la géothermie douce (pour le chauffage) et lourde (pour l'électricité), mais aussi les énergies marines: les vagues, les courants sous-marins, les marées. Ces appoints resteront néanmoins assez marginaux, à la différence de l’hydroélectricité qui produit aujourd'hui beaucoup plus d’électricité que l’éolien dans le monde.

Aussi, d’ici à 2050, le gaz naturel sera à mes yeux indispensable comme énergie de transition. Il faut compenser l’intermittence du renouvelable et pour l’instant, seules les centrales à gaz sont en mesure de le faire. Elles en ont la flexibilité. Un système équilibré doit être composé d’une production de base (disponible 24h/24) à laquelle s’ajoutent des capacités renouvelables intermittentes, dont la production dépend donc du vent et du soleil, et des centrales à gaz pour faire le complément. C’est seulement ainsi que l’on peut assurer la sécurité d’approvisionnement. Le stockage sera appelé à jouer un rôle plus important.

Les énergies renouvelables, même en 2050, resteront intermittentes – la technologie ne changera pas la nature. Il faudra donc prévoir des backups (le gaz) pour compenser ces capacités quand elles ne produisent pas assez et il faut développer des systèmes utiles lorsque le renouvelable produit trop d’électricité.

"L’industrie nucléaire européenne n’a jamais connu d’accident important et les centrales anciennes sont toujours parfaitement fonctionnelles."

Dans cette optique, peut-on réalistement se passer du nucléaire?

J’ai été longtemps un fervent partisan du nucléaire. J’avais même poussé pour la construction de centrales additionnelles en France, ce qui n’a pas été possible et je m’en félicite plutôt aujourd’hui. Petit à petit, nous avons constaté que les centrales nucléaires nouvelles n’étaient plus compétitives en termes de prix, alors que les centrales nucléaires anciennes étaient capables de fonctionner très longtemps et avec des niveaux de sécurité satisfaisants.

L’industrie nucléaire européenne n’a jamais connu d’accident important et les centrales anciennes sont toujours parfaitement fonctionnelles. Elles produisent de l’électricité décarbonée et devraient être exploitées aussi longtemps que possible, tant que cela reste acceptable du point de vue sécuritaire et économique. En résumé, je pense que le nucléaire continuera d’avoir une certaine part, mais que celle-ci diminuera à mesure que les énergies renouvelables continueront de se développer et leur coût de baisser.

Sommes-nous aujourd’hui à un moment charnière de la transition énergétique?

Le mouvement que nous vivons actuellement est un mouvement de fond qui est né il y a plus de dix ans et qui prendra des décennies. Nous parlons de choses extraordinairement lourdes. On ne peut pas changer un système énergétique du jour au lendemain, c’est une industrie du temps long. C’est aussi une industrie très lourde en capitaux et avec une énorme inertie. Cela prend forcément du temps. Néanmoins, la période que nous vivons aujourd’hui est un moment de basculement.

Pour Gérard Mestrallet, "on ne peut pas changer un système énergétique du jour au lendemain, c’est une industrie du temps long". ©Antoine Doyen

À cet égard, l’élection de Joe Biden est une formidable nouvelle pour le climat. Son arrivée va créer une situation où l’Europe, avec son green deal, la Chine, très engagée sur les énergies renouvelables, et le retour des États-Unis dans l’accord de Paris, vont faire que les trois grands blocs économiques mondiaux pousseront dans le même sens: celui d’une énergie verte et décarbonée. Ceci va aussi dans la direction d’une accélération de la pénétration de l’électricité, dès lors qu’elle sera verte.

L’électricité va-t-elle remplacer le pétrole?

Ce n’est pas tout à fait de même nature. L’électricité est une invention de l’homme, elle se fabrique. Le pétrole est extrait du sous-sol. Ce qui est sûr, c’est que la part du pétrole va baisser. Lorsque nous aurons réussi à électrifier la mobilité, nous aurons fait une grande partie du chemin. Il restera toutefois le problème des transports aériens. Pour l’instant, il n’existe aucun substitut au kérosène issu du pétrole. Il est possible d’imaginer qu’un jour, les avions pourront voler à l’hydrogène, mais je ne suis pas sûr que cela sera le cas en 2050 pour toutes les flottes mondiales. Il existe donc encore quelques poches pour le pétrole, mais la science et la technologie feront tellement de progrès que l’on ne peut être sûr de rien.

Je pense que l’on vit un tournant. L’électricité verte est en train de pénétrer tous les usages de l’activité humaine. C’est en réalité la combinaison de l’électricité verte et du digital qui va être révolutionnaire et qui va rendre obsolète le charbon et le pétrole. Notons ici que ce mouvement n’a pas encore été embrassé par tous. Les grands pétroliers américains par exemple n’ont pas encore fait le virage, contrairement aux groupes européens, et je pense qu’ils vont le payer très cher.

En définitive, je dirais que si on veut à la fois aider la planète en luttant contre le réchauffement climatique et accompagner la pénétration de l’électricité, il faut produire de l’électricité verte. Pour moi, c’est donc bien l’électricité verte qui est le nouveau pétrole.

Avec la diminution de la part du pétrole dans nos vies, ne va-t-on pas vers un basculement de l’équilibre géopolitique mondial?

Tout dépend de la capacité d’anticipation des pays producteurs de pétrole et de gaz. La Norvège, par exemple, qui a de très grands gisements de gaz et de pétrole, a eu la sagesse de constituer un fonds souverain en prélevant des ressources sur ces combustibles fossiles. C’est aujourd’hui l’un des plus importants fonds au monde à financer la transition vers une société décarbonée. Si l’on prend l’Arabie Saoudite, avec laquelle je travaille beaucoup – je suis administrateur de la Saudi Eletric Company –, les transformations sont aussi visibles. Le pays s’est fixé un certain nombre d’objectifs, notamment à l’horizon 2030, afin de préparer l’après-pétrole et d’identifier les virages que doit opérer l’industrie locale, par exemple vers le tourisme et les services.

"Avec un prix du carbone, on accélère la transition énergétique et l’électrification verte."

Mais pour moi, la solution centrale reste le prix du carbone. On peut accumuler des réglementations pour obliger à fermer des centrales à charbon, on peut mettre au point des incitants pour utiliser davantage de renouvelable, etc. mais au fond, le problème du climat est la présence de CO2 dans l’atmosphère. L’ennemi, c’est le CO2. Donc, rendons coûteuse l’émission de CO2 en mettant un prix sur le carbone (Gérard Mestrallet préside à Washington le Carbon Pricing Leaderschip Coalition (CPLC), créé par l’ONU, le FMI et la Banque mondiale, NDLR). Ce prix sera un incitant naturel à décarboner la société, et ce pour tous les acteurs économiques. En Europe, le prix du carbone est une réalité depuis les accords de Kyoto en 1995. L’idée maintenant est de développer ce système ailleurs. Des initiatives existent, notamment en Chine où un marché du carbone réservé à la production électrique a été mis sur pied à l’échelle du pays. Même les États du Moyen-Orient, auprès desquels j’ai pu m’entretenir en tant que co-président de la CPLC, commencent ainsi à être sensibilisés à la question. En Afrique également, l’idée fait son chemin. Mais pour aller plus loin, selon les économistes comme le prix Nobel Jean Tirole, il faudrait considérer un prix du carbone unique dans le monde. Ce serait logiquement idéal. Mais qui va le payer? Comment feront les pays pauvres qui se reposent uniquement sur les hydrocarbures? Je pense donc qu’il faut procéder progressivement, par plaques géographiques. C’est comme cela qu’on fera ensuite converger les prix. Avec un prix du carbone, on accélère la transition énergétique et l’électrification verte.

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