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Groupes pétroliers: de l'or noir à l'or vert

Selon Goldman Sachs, les grandes compagnies pétrogazières européennes vont investir 170 milliards de dollars dans les énergies renouvelables d'ici à 2030.

La pandémie a accéléré les plans de diversification des grands groupes pétroliers européens. Éolien, solaire, hydrogène, les investissements se multiplient. Au point de marquer un changement de paradigme pour l'industrie?

"L'électricité verte est en passe de devenir le nouveau pétrole". Ces mots, ce sont ceux de Gérard Mestrallet, l'ancien tout puissant PDG du géant énergétique français Engie. Interrogé dans nos colonnes l'hiver dernier, l'homme nous rappelait la tendance en cours à l'électrification de tous les usages du quotidien, et les changements industriels nécessaires pour y parvenir. À l'ère de la transition énergétique et des objectifs de décarbonation de l'économie mondiale, Gérard Mestrallet pointait du doigt le rôle à jouer par les grands groupes pétroliers dans cette transformation en cours. Entre opportunisme commercial et véritable réorientation stratégique, les majors de l'or noir placent leurs pions et espèrent être acteurs du monde d'après. Du monde décarboné, où l'électricité (verte de préférence) aura remplacé le pétrole dans la mobilité, l'industrie et les moyens de chauffage.

Une pandémie mondiale et une chute des prix du baril plus tard, les changements stratégiques opérés par les groupes pétroliers se précisent. Les investissements dans le renouvelable sont mis en avant, les communications officielles se veulent plus vertes, et certains n'hésitent pas à aller jusqu'à changer de nom, histoire d'appuyer un peu plus leur entrée dans une ère énergétique nouvelle.

Selon Bloomberg, "cinq entreprises européennes représentent 51% de tous les actifs d'énergie renouvelable détenus par les 39 plus grands producteurs mondiaux de pétrole et de gaz".

TotalEnergies

Le pétrolier Total, sans doute le chef de file de la transformation de l'"oil and gas", veut aujourd'hui entrer dans une autre dimension. En parallèle de résultats annuels sévèrement grevés par la crise sanitaire, enregistrant une perte nette de 7,2 milliards de dollars en 2020, le groupe a annoncé son intention de changer de nom pour devenir "TotalEnergies". Alors qu'il sera soumis au vote des actionnaires lors de l'assemblée générale du 28 mai prochain, ce nouveau nom est censé matérialiser la transformation du géant en un groupe énergétique au sens large. Coup de comm' pour les uns, révolution pour les autres, TotalEnergies incarnerait, d'après Patrick Pouyanné, le PDG du groupe, "cette volonté de transformation en un groupe multiénergies. Il exprime aussi nos propres énergies, à nous ses équipes et notre mobilisation complète face à ce défi climatique, colossal, mais essentiel pour l'humanité."

100 GW
De capacité renouvelable
Total table sur 100 GW de capacité de production renouvelable d'ici à 2030.

Total a également fait le pari d'atteindre la neutralité carbone pour 2050. Cela semble presque paradoxal pour une entreprise dont l'activité repose essentiellement sur l'extraction et la vente de combustibles fossiles. Mais soulignons que cet objectif est accompagné de la volonté que les énergies renouvelables prennent une place prédominante dans les activités du groupe. "Au cours de la prochaine décennie, les ventes de produits pétroliers du Groupe diminueront de près de 30%. Les ventes de Total seront alors composées de 30% de produits pétroliers, 5% de biocarburants, 50% de gaz et 15% d’électrons, essentiellement renouvelables", nous expose Pascal De Crem, porte-parole de Total Belgique. "Les investissements rentables dans les renouvelables et l’électricité augmenteront progressivement en passant de 2 à 3 GW par an, et représenteront alors plus de 20% des investissements nets du groupe. S’appuyant sur l’élan pris en 2020, Total a pour ambition de devenir un leader mondial dans le domaine des énergies renouvelables, et porte son objectif à 35 GW de capacité brute en 2025. L’objectif de Total est d’avoir 100 GW de capacité d’ici à 2030", poursuit-il.

Série | Transition énergétique, les opportunités industrielles

L’industrie représente près de la moitié de toutes les émissions de CO2 en Belgique et en Europe. En s’inscrivant dans le processus complexe de la transition énergétique, elle peut aussi devenir un acteur à part entière de la lutte contre le changement climatique, pour peu qu’elle en saisisse les opportunités. Comment ces industries, mais aussi les groupes pétroliers, le secteur du nucléaire, les producteurs d’énergie peuvent-ils aider à réduire ou éliminer leurs émissions? Qui, parmi eux, seront les gagnants de la transition? Découvrez-le dans notre série "Transition énergétique: les opportunités industrielles".

Les épisodes:

Le fossile, toujours plus rentable

170
milliards de dollars
Selon Goldman Sachs, les grandes compagnies pétrogazières européennes vont investir 170 milliards de dollars dans les renouvelables d'ici à 2030.

Derrière la communication léchée, il semble donc y avoir un mouvement de fond, matérialisé par des investissements concrets. Et Total, bien que meneur, n'est pas le seul. Selon Goldman Sachs, les grandes compagnies pétrogazières européennes vont investir 170 milliards de dollars dans les énergies renouvelables d'ici à 2030. Leur part de marché dans les projets éoliens et solaires passera ainsi d'à peine 1% en 2019 à 10% dans dix ans. Des changements d'autant plus notables que l'énergie renouvelable offre typiquement un retour sur capital d'environ 8% à 10%, contre environ 15% pour un projet pétrolier conventionnel.

Mais attention, même si ces chiffres représentent des investissements colossaux, ils ne comptent encore que pour une portion minoritaire des dépenses en capital des grands pétroliers. Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), relayée dans La Tribune, ces investissements dans la transition énergétique ne représentent que 0,8% des dépenses en capital des majors. Des chiffres relativisés par Total, qui estime que la proportion des investissements verts des groupes européens se situerait plutôt autour des 10 à 15%.

Une réorientation forcée

"Il reste beaucoup plus facile d'utiliser de l'énergie fossile. Le retour sur investissement est beaucoup plus important avec le pétrole et le gaz qu'avec le renouvelable", pointe Francesco Contino, professeur à l'École polytechnique de l'UCLouvain, spécialisé en la matière. "Ce mouvement des pétroliers vers le vert répond donc à un stimulus extérieur", ajoute-t-il. En filigrane, il faut comprendre que si le changement devient réalité, c'est parce qu'il est vital pour les pétroliers. "Les pétroliers doivent changer leur manière de faire... ou mourir", signale Francesco Contino.

"Les pétroliers doivent changer leur manière de faire... ou mourir."
Francesco Contino
Professeur à l'école polytechnique de l'UCLouvain

Et la crise sanitaire aura encore renforcé ce stimulus extérieur. Comme l'illustre la chute des prix du baril, la demande de pétrole recule. Aussi, les actifs pétroliers des majors perdent en valeur et les annonces de suppression d'emplois pleuvent sur le secteur. Et cette tendance s'accentue à mesure que les politiques climatiques se concrétisent et que les technologies vertes se développent. S'ils veulent rester dans le coup, les pétroliers n'ont donc pas le luxe du choix.

"Plus que les rois du pétrole, ils sont les rois des vecteurs énergétiques."
Francesco Contino
Professeur à l'école polytechnique de l'UCLouvain

Heureusement pour eux, l'expertise accumulée au fil des ans (ainsi que la force de frappe financière) fait d'eux des acteurs incontournables de la transition énergétique. "Les ressources renouvelables existent, mais le défi consiste à les transformer en vecteurs énergétiques. Or les groupes pétroliers sont les champions en la matière", avance encore le professeur. "Plus que les rois du pétrole, ils sont les rois des vecteurs énergétiques", appuie-t-il. Au-delà des changements de noms et des gros contrats signés, il y a aussi une véritable expertise à faire valoir. Mais pour survivre, les majors doivent se transformer, dès aujourd'hui, et tous ne semblent pas l'avoir encore compris.

Les États-Unis à la traîne

Menée par Total donc, mais aussi BP, Repsol, Galp ou Shell, la révolution verte du secteur est en marche. Par des investissements dans les énergies propres ou des objectifs concrets de décarbonation, les majors européennes ont pris les devants. Mais outre-Atlantique, le virage vert tarde à être emprunté. Selon Bloomberg, "cinq entreprises européennes représentent 51% de tous les actifs d'énergie renouvelable détenus par les 39 plus grands producteurs mondiaux de pétrole et de gaz".

"Les grands pétroliers américains n’ont pas encore fait le virage, contrairement aux groupes européens, et je pense qu’ils vont le payer très cher."
Gérard Mestrallet
Ancien PDG d'Engie

"Les grands pétroliers américains n’ont pas encore fait le virage, contrairement aux groupes européens, et je pense qu’ils vont le payer très cher", observait ici Gérard Mestrallet en décembre dernier. "Les groupes européens et américains ont reçu des stimuli politiques très différents. Sous Trump, les pétroliers américains n'étaient pas incités à investir dans le renouvelable. Maintenant, ils vont probablement rectifier le tir", analyse de son côté Francesco Contino.

Pour survivre, les majors américaines devront se mettre au vert. Et le chantier en vue est colossal. Tellement gigantesque que certains observateurs prédisent déjà des rapprochements entre groupes. En l'espèce, une fusion entre les deux géants américains Chevron et ExxonMobil serait à l'étude, si l'on en croit le Wall Street Journal. Ensemble, les deux groupes pèsent pour plus de 350 milliards de dollars. Une fusion les placerait en seconde position de l'industrie, derrière le colosse saoudien Aramco.

Est-ce là la voie à prendre pour rattraper le retard engrangé lors des années Trump? Se rassembler pour dominer et engloutir tous les nouveaux venus sur le marché de l'énergie? Il est peut-être là, le changement de paradigme énergétique.

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