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Imaginer la Belgique comme centre d'excellence de la sortie du nucléaire

La centrale de Lubmin, située à Greifswald dans le nord de l'Allemagne, est le théâtre du plus gros chantier de démantèlement au monde. Démarré en 1995, et censé s'achever en 2012, il se prolongera jusqu'en 2028. ©Bloomberg

À la veille de la sortie du nucléaire, la Belgique peut-elle devenir une référence mondiale du démantèlement des réacteurs et de la gestion des déchets radioactifs?

Et si l'arrêt des réacteurs nucléaires marquait le commencement d'une ère nouvelle? En Belgique, la fermeture des centrales de Doel et de Tihange approche et, avec elle, la perte de nombreux emplois, très spécialisés pour certains. Une expertise bâtie depuis des générations pourrait ainsi quitter le territoire pour d'autres où le nucléaire fait encore partie des politiques énergétiques.

Mais croire que la fin de la production nucléaire enterrerait l'industrie pour de bon serait une erreur. Les prochaines étapes de la vie de réacteurs, le démantèlement des unités et de la gestion des déchets radioactifs, représentent aussi l'opportunité de bâtir une industrie et une expertise nouvelles. Et selon les acteurs du secteur, la Belgique a toutes les cartes en main pour rester maître de son destin. À condition que l'exploitant des centrales en fasse le choix.

Pionniers du démantèlement

À partir de 2025, les sept réacteurs nucléaires du pays seront peu à peu démantelés. Un chantier tout simplement titanesque dont devra s'acquitter l'exploitant des centrales, l'énergéticien français Engie, et qui devrait, selon le chef du groupe d'expertise sur le démantèlement pour le centre de recherche nucléaire SCK CEN, Luc Noynaert, durer entre 12 et 15 ans par réacteur. Interrogé dans nos colonnes quant au côté technique du démantèlement en novembre dernier, l'homme nous expliquait alors que le démantèlement d'une centrale se déroule en quatre phases. Les deux dernières, le démantèlement en lui-même, soit la décontamination, le démontage et l’élimination des composants et structures radioactifs, puis le déclassement, étant les plus techniques puisque de nombreuses opérations doivent s'effectuer sous l'eau ou bien à distance, en téléopération, en raison du danger provoqué par les rayonnements ionisants.

"La Belgique a été le premier pays d'Europe à avoir démantelé un réacteur nucléaire."
Thomas Pardoen
Professeur à l'école polytechnique de l'UCLouvain spécialisé dans les structures nucléaires

Mais ces défis techniques ne sont pas tout à fait nouveaux en Belgique. Comme le rappelle le professeur à l'école polytechnique de l'UCLouvain spécialisé dans les structures nucléaires, Thomas Pardoen, "la Belgique a été le premier pays d'Europe à avoir démantelé un réacteur nucléaire. Mis en service en 1962, le réacteur de recherche BR3 a été définitivement arrêté en 1987 et fait office de projet pilote de la Commission européenne pour le démantèlement depuis". Aujourd'hui dans sa phase finale, le démantèlement de BR3 mené par le SCK CEN a aussi pour vocation de former les acteurs du secteur dans des conditions proches de la réalité.

Série | Transition énergétique, les opportunités industrielles

L’industrie représente près de la moitié de toutes les émissions de CO2 en Belgique et en Europe. En s’inscrivant dans le processus complexe de la transition énergétique, elle peut aussi devenir un acteur à part entière de la lutte contre le changement climatique, pour peu qu’elle en saisisse les opportunités. Comment ces industries, mais aussi les groupes pétroliers, le secteur du nucléaire, les producteurs d’énergie peuvent-ils aider à réduire ou éliminer leurs émissions? Qui, parmi eux, seront les gagnants de la transition? Découvrez-le dans notre série "Transition énergétique: les opportunités industrielles".

Les épisodes:

Le choix d'Engie

"Même si les techniques ont évolué, la Belgique a toujours une expertise à faire valoir en matière de démantèlement et de gestion des déchets", pointe Eric van Walle, le directeur général du SCK CEN.

"Même si les techniques ont évolué, la Belgique a toujours une expertise à faire valoir en matière de démantèlement et de gestion des déchets."
Eric van Walle
Directeur général du SCK CEN

"Notre pays a la possibilité de jouer un rôle important dans ce domaine, notamment dans l'industrie", appuie-t-il. Pour lui, il n'est pas trop tard pour que de nombreuses entreprises belges actives dans la robotique ou l'industrie chimique se spécialisent dans ce domaine. Et le SCK CEN serait prêt à jouer son rôle de centre d'expertise. Une analyse partagée par Thomas Pardoen qui souligne "la nécessité pour la Belgique de se positionner sur cette industrie naissante." Selon lui, il existe "un socle de connaissances et un socle industriel" qui permettraient à la Belgique de se rendre incontournable dans le secteur de la fin de vie des réacteurs.

"La Belgique est reconnue mondialement pour son expertise nucléaire, mais le démantèlement des unités sera une première pour le pays et l'expérience BR3 n'est pas vraiment comparable."
Nele Scheerlinck
Porte-parole d'Engie Belgique

Le socle est donc belge, mais pas la décision finale. En effet, le chantier du démantèlement est de la responsabilité de l'exploitant des centrales, Engie. Et à l'heure actuelle, le groupe n'a pas encore décidé de la manière dont il allait procéder. "Les préparatifs du projet de démantèlement sont en cours, mais il est trop tôt pour savoir ce qui va être externalisé ou pas", explique Nele Scheerlinck, la porte-parole d'Engie Belgique. "La Belgique est reconnue mondialement pour son expertise nucléaire, mais le démantèlement des unités sera une première pour le pays et l'expérience BR3 n'est pas vraiment comparable" ajoute-t-elle.

Le calendrier de la sortie du nucléaire belge.

Recherche et déchets radioactifs

Quant à la question (brûlante) de la gestion des déchets radioactifs, la Belgique peut également placer ses pions. Orchestré par l'Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies (Ondraf), le cycle de vie des déchets jusqu'à leur stockage final - la question de l'enfouissement géologique des déchets ayant une longue durée de vie et une activité forte étant actuellement sur la table des ministres Van der Straeten (Groen) et Dermagne (PS) - présente aussi des opportunités industrielles. Ici, certaines étapes du processus, comme la construction d'infrastructures d'entreposage et de stockage sont confiées à des entreprises spécialisées, sélectionnées par le biais de marchés publics. Inévitablement, ces activités seront amenées à prendre de l'ampleur à mesure que les centrales ferment et que les déchets s'empilent.

Enfin, outre le démantèlement en tant que tel, la Belgique dispose aussi d'un large pôle de compétences en matière de recherche nucléaire. Là aussi, c'est le SCK CEN qui tient la barre via des sujets portant sur la production d'isotopes médicaux ou encore sur la démonstration de l'optimisation des déchets nucléaires dans le réacteur de recherche MYRRHA. Mais, pour Eric van Walle, à terme, une partie de cette expertise risque bien de déménager. "Je crains que le marché local du SCK CEN ne disparaisse en même temps que la fermeture des centrales. Une partie de nos travaux, notamment ceux portant sur les cuves de réacteurs, sont reconnus sur le plan international, mais sortirons à plus long terme, du giron belge du centre", avertit-il.

Pénurie de talents

Pour faire de la Belgique une référence du démantèlement et de la gestion des déchets, il faut aussi des talents. Or, la décision du gouvernement de sortir de l'atome en 2025 n'est pas de nature à créer des vocations dans le nucléaire.

"Avec le démantèlement, il y a encore du boulot en Belgique pour au moins deux générations."
Thomas Pardoen

"Nous constatons une chute considérable de l'intérêt des jeunes pour la filière nucléaire depuis quelques années", regrette ici le professeur Pardoen. "Pourtant, avec le démantèlement, il y a encore du boulot en Belgique pour au moins deux générations. Il faut arriver à former des jeunes à la fin de vie des réacteurs, mais aussi au nouveau départ que cela représente. C'est de l'économie circulaire en réalité," plaide-t-il.

Sans talents pour s'attaquer au démantèlement, mais aussi à la recherche, l'espérance de vie de l'expertise nucléaire belge se trouverait grandement diminuée. "Il y a aussi un danger que les talents partent pour des pays voisins, plus nucléarisés, comme la France. Si la Belgique se rend compte dans quelques années qu'elle a fait le mauvais choix, il faudrait alors racheter des technologies qu'on aurait pu développer nous-mêmes", assène encore le professeur.

À plus court terme, il s'agira aussi d'établir si les employés actuels des centrales de Doel et Tihange peuvent avoir un rôle à jouer dans le démantèlement. Là encore, la balle est dans le camp d'Engie.

Le résumé

  • À partir de 2025, Engie entamera le démantèlement des centrales nucléaires belges.
  • À travers le SCK CEN et l'Ondraf, la Belgique dispose d'une grande expertise dans le démantèlement et la gestion des déchets radioactifs.
  • L'opportunité de faire de la Belgique une référence de la fin de vie des réacteurs existe, mais Engie n'a pas encore décidé de la manière de fonctionner.
  • La sortie du nucléaire entraîne une pénurie des talents dans la filière en Belgique.

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