La pénurie d'électricité belge plus importante que prévu

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Une nouvelle étude du gestionnaire du réseau de transport d’électricité Elia relance le débat sur la fermeture des centrales nucléaires en Belgique. Il est urgent de trouver une solution. Des ruptures d’approvisionnement sont à craindre dès 2023.

Depuis quelques années, avec la régularité d’une horloge atomique, l’approche de l’hiver est marquée par des communiqués alarmistes nous annonçant une pénurie d’électricité imminente, des black-out et des coupures de courant dans de grandes parties du pays.

3.900
mégawatts
D'après Elia, notre pays aura besoin, à l’horizon de 2025, de 3.900 mégawatts de capacité supplémentaire pour remplacer les centrales nucléaires, ce qui correspondent à cinq à dix nouvelles centrales au gaz.

L’hiver dernier, la mise en œuvre d’un plan de délestage semblait même inévitable lorsque six des sept centrales nucléaires belges ont été mises à l’arrêt en raison de problèmes de béton et de fuites dans certaines conduites. Pour faire face à la situation, il a fallu rouvrir temporairement de vieilles centrales au gaz et recourir à des générateurs fonctionnant au diesel. Engie Electrabel a même envisagé de mettre en service des bateaux à vapeur.

Inutilement alarmiste

"Nous serons prêts" (Marghem)

Interrogée ce matin sur La Première, la ministre fédérale de l'Énergie veut relativiser: "On peut toujours s'inquiéter, tout le monde s'inquiète. Vous savez, c'est une posture. Il faut rester raisonnable. Elia sait très bien, la CREG (Commission de Régulation de l'Électricité et du Gaz, ndlr) aussi, mon administration, mon cabinet et tous ceux qui travaillent dans le comité de suivi 'mécanique de rémunération de la capacité' que si nous continuons à travailler comme nous le faisons maintenant, nous serons prêts pour lancer les premiers marchés publics en 2021, c'est le but". 

Le week-end dernier, le communiqué salutaire est enfin arrivé: "Le parc nucléaire d’Electrabel est de nouveau en ordre de marche." L’organisme fédéral de surveillance du secteur de l’énergie, la Creg, a publié le lendemain une étude tout aussi rassurante. Ce rapport concluait que, cet hiver, la Belgique n’avait jamais été exposée réellement au risque de se retrouver dans le noir. Même avec six centrales nucléaires aux "raccordés absents", notre pays disposait encore d’une capacité de réserve de 3.700 mégawatts, l’équivalent de près de quatre centrales nucléaires.

Ce n’était pas la première fois qu’on criait au loup. Après coup, les avertissements se sont toujours avérés inutilement alarmistes. La lumière ne s’est jamais éteinte et nous avons toujours réussi à trouver quelque part une centrale à faire fonctionner plus longtemps que prévu.

Dans les années qui viennent, cette situation pourrait cependant changer fondamentalement. Si la loi sur la sortie du nucléaire prescrit la fermeture, d’ici à la fin de 2025, de la dernière des centrales nucléaires belges, notre pays n’est pas encore prêt, et de loin, à combler le trou.

Le temps presse

Le gestionnaire du réseau à haute tension Elia publie ce vendredi une étude longtemps attendue qui montre que notre pays aura besoin, à l’horizon de 2025, de 3.900 mégawatts de capacité supplémentaire pour remplacer les centrales nucléaires. La Belgique ne dispose plus que de cinq ans pour assurer un surcroît de production équivalant à quatre centrales nucléaires.

D’ici à 2023, le nouveau dispositif de soutien mis en place par le gouvernement Michel n’aura pas encore permis de construire une nouvelle capacité de production d’électricité.

Le temps presse alors que les besoins en capacité supplémentaire sont plus importants que prévu. Il y a trois ans, Elia les avait chiffrés à 3.600 mégawatts pour combler le vide laissé par la fermeture de toutes nos centrales nucléaires. Mais, entre-temps, nos pays voisins vont également mettre à l’arrêt des installations atomiques.

La Belgique devra donc compter davantage sur elle-même durant les froides journées d’hiver. L’Allemagne fermera ses dernières centrales nucléaires en 2022 et accélère le démantèlement de ses centrales au charbon. En fin de compte, notre grand voisin oriental devra importer plus de courant électrique qu’il n’en exportera.

La France suit le même chemin. Au moment des pics de consommation, quand les risques de pénurie sont les plus élevés, nous ne pourrons donc plus nous approvisionner autant qu’avant en Europe de l’Ouest.

Situation critique

L’étude d’Elia révèle aussi que la Belgique sera sans doute confrontée à des problèmes plus tôt que prévu. En octobre 2022, Doel 3 sera la première centrale à être mise à l’arrêt. Tihange 2 suivra en février 2023. La fermeture des deux "centrales à fissures" est acquise. Nous serons donc privés à coup sûr de 2.000 mégawatts, soit un tiers du parc nucléaire. La situation risque de devenir critique puisque d’importantes centrales chez nos voisins fermeront au même moment.

Qui plus est, d’ici à 2023, le nouveau dispositif de soutien mis en place par le gouvernement Michel n’aura pas encore permis de construire une nouvelle capacité de production d’électricité. La fermeture des cinq centrales nucléaires restantes en 2025 exige de prévoir une capacité de remplacement suffisante. Le mécanisme d’aide du gouvernement vise à encourager des investisseurs à fournir ces nouvelles installations de production. À cet égard, on pense surtout à la construction de centrales au gaz modernes.

Dans le passé, la Creg a réfuté dans plusieurs études les mises en garde d’Elia en estimant que le gestionnaire du réseau se montrait beaucoup trop prudent dans ses calculs.

Les 3.900 mégawatts nécessaires, selon Elia, correspondent à cinq à dix nouvelles centrales au gaz, en fonction de leur taille. Elles ne doivent pas nécessairement sortir de terre. D’anciennes centrales peuvent être modernisées. Et des solutions alternatives créatives sont envisagées. Par exemple, la modulation de la demande. Ce dispositif consiste à indemniser les grands consommateurs industriels d’électricité qui acceptent d’arrêter temporairement leur production. Cela pourrait constituer une partie de la solution.

Enchères en 2021 seulement

Les premières enchères destinées à octroyer une aide pour créer de nouvelles capacités n’auront lieu qu’au début de 2021. Il faut d’abord en fixer les modalités. Et l’Europe doit encore donner son feu vert au mécanisme de rémunération de capacité (MRC). Différents opérateurs ont déjà déclaré leur ambition de construire des centrales au gaz. Mais si les premières enchères ne sont organisées qu’en 2021, ces investisseurs devront cravacher pour être prêts en 2025. Comme la pénurie menace dès 2023, différents opérateurs énergétiques plaident en faveur d’une accélération de l’aide afin que notre pays soit prêt au moment de la sortie totale du nucléaire.

Creg moins inquiète qu'Elia

Tout le monde n’est pourtant pas convaincu de l’ampleur du problème. Dans le passé, la Creg a réfuté dans plusieurs études les mises en garde d’Elia en estimant que le gestionnaire du réseau se montrait beaucoup trop prudent dans ses calculs. Dans son rôle d’exploitant du réseau à haute tension, Elia a intérêt à ce que la capacité soit plus que suffisante. Mais la Creg estime qu’un excès de capacité a un coût. L’organisme de régulation estime ainsi que l’approvisionnement ne serait pas mis en péril avec une capacité moindre.

Il serait insensé de construire des centrales au gaz pour ne servir d’appoints que quelques heures par an (...). En revanche, si ces centrales au gaz s’avèrent très concurrentielles et peuvent fournir de l’électricité à l’étranger, leur rentabilité peut être assurée.

Lorsqu’Elia avait déclaré, il y a trois ans, que 3.600 mégawatts seraient nécessaires en termes de nouvelle capacité, la Creg avait qualifié ce chiffre de surestimation. Certains spécialistes de l’énergie abondent dans ce sens en faisant remarquer que le pays n’a jamais connu de problème sérieux l’hiver dernier alors même que nous ne pouvions compter que sur une centrale nucléaire en état de marche. C’est le signe, selon eux, que la sortie du nucléaire sera moins difficile qu’annoncé.

Une autre question importante reste à régler: pendant combien d’heures par an une capacité supplémentaire serait-elle nécessaire? Il serait insensé de construire des centrales au gaz pour ne servir d’appoints que quelques heures par an, pendant des journées d’hiver exceptionnellement froides, quand la consommation atteint un pic. En revanche, si ces centrales au gaz s’avèrent très concurrentielles et peuvent fournir de l’électricité à l’étranger, leur rentabilité peut être assurée.

Plus question de tergiverser

Certains tirent de l’étude d’Elia la conclusion que la prolongation d’une ou de deux centrales nucléaires sera inévitable. D’autres estiment que notre pays a encore le temps de se préparer à la sortie du nucléaire sans risquer de plonger ses habitants dans le noir et/ou le froid. Mais tout le monde s’accorde à dire qu’il n’est plus question de tergiverser. "Nous en sommes toujours au même point qu’il y a trois ans , regrette un proche du dossier. Entre-temps, nous nous rapprochons toujours plus du jour où nous fermerons toutes les centrales nucléaires et les solutions alternatives ne sont pas prêtes."

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