"La vente d'Elicio est un énorme hold-up"

©Sofie Van Hoof

A l'instar de celle de Win, la vente annoncée d'Elicio à Ardentia n'aurait pas fait l'objet d'un appel au marché. Très endettée, la filiale de Nethys aurait été fortement sous-évaluée dans le cadre de son acquisition par la société de François Fornieri.

Incrédulité dans le monde de l'énergie. Le Liégeois Elicio, qui compte une trentaine de parcs éoliens en Belgique, en Serbie et en France, l’un des plus grands promoteurs du pays, s'apprête à être vendu en silence par Nethys à une partie liée, la société Ardentia, créée par François Fornieri. Le prix de vente pour cette ancienne division éolienne d'Electrawinds est annoncé pour un euro symbolique, en plus de la prise en charge des dettes de l'entreprise. Complètement incroyable pour bon nombre d'observateurs! "Comment peut-on payer un prix correct sans un processus de vente avec plusieurs candidats?", nous confie une source.

Les sceptiques pourraient penser qu'Elicio pourrait ne rien valoir puisque née sur les cendres d'Electrawinds, alors en liquidation judiciaire. Seulement, une douzaine d’experts de l’industrie contredisent fermement cette hypothèse. Au cours des cinq années qui ont suivi la prise de contrôle de la division éolienne par Nethys, la société semble avoir été délibérément cachée. Elle a cependant connu une forte croissance en France, s'est étendue à la Serbie et est devenue l'un des principaux acteurs du secteur éolien offshore belge, aux côtés de Colruyt et de DEME. Ces concessions offshore lucratives constituent désormais les joyaux de la société.

D'aucuns jugent, par conséquent, étrange que Nethys décide de vendre Elicio à Ardentia, une entreprise créée par l'homme d'affaires liégeois François Fornieri, et prête à être dirigée par Stéphane Moreau. Fornieri, qui siège au conseil de Nethys depuis deux ans, dit vouloir céder 26% de sa participation à John Cockerill (ex-CMI), dont l'ancien copropriétaire n'est autre que Pierre Meyers, l'actuel président du conseil d'administration de Nethys.

Contacté par L'Echo, Jean-Luc Maurange, CEO de John Cockerill, confirme avoir fait "acte de candidature" pour la reprise d'Elicio. Le patron a néanmoins tenu à préciser que son entreprise interviendrait en tant "qu'acteur industriel, minoritaire venant apporter son savoir-faire à la structure." Il semble ainsi laisser le soin du montage à François Fornieri et consorts, tout en soulignant "l'intérêt stratégique" d'une telle opération pour John Cockerill.

Pas de mise en concurrence

Deuxième constat: bien que Nethys soit chapeautée par Enodia, la mise en vente d'Elicio n'aurait fait l'objet d'aucun appel d'offres. "Nous n'avons rien vu passer",  explique un cabinet d'avocats spécialisé dans les dossiers énergétiques. La même réponse peut être entendue auprès d’autres promoteurs de parcs éoliens.

De même, les autres acteurs du secteur, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, ne semblent pas avoir eu vent de la mise en vente d'Elicio. C'est ce que révèlent plusieurs sources anonymes. 

Un euro symbolique

Pourquoi le dossier n'a-t-il pas été présenté au marché? Selon Nethys, Elicio n'est pas rentable, détient 965 millions (et non 700) d’euros de dettes, a besoin de beaucoup de capital et les perspectives de bénéfices sont soumises à de fortes pressions en raison de la baisse des subventions. Ceci expliquerait le prix d'acquisition, annoncé à un euro symbolique. Nethys détiendrait, par ailleurs, une créance à hauteur de 265 millions d'euros vis-à-vis de sa filiale, qu'elle souhaiterait récupérer en priorité. 

265 millions
d'euros
Elicio est endetté à hauteur de 265 millions d'euros vis-à-vis de Nethys.


Pierre Meyers expliquait à L'Echo l'enjeu que représentait la dette d'Elicio et son poids dans la décision de vendre la société: "Vis-à-vis de Nethys, la dette avoisine 265 millions d’euros, à récupérer, et l’activité n’est pas rentable. Et il faut pouvoir réinvestir environ 300 millions d’euros dans les cinq ans tout en remboursant quelque 30 millions de crédits bancaires". 

Une valorisation douteuse

Si le fait qu'Elicio soit, de la sorte, bradé surprend, c'est aussi parce que, d'après plusieurs observateurs, la rentabilité est proche. Le CEO d'un acteur du secteur explique d'ailleurs: "Il est logique qu’il y ait beaucoup de dettes. La majorité de la dette provient de filiales opérationnelles qui fonctionnent bien". "Et qu’il y ait eu des pertes au cours des dernières années n’est pas rare. La société est l'un des plus gros investisseurs dans l'éolien offshore. Le parc de Rentel fonctionne depuis seulement six mois et la construction de Norther et de Seamade bat son plein." En d'autres termes: la plus grande valorisation de la société serait encore à venir.

"Quand vous obtenez une concession, il y a encore beaucoup d'incertitude. Mais une fois que tous les contrats pour un parc éolien ont été conclus, cela crée déjà beaucoup de valeur. Lorsque le parc est opérationnel, vous obtenez une importante plus-value", explique encore un investisseur dans les énergies renouvelables.

La méthode de valorisation d'Elicio semble faire aussi débat. D'après plusieurs sources, la méthode utilisée n'aurait pas pris en compte les flux de trésorerie futurs, liés au rendement des parcs éoliens. Un expert en fusions et acquisitions explique qu'il n'est pas normal de valoriser la société en soustrayant les dettes de la valeur de ses actifs, ce qui semble avoir été effectué ici. "Comparez-le à l'immobilier: un investisseur qui possède un immeuble neuf avec des contrats de location fixes pour 20 ans ne le vendra pas au prix des briques moins les dettes", illustre-t-il.

Un intérêt certain

Quelle devrait être la valeur du deal? "Difficile à estimer car vous devriez évaluer tous les parcs éoliens", nous confie une source. "Confrontez l'entreprise au marché et la bonne valeur apparaît", dit une autre. "Un géant de l'énergie peut facilement payer un demi-milliard pour cela", déclare un expert. "Devons-nous payer plus que les dettes? Absolument!", assure un investisseur.

Des fonds de pension, des fonds d'infrastructures, des fournisseurs d'électricité, des développeurs d'énergie verte et des géants pétroliers sont coutumiers des acquisitions de parcs éoliens. Il n'y a donc aucune raison pour que les parcs éoliens d'Elicio ne suscitent aucun intérêt.

Braquage

Si cet accord est conclu, ce sera un hold-up géant
Une source proche du dossier

"Si cet accord est conclu, ce sera un hold-up géant", déclare une source proche du dossier. "Au moment où la société deviendra rentable et que la valeur ajoutée sera réalisée, elle sera privatisée par un groupe d'amis", poursuit-elle. L'opération peut-elle encore être arrêtée? "Reste à voir si Di Rupo interviendra", déclare un expert du secteur. Dans tous les cas, l’accord doit encore être ratifié par le conseil d’administration d’Enodia. Il se réunira la semaine prochaine.

"L'accord n'est pas encore finalisé, des propositions sont sur la table et le prix doit encore être discuté", a déclaré un porte-parole de Nethys. Mais l'opération n'est-elle pas déjà largement communiquée? "Oui, il y a une offre ferme, mais toute l'affaire peut encore sauter. C'est Enodia qui vend", a-t-il poursuivi.

Il apparaît en effet très surprenant que l’annonce de la vente d’Elicio ait pu surgir sans l’aval préalable d’Enodia. En bradant de la sorte les actifs de la filiale énergétique, et en considérant que sa valeur aurait grimpé une fois confrontée au marché, Nethys ne permettrait pas à ses actionnaires de retirer le bénéfice potentiel d’une telle opération. Reste l’argument de l’ancrage régional, garanti par la paire Moreau-Fornieri, dont le poids semble, lui aussi, réduit, au vu de la localisation des activités d’Elicio et de sa faible contribution à l’emploi. Du côté de Nethys, on nous rétorquera sans doute que l'ancrage belge et la préservation des quelque 40 emplois que compte Elicio justifiaient la conduite de l'opération et l'absence de mise en concurrence.

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