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analyse

Le gouvernement peut-il forcer Engie à prolonger deux réacteurs nucléaires?

Si le gouvernement venait à décider de la prolongation de deux réacteurs, d'intenses négociations avec l'exploitant (Engie Electrabel) s'enclencheraient. ©BELGAIMAGE

En novembre le gouvernement décidera de la nécessité de prolonger ou non deux réacteurs nucléaires. Pourtant, l'opérateur des centrales, Engie, répète que ce n'est plus possible. Projection dans un futur proche et un potentiel bras de fer énergétique.

Et si on faisait le point ? Les mois qui arrivent s'annoncent déterminants pour l'avenir énergétique de la Belgique et les circonstances actuelles sont de nature à mettre la pression sur les décideurs. C'est l'occasion de se poser quelques questions et de se projeter dans un futur proche et clé.

S'il ne fallait retenir qu'une échéance, ce serait celle du mois de novembre 2021. C'est en effet la date choisie par le gouvernement Vivaldi pour se prononcer une ultime fois sur la prolongation éventuelle de deux réacteurs nucléaires. En clair, c'est à ce moment qu'une évaluation portant sur la sécurité d'approvisionnement en électricité et les niveaux de prix sera réalisée afin de juger si le pays peut se passer de l'atome pour de bon. Mais pour que les informations soient complètes d'ici là, un calendrier (serré) doit être respecté. Explications.

CRM et centrales à gaz

Parce que les énergies renouvelables ne suffiront pas à compenser la sortie du nucléaire prévue en 2025, la Belgique a fait le choix du gaz comme source de production électrique de transition. D'ici à 2025, la ministre de l'Energie, Tinne Van der Straeten (Groen), estime que 2 à 3 centrales à gaz additionnelles devront être intégrées au réseau.

Le rôle de ces centrales - en plus de celles déjà en fonctionnement - sera d'assister les renouvelables. Pour orchestrer cette production de soutien et financer les nouveaux projets de centrales, un mécanisme de rémunération de la capacité - le CRM - a été créé. Ce dernier permettra de subsidier les opérateurs mettant leur capacité à disponibilité du réseau tout en visant à créer un marché concurrentiel.

Timing serré

Attirées par le mécanisme et sa rémunération généreuse, les entreprises énergétiques se bousculent au portillon. Mais ces derniers temps, leur enthousiasme est quelque peu mis à mal par un calendrier serré et un cadre administratif complexe. En l'espèce, le CRM fait l'objet d'une enquête de la Commission européenne dont les résultats sont attendus pour la fin de l'été. Ensuite, la procédure d'obtention de permis de bâtir pour les nouvelles centrales est rendue difficile par la réticence de certains élus locaux et par une pluie de recours collectifs.

Ces éléments posent question parce qu'ils créent de l'incertitude autour du CRM. In fine, ils risquent d'influer sur l'attractivité du marché dans la mesure où certains candidats pourraient s'en trouver découragés. Or, la première enchère du CRM aura lieu en octobre prochain, soit un mois à peine avant l'ultime décision de prolongation du nucléaire.

Et pour que cette décision puisse se prendre en bonne intelligence, il faut que la séquence d'événements à venir soit respectée, à savoir: (1) feu vert de la Commission sur le CRM, (2) obtention de permis pour les candidats aux centrales, (3) première enchère. Le tout en deux mois et demi.

Ultime décision

C'est seulement après cette enchère que le gouvernement disposera de tous les éléments nécessaires. Fin novembre, la ministre de l'Énergie évaluera la situation énergétique en matière de sécurité d'approvisionnement et d'impact sur les niveaux de prix d'électricité et décidera, ou non, de la prolongation.

30 mois
D'après Engie, il faudra, au mieux, 30 mois pour finaliser les études de conception, lancer des appels d'offres et terminer les travaux d'amélioration nécessaires à la prolongation.

Sauf que selon le propriétaire et exploitant des centrales, Engie Electrabel, la prolongation n'est plus une option. Comme répété depuis des années par Engie, l'échéance imposée par le gouvernement n'est pas tenable. En effet, l'AFCN, l'autorité belge en termes de sûreté nucléaire, exige que tous les travaux de rénovation pour une prolongation soient prêts d'ici 2025, soit avant une nouvelle période d'exploitation des réacteurs. De son côté, Engie indique qu'il faudra, au mieux, 30 mois pour finaliser les études de conception, lancer des appels d'offres et terminer les travaux d'amélioration nécessaires à une prolongation. De plus, 30 à 36 mois sont nécessaires pour commander le nouveau combustible.

La position d'Engie est claire: il est trop tard. Pourtant le gouvernement maintient la porte de la prolongation ouverte dans toutes ses communications.

"Si la prolongation de deux réacteurs reste possible techniquement, le plan de rentabilité établi par Engie devrait être totalement revu."
Une source proche du dossier

Bras de fer

Interrogé à ce sujet, le cabinet de Tinne Van der Straeten préfère garder le silence. Du côté d'Engie, on indique "être passé à autre chose". En coulisse, on comprend que ce cas de figure déboucherait sur d'intenses négociations. "Si la prolongation de deux réacteurs reste possible techniquement, le plan de rentabilité établi par Engie devrait être totalement revu", nous confie une source bien informée. Et les travaux de prolongation devraient avoir lieu, empêchant les centrales de produire pendant deux à trois ans.

En effet, prolonger coûte cher en temps et en argent. Autour de 600 millions d'euros par réacteur, nous souffle-t-on. Et cet investissement, Engie ne sera pas prêt à le faire sans garantie. Voire sans dédommagement. Et là l'État se retrouverait dans une position de faiblesse.

"Pour accepter de prolonger, Engie devra être sûre de son retour sur investissement."
Une source proche du dossier

"Pour accepter de prolonger, Engie devra être sûre de son retour sur investissement. Et en comptant les deux à trois ans de travaux nécessaires, il faudra que la durée d'activité soit revue à la hausse. 12-13 ans, voire 20 ans pour s'assurer de la rentabilité", observe encore une source.

Position de faiblesse

Avec ces éléments en tête, il convient de se poser une question: le gouvernement peut-il forcer Engie a prolonger deux réacteurs? Comme le rappelle Laurent Jacquet, l'un des directeurs de la Creg, le régulateur des marchés de l'électricité et du gaz belge, "nous sommes dans un marché libéralisé où les entreprises ont une certaine liberté. Dès lors, contraindre Engie par une loi à prolonger ses unités me semble difficile".

"Contraindre Engie par une loi à prolonger ses unités me semble difficile."
Laurent Jacquet
Directeur à la Creg

En cas de prolongation décidée par le gouvernement, il faudrait plutôt s'attendre à d'intenses négociations. Et au vu de la situation, il y a fort à parier qu'Engie imposerait ses conditions. "Dans ce cas de figure, l'État se retrouverait dans une position de demandeur. Une position de faiblesse", appuie Laurent Jacquet. En filigrane - et même si le débat n'est pas encore à l'ordre du jour - il faut comprendre que la prolongation risque de coûter cher, très cher à l'État.

Le résumé

  • Dans sa note formatrice, le gouvernement a laissé une porte ouverte à la prolongation de deux réacteurs nucléaires.
  • Pour en décider, une évaluation de la sécurité d'approvisionnement et des niveaux de prix aura lieu en novembre prochain.
  • Pourtant, l'opérateur des centrales, Engie, indique que la prolongation n'est plus possible (parce que plus rentable).
  • S'il venait à décider d'une prolongation, le gouvernement se retrouverait dans une position de faiblesse face à Engie. Et prolonger risque de coûter très cher à l'État.

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