Le pays qui ne savait pas choisir

Chaque année, l'UE débourse 40 milliards pour l'énergie renouvelable... Et 10 milliards pour le charbon. ©BELGAIMAGE

Comment est-il possible qu’un pays comme la Belgique, qui fait partie des nations les plus riches au monde, et dont les pouvoirs publics dépensent chaque année près de 225 milliards d’euros, risque de se retrouver sans électricité au cours de l’hiver prochain?

Nous souhaitons trop de choses en même temps. L’accord de gouvernement du Premier ministre Charles Michel a dressé la liste: rendre l’énergie plus verte, payable et sûre, en garantissant notre approvisionnement. Il existe même un cinquième objectif: nous ne voulons pas être dépendants de pays moins fiables comme ceux du Moyen-Orient.

Conséquence: nous nous attaquons à tous ces problèmes en même temps. Nous soutenons le secteur nucléaire parce qu’il garantit notre approvisionnement en électricité sans émissions de CO2. Engie peut donc continuer à exploiter des centrales nucléaires (déjà amorties) grâce aux factures des consommateurs belges et léguer au gouvernement la problématique des déchets nucléaires.

Nous soutenons l’énergie verte via des subsides pour la production de biomasse, des installations de géothermie ou la production de biométhane. Et cette semaine, la Commission européenne a donné son feu vert au gouvernement fédéral pour affecter 3,5 milliards d’euros d’aides d’État à des parcs éoliens off-shore. Nous économisons l’énergie grâce à des subsides et des avantages fiscaux pour l’isolation de nos maisons.

Au même moment, nous encourageons d’autres à consommer davantage. Les compagnies aériennes ne doivent pas payer d’accises sur le kérosène. Les agriculteurs et les  entreprises de construction peuvent utiliser du diesel de chauffage pour leurs tracteurs, bulldozers et grues, avec des taxes réduites.

Au même moment, nous voulons prolonger nos centrales nucléaires jusqu’en 2025 afin de profiter encore un peu de cette électricité bon marché, mais nous n’avons pas suffisamment poussé les exploitants à investir dans leur entretien, ce qui nous oblige à prévoir un plan de délestage pour cet hiver.

296 euros
par an et par habitant
En Belgique, les subsides alloués à l'énergie s’élèvent à 296 euros par an et par habitant. Seule l'Allemagne fait plus en Europe.

Le gouvernement Di Rupo a réduit la TVA sur l’électricité, nous encourageant ainsi à consommer davantage. Le gouvernement Michel a fait marche arrière, ce qui a suscité des critiques sur le niveau élevé de la facture énergétique. Au même moment, nous voulons qu’Engie investisse, paie des impôts supplémentaires et n’augmente pas ses prix, alors que rien n’a été décidé quant à la fermeture des centrales nucléaires.

Nous voulons tout en même temps, mais n’obtenons rien de satisfaisant.

Du vent et du charbon

Et nous ne sommes pas les seuls. La situation est comparable dans toute l’Union européenne. En 2014, la Commission européenne a compté que l’on dépensait chaque année dans l’UE 40 milliards d’euros sous la forme de subsides pour l’énergie renouvelable, mais aussi 10 milliards d’euros dans le secteur du charbon, et 14 milliards d’euros sous la forme de droits d’émission gratuits pour l’industrie. 27 milliards d’euros de subsides ont été investis en économies d’énergie et 9 milliards d’euros dans des mesures destinées à réduire son coût. Des subsides qui sont pour le moins contradictoires sur certains points.

Nous subsidions l’énergie verte, alors que les compagnies aériennes ne paient pas d’accises sur leur kérosène.

Sur les 28 pays de l’UE, seule l’Allemagne subsidie davantage l’énergie que notre pays. En Belgique, ces subsides s’élèvent à 296 euros par an et par habitant.

Le problème de ces 296 euros, c’est que c’est à la fois trop et trop peu. C’est trop parce que l’argent est simultanément dépensé pour encourager la réduction de la consommation d’énergie et pour faire baisser son prix. Mais c’est trop peu parce que ce chiffre ne prend pas en compte tous les frais environnementaux liés à l’énergie.

Cette même étude de 2014 explique que chaque année, les pays de l’UE dépensent 120 milliards d’euros sous la forme de subsides en faveur de l’énergie, mais que les 200 milliards d’euros de dégâts provoqués annuellement ne sont pas pris en compte dans le prix de l’énergie. Ces dégâts se situent surtout au niveau du réchauffement climatique, de la pollution et de l’épuisement des ressources.

Les prix doivent grimper

Il n'est pas normal que Ryanair puisse proposer des vols à des coûts aussi bas lorsque l'on regarde l'empreinte écologique de ses activités. ©EPA

Comment en sortir? Une première partie de la réponse réside dans la technologie. Si les compteurs électriques deviennent "plus intelligents", les lave-linge ne se mettront en route qu’au moment où l’électricité est abondante.

Aujourd’hui, cela se fait déjà de façon rudimentaire, avec les tarifs de jour et de nuit. Avec la conséquence absurde que même pendant les belles journées d’été où les panneaux solaires produisent de grandes quantités d’électricité, nous attendons le soir pour lancer le lave-vaisselle.

Mais même avec ces compteurs intelligents, nous ne serons pas des pionniers au sein de l’Union européenne. La vraie question, c’est qu’il faut que les autorités sachent ce qu’elles veulent. Certains choix sont plus clairs, comme les économies d’énergie. Et cela fonctionne. En 2016, nous avons utilisé moins d’énergie dans l’UE qu’en 2005, même avec une production économique plus élevée. Sur d’autres plans – comme dans le choix entre la baisse des prix et la lutte contre les émissions de CO2 –, les choses déraillent.

Un autre inconvénient, c’est que la décision ne revient pas à un, mais à quatre gouvernements: fédéral, flamand, bruxellois et wallon, où siègent pas moins de sept partis politiques. Aujourd’hui, c’est une utopie, mais si nous voulons mettre en place une politique énergétique idéale, nous devrions précisément pouvoir compter sur tous ces partis.

Imaginons que le gouvernement fédéral et que les trois gouvernements régionaux réussissent à se mettre d’accord sur un véritable pacte énergétique. Cela offrirait deux avantages: d’une part, il fixerait les grandes lignes de la politique énergétique pour plus d’une législature. D’autre part, avec l’ensemble des partis présents dans une majorité en Belgique, ce groupe représenterait 130 des 150 sièges à la Chambre. Une majorité suffisamment importante pour pousser la politique énergétique dans une seule et même direction, et sur une longue période.

Dans ce cas, nous pourrions par exemple décider que la sécurité nucléaire est la priorité absolue et que les centrales nucléaires doivent définitivement fermer leurs portes. Que la garantie d’approvisionnement arrive en seconde position, et qu’il faudra donc beaucoup d’argent pour construire des centrales au gaz. Enfin, que la durabilité occupe la troisième place et que cela coûtera également très cher.

Dans cet exercice de réflexion, il faut aussi mettre fin au tabou qui veut que les prix de l’énergie ne puissent pas augmenter. D’une certaine façon, tout le monde comprend qu’il n’est pas normal que Ryanair propose des vols à 20 euros, mais une fois encore, l’expérience du retour de la TVA à 21% sur l’électricité a montré à quel point il pouvait être explosif pour un gouvernement de préconiser la moindre hausse des prix.

Si nous voulons mettre en place une politique énergétique rationnelle, la "vérité qui dérange" n’est peut-être pas tellement que les politiciens belges n’osent pas choisir, mais que nous, les électeurs, ne le fassions pas. Et que nous ne sommes pas prêts à payer.


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