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analyse

Le rapport du CSS sur le nucléaire n'influencera pas la décision de prolongation

En novembre, le gouvernement décidera de la prolongation ou non de deux réacteurs nucléaires. ©EPA

Réalisé d'initiative propre, le rapport du Conseil supérieur de la santé sur le nucléaire sème la zizanie. Pourtant, la décision de prolonger ou non deux réacteurs après 2025 ne dépend que de l'issue du CRM et de son impact sur la sécurité d'approvisionnement et les prix.

Ce lundi, la publication d'un rapport du Conseil supérieur de la santé (CSS) a eu l'effet d'une bombe dans le débat portant sur la sortie du nucléaire en Belgique. Publié à moins d'un mois de l'ultime décision du gouvernement sur l'éventuelle prolongation de deux réacteurs après 2025, le document qui a pour vocation de "recentrer le débat" a provoqué l'indignation des défenseurs de l'atome, ces derniers le qualifiant de "partisan", "orienté", voire carrément d'"indigent et presque gênant scientifiquement."

"Le CSS conclut qu’il y a des arguments pour et contre la prolongation éventuelle de 2 centrales nucléaires au-delà de 2025, mais qu’il n’y a pas d’éléments marquants qui 'imposeraient' un choix dans un sens ou dans l’autre."
Rapport du CSS: "Risque nucléaire, développement durable et transition énergétique".

Pourtant, la conclusion du rapport se veut nuancée en ce qui concerne la question de la prolongation. "Le CSS conclut qu’il y a des arguments pour et contre la prolongation éventuelle de 2 centrales nucléaires au-delà de 2025, mais qu’il n’y a pas d’éléments marquants qui 'imposeraient' un choix dans un sens ou dans l’autre", y lit-on.

Nous ne prendrons pas le risque de nous prononcer sur la légitimité de la méthode scientifique adoptée, mais soulignons tout de même que le rapport, fruit d'un an de travail, a pour objectif de rassembler les analyses de la littérature scientifique existante ainsi que les vues de 23 spécialistes de la question de tous bords politiques et aux domaines d'expertises différents. Notons que 3 d'entre eux, tous issus du SCK.CEN, ont refusé de signer la mouture finale du document, mais nous y reviendrons.

Rien de nouveau

Naturellement, lorsque pareil rapport paraît et que chacun y va de son extrait choisi, il convient de se poser la question de sa raison d'être.

"Nous avons jugé utile de recentrer le débat alors que la question des émissions de CO2 prenait toute la place."
Patrick Smeesters
Directeur de la publication du CSS :"Risque nucléaire, développement durable et transition énergétique".

Selon Patrick Smeesters, l'homme en charge de présider le groupe de travail à l'origine du rapport et, accessoirement docteur en médecine spécialisé en radioprotection, le rapport a été réalisé d'initiative propre. "La décision de travailler sur le sujet a été motivée par l'actualité du débat et émane directement du Collège de décision du CSS. Nous avons jugé utile de recentrer le débat alors que la question des émissions de CO2 prenait toute la place", justifie-t-il.

Une large portion du rapport est dédiée à l'évaluation des risques du nucléaire, des déchets radioactifs aux attaques terroristes, en passant par la bombe atomique. Aussi, et c'est cela qui dérange de nombreux détracteurs, le rapport intègre ces facteurs dans la considération de la production nucléaire en tant qu'énergie durable. D'où l'autre conclusion, fortement décriée, du rapport: "le CSS considère que, sur le plan environnemental, éthique et sanitaire, l’énergie nucléaire de fission, telle que déployée actuellement, ne peut pas prétendre satisfaire aux principes du développement durable."

"Le CSS considère que, sur le plan environnemental, éthique et sanitaire, l’énergie nucléaire de fission, telle que déployée actuellement, ne peut pas prétendre satisfaire aux principes du développement durable."
Rapport du CSS: "Risque nucléaire, développement durable et transition énergétique".

Mais au fond, et Patrick Smeesters l'avoue volontiers, absolument rien de ceci n'est neuf. Plus qu'une pièce à ajouter à l'argumentaire des débatteurs politiques, le rapport du CSS se veut être un résumé exhaustif des risques et bénéfices liés à l'atome.

Un timing douteux

Naturellement, évoquer la bombe atomique et les attaques terroristes dans un texte évaluant le bien-fondé de la prolongation de réacteurs nucléaires n'est pas de nature à rassurer. Mais, alors qu'il semble acquis pour tout le monde qu'un attentat sur une centrale s'apparente à une mauvaise nouvelle, surtout dans un pays aussi densément peuplé que le nôtre, le rappeler trois semaines avant de décider de prolonger deux centrales après 2025 a de quoi faire grincer des dents.

"L'idée n'était pas d'influencer le politique mais d'élargir la réflexion."
Patrick Smeesters

"La date de parution du rapport a été décidée par le Collège. L'idée n'était pas d'influencer le politique, mais d'élargir la réflexion. Nous voulions simplement arriver avant les décisions finales sur la prolongation", raconte Patrick Smeesters, visiblement surpris du séisme politico-médiatique provoqué par son travail.

En réalité, en plus d'une communication peu maîtrisée au moment de la parution, peut-être le CSS a-t-il plus fait preuve de naïveté quant à la réception et l'utilisation de son travail que d'un véritable désir de manipulation et d'influence.

Désaveu du SCK.CEN

Outre le timing, assurément maladroit, de la publication, le désaveu de son contenu par trois des experts invités par le CSS fait aussi tache. En l'espèce, trois scientifiques du SCK.CEN, ayant participé aux travaux à titre personnel depuis le début de l'année, ont refusé de signer le rapport à la dernière minute, émettant des critiques quant au choix des experts et à la méthode scientifique employée.

En particulier, il nous revient que ce sont le mélange des arguments de sûreté et de risque nucléaires à la question de la durabilité de l'atome ainsi que la position prise par le rapport sur le projet Myrrha (un prototype de réacteur nucléaire de recherche dont le développement est assuré par le SCK.CEN) qui ont particulièrement fâché les trois hommes. Ces derniers ont également indiqué avoir fait l'objet de pressions pour que leurs noms ne soient pas ôtés du rapport, des accusations fermement démenties par Patrick Smeesters.

En quittant le navire si abruptement, les trois experts ont assurément contribué à ternir la validité scientifique de la publication. Il convient aussi de se demander si, anticipant la tornade médiatique à venir, le SCK.CEN n'a pas jugé opportun, au dernier moment, de ne pas y être associé.

De l'utilité finale du rapport

En résumé, le rapport du CSS que certains jugent orienté idéologiquement ne prend, au final, aucune position forte sur la prolongation de deux réacteurs. En parallèle, il se contente de résumer le savoir déjà acquis et connu autour des risques que présente l'atome et l'oppose aux questions sanitaires, éthiques et environnementales pour, au final, se poser la question de sa durabilité.

Mais eu final, à quoi sert-il, ce rapport? En effet, la décision prochaine de prolongation ou non de deux réacteurs ne sera basée que sur le résultat des enchères du CRM, ce mécanisme de rémunération de la capacité qui déterminera quels moyens de production viendront assister les renouvelables après 2025.

La première enchère se termine d'ailleurs le 30 octobre et, avec elle, la première évaluation de la capacité du CRM à compenser la sortie du nucléaire. En définitive, le gouvernement décidera de la prolongation de deux réacteurs en novembre prochain s'il estime que, sans elle, la sécurité d'approvisionnement du pays est mise en péril et/ou les niveaux de prix de l'électricité menacent d'être déséquilibrés. Pas en fonction des conclusions du rapport du CSS.

Le résumé

  • Le rapport du Comité supérieur de la santé (CSS) sur le nucléaire a déchaîné les passions et relancé le débat sur la prolongation de l'atome.
  • Pourtant, le rapport n'apporte aucun élément nouveau et ne se prononce pas sur la prolongation, ou non, de deux réacteurs.
  • En définitive, c'est le résultat des enchères du CRM qui formera la décision du gouvernement de prolonger deux réacteurs. À ce titre, le rapport n'aura aucun impact.

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