interview

"Le temps du CEO tout-puissant est révolu" (Clamadieu)

©Antonin Weber / Hans Lucas

À quelques jours de l’assemblée générale du groupe, Jean-Pierre Clamadieu, président du conseil d’administration d’Engie, fait le point sur l’évolution de la gouvernance, ses relations avec la directrice générale Isabelle Kocher, la nouvelle stratégie du groupe et les dossiers chauds en Belgique.

Cela va bientôt faire un an que Jean-Pierre Clamadieu, l’ancien CEO de Solvay, a pris ses fonctions comme président d’Engie. "C’est un grand changement, et c’est un choix. Après 15 ans de fonctions exécutives au plus haut niveau, cela me semblait une bonne idée d’apporter une contribution différente à la vie de l’entreprise. La gouvernance évolue, le rôle des conseils est de plus en plus important, et un président a une réelle influence sur la stratégie de l’entreprise et sa mise en œuvre", nous explique-t-il lors de l’interview qu’il nous a accordée avant un autre rendez-vous, un matin tôt à Paris, à quelques encablures de l’assemblée générale du groupe. Le lieu du rendez-vous? Le Colonel Moutarde, un café rôtisserie dans le 8e arrondissement qui présente l’avantage d’être ouvert dès le petit-déjeuner et d’accepter les séances photos – ne voyez donc pas de message subliminal dans le décor atypique.

Comme il a cumulé jusqu’au 1er mars cette fonction avec celle de CEO de Solvay, Jean-Pierre Clamadieu n’a pas encore eu vraiment le temps, comme il le souhaitait, de trouver un meilleur équilibre entre sa vie privée et sa vie professionnelle. "Je vois s’esquisser un moment où j’aurai plus de facilités à équilibrer les différents aspects de ma vie. Mais pour l’instant, tout ce que j’avais dit que je ferais quand je ne serais plus CEO de Solvay m’est tombé dessus brutalement!", raconte-t-il en riant. Alors, ne perdons pas de temps, et rentrons dans le vif du sujet.

"Dans la transition énergétique, ce sont les comportements individuels qu’il faut faire évoluer, parce que les entreprises, elles, ont déjà pris ce tournant."

Vous parlez d’avoir une réelle influence sur la stratégie en tant que président: le rachat de TAG au Brésil pour 8,6 milliards de dollars par Engie, faut-il y voir votre marque? Et est-ce un moyen pour Engie de s’acheter du temps?

Quand je suis arrivé, le dossier était déjà bien avancé. Cela dit, le Brésil est un pays que je connais bien, j’y ai vécu trois ans, et dans les dernières étapes de la discussion, j’ai contribué à rassurer ceux qui pouvaient être inquiets de notre exposition à ce pays. TAG va venir nous renforcer sur les infrastructures gazières, qui font partie la stratégie d’Engie.

Cette stratégie que le groupe a présentée fin février, elle a vraiment été coconstruite avec le conseil d’administration. Nous y avons passé beaucoup de temps: nous avons tenu un séminaire stratégique durant deux jours, en octobre, pour passer en revue les métiers du groupe. Puis à partir des conclusions de ce séminaire, nous avons construit avec le management la nouvelle stratégie. La contribution des différents métiers à l’avenir du groupe est clairement identifiée. Les infrastructures gazières sont un des grands contributeurs aux résultats. Nous opérons aujourd’hui en France et nous voulons saisir les opportunités permettant de nous diversifier géographiquement.

"Les conseils d’administration sont de plus en plus sollicités. Mener des discussions profondes sur des sujets complexes et réagir vite est plus facile à 14 qu’à 19."

Et la réduction de la taille du conseil d’administration pour plus d’efficacité, on peut y voir votre patte?

Probablement, oui (il rit). Alors ce n’est évidemment pas le départ de certains membres qui rend le conseil plus efficace. Mais je pense que les conseils d’administration sont de plus en plus sollicités, en particulier sur les sujets stratégiques et d’accompagnement de la mise en œuvre de la stratégie. Il faut être capable de discussions profondes sur des sujets souvent complexes et de réagir vite, et mon expérience m’a montré que c’est plus facile à 14 qu’à 19.

Le conseil va donc être encore plus impliqué dans la stratégie?

Oui, c’est une tendance générale, ce n’est pas propre à Engie. Une gouvernance équilibrée, avec un directeur général doté de tous les pouvoirs opérationnels qui lui permettent de mettre en œuvre la stratégie, et un conseil qui valide cette stratégie et la façon dont elle est réalisée, c’est le modèle vers lequel on va. Le temps du CEO tout-puissant qui faisait la pluie et le beau temps et rendait compte de manière anecdotique à son conseil est complètement révolu.

Une condition que vous aviez mise à votre arrivée chez Engie, c’était que le duo avec Isabelle Kocher fonctionne. Est-ce le cas? Le calme est-il revenu chez Engie?

Le calme est revenu, oui. Je ne sais pas si c’était la tempête avant mon arrivée, mais en tout cas, on a aujourd’hui une gouvernance apaisée, dans laquelle chacun joue son rôle, Isabelle en tant que directeur général du groupe proposant une stratégie au conseil et la mettant en œuvre au quotidien, et un conseil d’administration attentif, vigilant, en challenge mais aussi en soutien, qui approuve cette stratégie. Avec Isabelle, nous travaillons dans un bon état d’esprit et notre collaboration fonctionne efficacement.

 

"Nous sommes un peu uniques dans le monde des utilities, et il faut expliquer notre modèle."

La nouvelle stratégie présentée fin février, qui fait des renouvelables et des services aux entreprises et aux collectivités les moteurs de croissance du groupe, est-elle suffisamment lisible? Il y a eu une certaine déception chez les analystes financiers…

©Antonin Weber / Hans Lucas

La réaction des marchés dans les minutes ou les heures qui suivent une annonce de stratégie est un élément d’information, mais qu’il faut prendre avec un peu de recul. Nous sommes un peu uniques dans le monde des utilities, et il faut expliquer notre modèle. Les activités client solutions, dans lesquelles nous servons les entreprises et les collectivités, représentent presque 20 milliards de chiffre d’affaires. C’est énorme! Et ces activités nous amènent à développer des projets de plus en plus complexes dans lesquels nous accompagnons ces entreprises ou ces collectivités dans l’ensemble de leurs scénarios de transition bas carbone. Que l’on discute de mobilité durable, de chauffage, de froid, d’efficacité énergétique dans des installations industrielles ou d’accès continu à l’énergie renouvelable, nous arrivons avec des solutions originales, et la capacité à prendre à charge des projets complexes. Je suis convaincu que nous avons les capacités de créer de la valeur ajoutée autour de ces savoir-faire.

On a assisté, ces derniers mois, au mouvement des gilets jaunes et aux manifestations climatiques: y a-t-il un basculement dans l’opinion publique?

Tout savoir sur l'exonération des panneaux photovoltaïques en Wallonie

Pourquoi l'exonération des installations existantes est-elle remise en question? Suis-je concerné? On répond à vos questions ici.

L’opinion publique en Europe est complexe à lire sur ces sujets. On voit une réaction très épidermique et très violente à la mise en place de mesures, pas toujours suffisamment bien expliquées, visant à supporter la transition énergétique en changeant les comportements des uns et des autres. Et ce sont bien ces comportements individuels qu’il faut faire évoluer, parce que les entreprises, elles, ont déjà pris ce tournant. Les prochains défis à relever concernent bien des secteurs comme le transport et le chauffage.

Mais lorsque vous dites à nos concitoyens: "il va falloir changer la manière dont vous vous véhiculez, la manière dont vous chauffez votre logement" cela provoque des réactions extrêmement vives. Et dans le même temps, on assiste à une mobilisation forte, souvent portée par des jeunes, qui disent "vous n’en faites pas assez", "soyons ambitieux", "ressaisissez-vous". La responsabilité de nos gouvernements, qui n’est pas simple, est de trouver le bon équilibre. Je suis un optimiste de nature, et je pense que le monde s’est vraiment engagé dans une transition bas carbone – probablement pas assez vite, probablement pas assez fort, mais la dynamique est lancée. Maintenant, personne n’a envie de payer… Et donc, il faut que nous apportions des solutions pour aider les particuliers, les entreprises et les pouvoirs publics dans cette transition, sans alourdir les factures ou les impôts de manière excessive. Et c’est l’ambition que s’est donnée Engie: rendre cette transition accessible à tous.

Engie envisage aussi la prolongation de Tihange 1

L’agenda d’Engie en Belgique est chargé. Le groupe veut, le plus tôt possible après les élections et la formation d’un gouvernement, clarifier les choses sur la prolongation du nucléaire, la transition énergétique et les provisions nucléaires.

Même si la volonté du groupe de réduire son risque sur Electrabel et d’avoir une visibilité sur les provisions nucléaires n’a pas abouti, Jean-Pierre Clamadieu, le président d’Engie, ne semble pas décidé à changer de stratégie dans la négociation. "L’ambition du groupe est vraiment de continuer la stratégie qui est la sienne, qui est d’être un acteur essentiel dans la transition énergétique, même si les éléments clés de cette transition restent à définir, et sont de la responsabilité du politique", déclare-t-il d’entrée de jeu. Par contre, alors que le groupe évoquait ces derniers temps la prolongation de 2 réacteurs, Jean-Pierre Clamadieu parle, lui, de 2 ou 3.

Il y a la question de la prolongation ou non des réacteurs, mais il y a aussi celle des provisions nucléaires: c’est un élément qui crée de l’incertitude et qui obère le cours de Bourse…
C’est un dossier très important, important pour Engie mais encore plus important pour la Belgique, et qui, il est vrai, n’a pas beaucoup avancé au cours de l’année 2018…

Il y a trois dossiers devant nous: la prolongation de la durée d’exploitation des réacteurs, les provisions nucléaires et la transition énergétique. On ne prolongera qu’une partie des tranches actuelles, et donc la transition énergétique est de toute façon un enjeu majeur. Engie représente la moitié de la production d’électricité dans le pays et sert plus de la moitié des consommateurs belges, nous avons donc un rôle essentiel à jouer dans cette transition.

Le prolongement du nucléaire, c’est une décision politique par nature. Ce que nous disons, Isabelle et moi, aux dirigeants politiques belges quand nous les rencontrons actuellement, c’est qu’il faut qu’aussi tôt que possible après les élections et la formation du gouvernement, ce sujet soit tranché, dans l’intérêt d’Electrabel ou d’Engie, mais surtout, dans l’intérêt du pays. En 2020, le scénario énergétique belge doit être totalement clarifié, qu’il s’agisse de prolonger ou d’arrêter. Penser qu’on va nous dire en 2024 "ah non, finalement, n’éteignez pas!" ce n’est pas réaliste!

Les deux réacteurs que vous voulez prolonger, ce sont Tihange 3 et Doel 4, les deux plus récents, qui ne sont pas touchés par les microfissures?
Oui. Nous considérons que la prolongation de certains réacteurs est complexe, et que la question de la prolongation ne se pose en fait que pour deux ou trois réacteurs.

Deux ou trois? Et le troisième, alors, ce serait lequel?
La prolongation la plus évidente, c’est celle des deux réacteurs les plus récents, Tihange 3 et Doel 4. Il y a une possibilité semble-t-il sur un troisième, Tihange 1. Mais ce que nous disons surtout, c’est que pour les autres, ça nous paraît difficilement envisageable.

À nouveau, je voudrais être clair sur le fait que nous considérons que cette décision relève de la responsabilité politique. Nous sommes là pour dire ce qui nous parait possible, et les conditions dans lesquelles cette prolongation peut être réalisée. Mais quelle que soit la décision, nous sommes convaincus que la Belgique doit continuer à investir dans des moyens de production diversifiés, notamment dans les renouvelables, où nous avons des savoir-faire et des capacités réels, avec par exemple de très belles réalisations en Belgique dans l’hydrogène ou le stockage.

La fermeture totale du nucléaire, ce n’est pas l’option qui a votre préférence, mais est-ce encore réalisable?
Tout est possible, mais s’il n’y a pas un plan d’investissement massif dans la production, la Belgique sera extrêmement dépendante des importations, dans un environnement européen incertain, parce que d’autres pays vont aussi compter sur les importations dans les périodes de forte consommation. Donc, c’est difficile de se passer du nucléaire à l’horizon 2025, et ça suppose de s’y préparer très vite. Cela dit, la loi qui a été votée sur le mécanisme de capacités est une étape importante, même si elle arrive un peu tard.

Quant aux provisions nucléaires, ce que nous souhaitons là aussi, c’est de la clarté. Nous avons exprimé avec beaucoup de force, et j’y ai contribué, le fait que nous assumerons nos responsabilités sans réserve. Nous sommes une entreprise responsable, et aussi un exploitant nucléaire, et un exploitant nucléaire prend des engagements sur le long terme. Maintenant, on parle de dépenses de démantèlement et de retraitement qui vont s’étaler sur des dizaines d’années, avec des coûts qui sont incertains à ce stade. Nous ne pouvons pas traiter ces dépenses-là comme s’il s’agissait de faire un chèque demain.

Il y a un texte qui date de 2003, que certains veulent faire évoluer. Nous avons fait des propositions, parmi lesquelles celle de donner une garantie d’Engie pour s’assurer que les moyens financiers nécessaires seront bien là au moment du démantèlement. Au-delà d’un geste symbolique, c’est un engagement fort qui est pris par le groupe. Et je n’ai pas eu le sentiment qu’il ait toujours été bien compris par les autorités belges. J’espère que nous aurons, après les élections, un débat plus serein.

La situation s’est tout de même singulièrement compliquée: il y a eu une première proposition de texte de la Commission des provisions nucléaires, contre laquelle Engie a lutté, pour se retrouver avec un second texte, beaucoup moins favorable au groupe…
Oui, la situation est compliquée. Nous n’avons pas réussi cette dernière année à avoir un débat apaisé sur le sujet. Or en tant qu’entreprise concernée, nous pensons légitime d’avoir des échanges avec ceux qui préparent ces textes. Il faudra rouvrir ce dossier après les élections, de manière dépassionnée.

Si le nucléaire s’arrête en 2025, comment Electrabel va-t-elle générer le cash nécessaire en cas de hausse des provisions nucléaires?
Si vous regardez nos résultats l’an dernier, le nucléaire n’a pas beaucoup aidé… Electrabel a une activité qui lui permet de dégager du cash sur une longue période. Engie est prête à apporter sa garantie. Et je vous rappelle qu’un quart des fonds nécessaires est d’ores et déjà dans la structure de Synatom, qui aura la responsabilité de ce démantèlement.

Mais le périmètre d’Electrabel est quand même appelé à se réduire?
Je n’ai pas le sentiment que les besoins énergétiques de la Belgique vont se réduire de manière drastique, et Electrabel a vocation à continuer à être un acteur essentiel du paysage électrique belge.

Mais la structure Electrabel, ce n’est pas seulement la Belgique, c’est aussi l’international. Par exemple, le rachat de TAG est-il porté par Electrabel?
Cette question est un peu technique pour entrer dans les détails. À nouveau, ne nous fixons pas sur le périmètre d’Electrabel: Engie, un groupe qui a 60 milliards d’euros de chiffre d’affaires et une taille de bilan de l’ordre de 150 milliards, exprime sa solidarité avec les activités belges. Aujourd’hui, les provisions nucléaires, c’est un peu plus de 10 milliards. On ne peut pas imaginer une garantie plus forte!


 

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