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analyse

Les centrales à gaz belges feront-elles baisser les émissions de CO2 de l'UE?

Dire que les nouvelles centrales à gaz belges mèneront à la fermeture de centrales à charbon en Allemagne ou en Pologne n'est pas faux en soi, mais derrière cet argument se cache une problématique complexe. ©EPA

Alors que la Belgique s'apprête à accueillir de nouvelles centrales à gaz pour compenser la sortie du nucléaire, politiques et experts s'écharpent sur l'impact qu'auront celles-ci sur les émissions de CO2 au niveau national et européen. Éléments de réponse.

En Belgique, le débat autour de la sortie du nucléaire a refait surface. Peut-être plus vigoureusement que jamais. Plus précisément, l'attention se porte aujourd'hui sur les projets de centrales à gaz, dont la mise en route devra compenser la fermeture des réacteurs nucléaires en attendant que les renouvelables prennent le relais, ainsi que sur les difficultés inhérentes à leur construction. Pour rappel, la ministre de l'Énergie, Tinne Van der Straeten (Groen), estime que deux à trois nouvelles centrales à gaz devront être construites en Belgique avant 2025.

Procédures d'obtention de permis compliquées par les élus locaux, recours collectifs en pagaille, bagarres politiques allant jusqu'à remettre en question l'accord du gouvernement et la sortie programmée de l'atome, le dossier est chargé. Mais derrière ces considérations nationales - voire locales - une question de plus grande ampleur refait surface et rappelle à tous le nœud du problème: les émissions de gaz à effet de serre.

Émissions brutes en hausse

Ici, la logique est simple: les centrales à gaz émettent du CO2, pas les réacteurs nucléaires. Et après les conclusions du dernier rapport du Giec, dans un monde post-accords de Paris, mû par la poursuite de la décarbonation de l'économie et la réalisation des objectifs climatiques, cela fait tache.

Dans les années à venir, la Belgique verra donc ses émissions de CO2 liées à la production d'électricité augmenter. Un comble. C'est du moins l'argument principal des pro-nucléaires. Sauf qu'en réponse à ce constat, les défenseurs de la sortie de l'atome brandissent le système d'échange de quotas d'émissions de l'Union européenne (UE), le fameux système ETS.

"Oui, les centrales TGV produisent du CO2, mais non elles n’augmentent pas le total des émissions de CO2."
Jean-Marc Nollet
Coprésident d'Ecolo

Dans nos colonnes, Jean-Marc Nollet, le coprésident d'Ecolo et véritable architecte du volet énergétique de l'accord de gouvernement s'exprimait comme suit: "Oui, les centrales TGV produisent du CO2, mais non elles n’augmentent pas le total des émissions de CO2. Pourquoi? Pour le secteur électrique, les émissions sont comptabilisées au niveau européen. Dans un pot commun, ETS, qui détermine une trajectoire avec des quotas qui diminuent d’année en année. Les centrales TGV vont être de dernier cri, ce seront les plus efficientes, elles vont chasser les vieilles centrales au charbon allemandes ou polonaises du marché. Tout le monde le dit."

Une déclaration sans équivoque, vivement remise en question par plusieurs experts et politiques luttant contre la fermeture des réacteurs, mais qui soulève un point important. Le système ETS peut-il servir à justifier la construction de nouvelles capacités de production émettrices de CO2 en remplacement d'autres, propres de ce point de vue? Les nouvelles centrales permettront-elles, en définitive, de réduire les émissions européennes ?

Mécanisme transnational

S'il est clair que les nouvelles centrales à gaz feront grimper les émissions brutes belges, l'argument européen n'est toutefois pas à écarter d'un revers de la main. Pour rappel, le système ETS repose sur le principe du pollueur-payeur. Pour ce faire, les producteurs d'électricité et les acteurs industriels sont soumis à un plafond afin de limiter le niveau total de certains gaz à effet de serre pouvant être émis par les installations couvertes par le système. "Ce plafond diminue progressivement afin de faire baisser le niveau total des émissions. Dans les limites de ce plafond, les installations achètent ou reçoivent des quotas d’émission qu’elles peuvent échanger avec d'autres installations en fonction de leurs besoins", explique la Commission européenne.

"Si une centrale à gaz achète des permis, l'une des 6.000 autres entreprises devra baisser ses émissions."
Estelle Cantillon
Directrice de recherches au FNRS et professeure d'économie à la Solvay Brussels School

Et comme l'ajoute Estelle Cantillon, professeure en économie à la Solvay Brussels School et spécialiste du sujet, "le nombre de permis de polluer octroyé est fixé". Aujourd'hui, environ 6.000 entreprises sont soumises au système, dont l'ensemble des producteurs d'électricité. "Dès lors, si une centrale à gaz achète des permis, l'une des 6.000 autres entreprises devra baisser ses émissions. Et le nombre de quotas octroyé diminue chaque année au niveau européen", note-t-elle.

Gaz plutôt que charbon

Mais donc, ouvrir une centrale à gaz en Belgique conduit-il à la fermeture d'une centrale au charbon en Pologne? "Avec l'entrée de nouvelles capacités de production, la demande de permis sera amenée à dépasser l'offre. Puisque celle-ci est limitée, les prix des permis augmenteront et les producteurs les plus polluants devront s'arrêter en premier puisque la rentabilité de leur activité s'effondrera", analyse Estelle Cantillon.

Voilà qui semble vérifier l'argument avancé par Jean-Marc Nollet. Néanmoins, ce mécanisme s'accompagne d'une autre question: celle de la sécurité d'approvisionnement pour les pays, comme la Pologne, ne disposant que de peu d'alternatives à leurs capacités de production d'électricité fortement émettrices de CO2.

D'autre part, la réduction des émissions au niveau européen ne change rien à l'augmentation brute des émissions belges. Or la réussite des objectifs de décarbonation mondiaux passe automatiquement par celle des objectifs nationaux. De plus, le système ETS n'étant pas lié au seul secteur énergétique, mais étant concentré dans les frontières de l'UE, une hausse des émissions liées à la production d'électricité pourrait conduire à une hausse des prix des quotas et, in fine, à la délocalisation d'autres entreprises polluantes hors des frontières européennes, ce qui ne ferait que déplacer le problème, sans garantir l'arrêt de centrales à charbon par exemple.

Avec l'ETS comme seule ligne directrice, les États membres auraient tout intérêt à construire des centrales à gaz modernes, ce qui mènerait plus que probablement de nombreuses industries à quitter le continent.

Dès lors, les détracteurs du système ETS craignent qu'il décourage le développement des renouvelables, puisque plus coûteux que les capacités fossiles. Avec l'ETS comme seule ligne directrice, les États membres auraient tout intérêt à construire des centrales à gaz modernes, ce qui mènerait plus que probablement de nombreuses industries à quitter le continent.

S'il n'est pas à négliger, le système ETS en tant qu'argument relativisant la venue de nouvelles centrales à gaz ne raconte pas toute l'histoire. Pour se suffire à lui même, le système devrait s'appliquer la planète entière. Ce qui n'est pas le cas.

Le résumé

  • Pour compenser la sortie du nucléaire en 2025, la Belgique a prévu de construire 2 à 3 centrales à gaz, émettrices de CO2.
  • Pour les anti-nucléaires, le système d'échange de quotas d'émissions de l'UE (ETS) permettra de contrebalancer cette hausse des émissions belges par des fermetures de centrales à charbon ailleurs en Europe.
  • Cet argument, bien que vrai, ne dit pas tout. Le système ETS n'est pas limité au secteur énergétique et pourrait, in fine, mener à des délocalisations hors UE et ne ferait que déplacer le problème de la pollution.

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