interview

"Les centrales nucléaires sont les arbres qui cachent la forêt"

CV EXPRESS > Occupe depuis 2016 le poste de CEO d’Engie (GDF Suez), la maison mère d’Electrabel, qui compte 155.000 collaborateurs dans le monde et enregistre un chiffre d’affaires annuel de 65 milliards d’euros. > Âgée de 52 ans, Isabelle Kocher est mère de cinq enfants. Elle détient des...

Sans conditions météorologiques exceptionnelles, il n’y aura pas de pénurie d’électricité en Belgique cet hiver, assure la patronne d’Engie, Isabelle Kocher. La femme la plus puissante de France reste vague à propos de la fermeture des centrales nucléaires, mais a un avis tranché sur le sexisme au travail, sur la révolution énergétique mondiale et sur les "gilets jaunes".

Isabelle Kocher commence par présenter ses excuses lorsqu’elle nous rejoint à la Brasserie Murat, dans le 16e arrondissement de Paris. "Je vous prie de m’excuser d’avoir avancé l’interview en dernière minute. Je dois me rendre aux obsèques de mon beau-père." C’est aussi ce qui explique que la rencontre ait lieu ici et non pas dans son bureau à La Défense.

La brasserie est située à proximité de l’église et du cimetière, ce qui lui permettra de se rendre facilement à la cérémonie. Le fait que la patronne d’une des plus grandes sociétés européennes trouve le temps de rencontrer deux journalistes belges, durant une période difficile sur le plan familial, démontre qu’Electrabel – qui, avec un chiffre d’affaires de 11,3 milliards d’euros et 4.300 collaborateurs, représente un peu moins de 20% des activités du groupe – reste une priorité pour Paris. La menace de "black-out" y est certainement pour quelque chose.

"J’ai promis à Charles Michel de trouver 750 mégawatts supplémentaires pour compenser la situation."

Isabelle Kocher nous confie qu’elle suit de près la crise politique en Belgique. "Mais pas d’aussi près que vous, bien entendu, dit-elle en souriant. J’ai compris que le gouvernement était en affaires courantes. Ce n’est pas une première pour le pays."

La conséquence de cette crise, c’est probablement que de nombreux dossiers resteront bloqués pendant un certain temps. Comme par exemple le mécanisme permettant de lancer la construction de nouvelles centrales au gaz, qui sont nécessaires à la sortie du nucléaire.
Ce serait dommage, car il est indispensable d’augmenter les capacités locales de production. Nous le constatons cet hiver. Ce qui s’est passé est exceptionnel. Nous avons commencé l’hiver avec, pendant un mois, seulement un des sept réacteurs nucléaires en activité, et nous avons tous découvert ce que signifiait dans la pratique la sécurité d’approvisionnement. J’ai promis à Charles Michel de trouver 750 mégawatts supplémentaires pour compenser la situation. Notre équipe a trouvé 1.270 MW et nous cherchons encore d’autres capacités en Belgique et à l’étranger.

En faisant venir des centrales électriques flottantes en Belgique?
Oui, nous sommes en train d’en discuter avec Elia. Mais ces bateaux ne peuvent pas se connecter n’importe où. Il faut notamment des garanties sur le plan environnemental.

Ces bateaux-centrales ne sont normalement utilisés que dans les pays émergents. N’est-ce pas une honte pour la politique énergétique belge de devoir recourir à cette solution?
Non, cela montre que nous sommes dans une situation réellement exceptionnelle et que nous n’excluons aucune piste. Mais si la Belgique n’est pas confrontée à une vague de froid et qu’il y a du vent, alors elle ne devra pas importer plus.

"Les inspecteurs ont découvert que les armatures n’étaient pas placées comme indiqué sur les plans d’il y a trente ans."

Est-ce que cela signifie que vous vous intéressez aussi à la météo belge?
(Rires) Oui, c’est le cas. C’est un sujet qui nous occupe beaucoup, également ici, à Paris. Les prochaines semaines seront cruciales. L’Allemagne sera sous pression en janvier et en février, car ils ont aussi leurs problèmes, et en France, plusieurs réacteurs nucléaires ne démarreront que mi-janvier.

Avez-vous de bonnes relations avec la ministre Marghem?
Je l’ai souvent rencontrée. Son travail est très difficile car son domaine de compétence suscite beaucoup d’émotion: sécurité d’approvisionnement, pouvoir d’achat, réchauffement climatique, etc. Je trouve qu’elle est courageuse et c’est une des raisons pour lesquelles je l’apprécie.

Même lorsqu’elle se déclare littéralement "choquée par le comportement d’Electrabel" à propos du planning de maintenance des centrales nucléaires?
Ce qui est faux. Nous investissons chaque année 200 millions d’euros dans la maintenance de nos centrales. La situation de cet hiver est due à la découverte de problèmes pendant les gros entretiens. Les inspecteurs se rendent dans des endroits où l’on n’accède pas en temps normal. Au cours d’une visite de contrôle, ils ont découvert que les armatures n’étaient pas placées comme indiqué sur les plans d’il y a trente ans. On ne peut pas reprocher aux responsables d’aujourd’hui de ne pas avoir vu ce qui n’était simplement pas visible et date de la construction du bâtiment.

Un budget de maintenance plus élevé aurait peut-être permis d’identifier plus rapidement ces problèmes…
Je ne dispose d’aucune indication allant dans ce sens. Je n’ai constaté aucune réduction des budgets de maintenance. Electrabel est une société sérieuse. C’est nous qui avons informé le gouvernement des problèmes. Nous avons immédiatement réalisé tous les tests, mis au point des robots d’inspection, cherché les meilleurs experts, et j’en passe.

Cela relève de votre responsabilité, non?
Oui, en tant qu’opérateurs, nous prenons nos responsabilités. Et en cas de problème, nous prenons les choses en main.

"Nous étions là bien avant l’énergie nucléaire et nous serons encore là après le nucléaire."

Prendrez-vous également vos responsabilités lorsqu’il s’agira de payer le coût du démantèlement des centrales nucléaires et du stockage des déchets nucléaires? On craint de plus en plus en Belgique que vous ne puissiez pas ou que vous refusiez de payer.
Je le répète sans arrêt: Electrabel fera face à toutes ses responsabilités. Telles qu’elles se présentent aujourd’hui et telles qu’elles seront demain. Je le redis en tant qu’Engie, propriétaire d’Electrabel.

Nous sommes présents en Belgique depuis cent ans. Notre présence se comprend sur le long terme. Nous avons participé à toutes les étapes de la politique énergétique du pays. Nous sommes un acteur profondément engagé en Belgique. Nous étions là bien avant l’énergie nucléaire et nous serons encore là après le nucléaire.

Quand cette période "post-nucléaire" doit-elle commencer?
Ce n’est pas à moi d’en décider. Nous aidons à trouver différentes options techniques. Mais la politique énergétique relève de la ministre de l’Énergie, du Premier ministre et de son gouvernement.

On a pu lire dans la presse française qu’Engie envisageait de vendre les centrales d’Electrabel à EDF.
Oui, et ça m’a bien fait rire.

©Jonas Lampens

Considérez-vous dans ce cas qu’EDF n’est pas un bon partenaire?
Ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Personne n’en a jamais parlé. Electrabel est présent dans l’énergie nucléaire, et ça ne s’arrêtera pas demain.

Mais cherchez-vous encore un partenaire local pour Electrabel, comme vous l’avez laissé entendre il y a quelques années? Ou bien avez-vous mis fin à ce processus?
À l’époque, nous avons, mon prédécesseur Gérard Mestrallet et moi-même, examiné la possibilité d’attirer de nouveaux actionnaires belges autour de la table, comme c’était le cas au début des années 2000. Nous étions prêts à l’envisager si cela s’avérait utile pour le pays. Mais c’est autre chose que de vendre les centrales nucléaires. la vente ne figure absolument pas dans nos intentions.

À l’heure actuelle, le redémarrage des centrales en toute sûreté et le soutien aux autorités pour assurer la sécurité d’approvisionnement cet hiver sont nos priorités absolues.

Avec les dividendes qui remontent d’Electrabel vers Engie et les transferts d’actifs, certains craignent qu’Electrabel ne soit une deuxième Dexia: une coquille vide où il ne reste que de la camelote.
La meilleure réponse à cette question est simplement de continuer à expliquer tout ce que nous faisons. Electrabel est une société qui investit massivement dans les énergies renouvelables. Elle est le numéro un en Belgique. À Lommel, nous sommes en train de raccorder le plus grand parc de panneaux solaires du pays. Nous travaillons à un projet d’hydrogène à Zeebruges. L’hydrogène est, avec le biométhane, la solution pour rendre le gaz naturel neutre en CO2. Par ailleurs, nous sommes également prêts à augmenter les capacités de la centrale hydroélectrique de Coo. Mais on ne parle que de nos centrales nucléaires. Elles sont l’arbre qui cache la forêt.

Gilets jaunes

Vous vivez à Paris et vous êtes donc directement confrontée aux protestations massives des gilets jaunes. Comment concilier la rébellion contre la hausse des prix de l’énergie avec la coûteuse transition vers les énergies durables?
En France, les gens disent: les scientifiques parlent du réchauffement climatique et de la fin du monde, mais notre problème, c’est d’arriver à boucler la fin du mois. Le malaise est profond. Très très profond.

"La seule façon de garder la facture énergétique sous contrôle, voire de la faire baisser, c’est l’efficacité énergétique."

Viennent-ils tout d’un coup de comprendre que la politique climatique coûtera cher? Qui paiera cette transition?
La seule façon de garder la facture énergétique sous contrôle, voire de la faire baisser, c’est l’efficacité énergétique. Et c’est la grande absente de la politique énergétique ou du débat belge sur la sécurité d’approvisionnement cet hiver. Nous devons aussi assurer la transition énergétique. Nous n’avons pas le choix. C’est essentiel pour nos enfants.

Mais à court terme, la réponse se trouve dans l’efficacité énergétique. Au sein d’Engie, deux tiers de nos 150.000 collaborateurs travaillent aux solutions permettant d’économiser l’énergie. Le dernier tiers propose aux clients une énergie qui tend vers le zéro carbone. Il faut une transition énergétique compétitive. C’est-à-dire qui coûte le moins cher.

Les gilets jaunes disent qu’il est facile pour les riches d’isoler leurs maisons, d’installer des panneaux solaires et d’acheter des voitures électriques, mais que la majorité de la population n’en a pas les moyens.
C’est pourquoi nous proposons par exemple, en France, aux clients résidentiels, d’installer une nouvelle chaudière. La manière la plus simple de réaliser d’importantes économies, c’est de remplacer une vieille installation. Les anciennes chaudières consomment 30% de plus et on en compte 3 millions en France. Une grande partie des ménages sont prêts à franchir le pas, mais ne disposent pas des 3.500 euros nécessaires.

Nous leur proposons de prendre le remplacement de la chaudière à notre charge et de nous rembourser par tranches. Les économies réalisées sont plus élevées que le remboursement mensuel, ce qui augmente immédiatement leur pouvoir d’achat. Nous comptons faire la même chose en Belgique.

©Jonas Lampens

Si vous deviez choisir une révolution technologique déterminante pour la transition vers une production énergétique 100% durable, qu’est-ce que vous choisiriez?
Le stockage d’énergie, en particulier avec des batteries, qui deviennent de plus en plus compétitives. J’espère d’ailleurs que l’Europe va constituer une véritable filière industrielle dans le stockage. Je souhaite m’y engager fermement. Car l’Europe a perdu la première bataille dans la révolution énergétique. Elle a jusqu’ici abandonné ce rôle aux Asiatiques.

Est-ce une façon de reconnaître qu’Engie a aussi perdu cette première bataille?
Non, je ne parle pas d’Engie, mais d’une responsabilité collective.

En tant que plus grand groupe énergétique européen, vous faites tout de même partie intégrante de cette politique énergétique?
De ce point de vue, oui, vous avez raison.

Vous avez par exemple fermé l’usine de panneaux solaires Photovoltech à Tirlemont.
Parce qu’elle a fait faillite. Et pourquoi? Parce que notre système d’adjudication ne fonctionne pas. Le concept de l’Union européenne est entièrement basé sur le marché unique et la concurrence. Je n’ai rien contre la concurrence, mais elle ne doit pas se faire au détriment de la stratégie industrielle. Si les adjudications publiques ne s’intéressent qu’au prix et ne tiennent par exemple pas compte de la dimension locale de la production, nous continuerons à perdre des batailles dans la guerre du low cost.

Femmes

Vous êtes la seule femme à la tête d’une entreprise du CAC40. N’est-ce pas une honte en 2019?
Vous pouvez voir les choses de deux manières. Bien entendu, c’est trop peu. Mais cela montre que c’est possible, et que le changement est à portée de main. Et tout le monde zoome en permanence sur les 40 plus grandes entreprises cotées, alors que, bien entendu, il y a beaucoup d’autres entreprises en France qui sont dirigées par des femmes.

 

"J’ai nommé de nombreuses femmes à des postes-clés. Parmi les 350 cadres supérieurs, 30% sont des femmes. Et ce n’est qu’un début."

Vous avez toujours proclamé que vous ne vouliez pas être la Jeanne d’Arc des droits des femmes dans le monde des affaires, mais n’avons-nous pas besoin d’une Jeanne d’Arc en tant que "role model" pour faire bouger les choses?
Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour changer les choses dans mon entreprise. Vraiment. J’ai nommé de nombreuses femmes à des postes-clés. Parmi les 350 cadres supérieurs, 30% sont des femmes. Et ce n’est qu’un début. Car une entreprise doit être le reflet de la société. Un patron d’entreprise doit pouvoir sentir ce qu’il se passe à l’extérieur de ses murs.

Il se dit que vous ne participez pas souvent à des activités mondaines après le travail. Mais n’est-ce pas précisément via ces contacts informels que les personnes très occupées comme vous peuvent prendre le pouls de la société?
J’ai cinq enfants (elle rit). C’est la meilleure façon de rester connectée à la société et de garder les pieds sur terre.

Vous avez toujours prétendu n’avoir jamais souffert de sexisme dans votre travail. Vous avez été récemment attaquée violemment dans la presse française à propos de votre vie privée et de prétendus conflits d’intérêts lorsque vous avez entamé une relation avec un chasseur de têtes. Est-ce que la même chose se serait passée si vous étiez un homme?
(Sur un ton décidé) Non, certainement pas. Je n’ai jamais vu une telle brutalité vis-à-vis d’un collègue masculin. J’ai reçu des centaines, voire des milliers de réactions de personnes qui disaient que ce n’était pas acceptable. Nos yeux ne sont peut-être pas encore suffisamment habitués aux femmes patrons. Il y a une forme de curiosité exagérée envers les femmes comme moi. On se pose des questions sur nous que l’on ne se poserait pas pour un homme: est-ce qu’elle tiendra le coup? N’est-elle pas trop autoritaire?

©Jonas Lampens

Avant de prendre vos fonctions en tant que CEO, vous avez voyagé pendant un an pour prendre le pouls des grandes évolutions sur notre planète. Quel est l’endroit où vous avez appris le plus?
Mmm, je vais citer le Chili comme exemple. Je choisis intentionnellement un pays du bout du monde, parce que jusqu’à présent nous n’avons parlé que de la Belgique et de l’Europe. Le Chili s’est tout d’un coup retrouvé plongé dans une crise grave à la suite d’un conflit qui a poussé l’Argentine à fermer brusquement le robinet des conduites de gaz qui traversent la Cordillère des Andes. C’est l’exemple parfait de l’importance pour un pays d’assurer sa sécurité d’approvisionnement.

Au même moment, le Chili a opéré une transition très rapide vers l’énergie durable. C’est le pays qui affiche aujourd’hui la plus grande rentabilité au monde pour l’énergie solaire. Pour montrer à quel point les choses pourraient aller vite: chez nous, il y a dix ans, 1 MWh d’énergie solaire coûtait encore 700 euros. Ce prix a été divisé par dix, ce qui donne environ 70 euros. Eh bien, au Chili, cela ne coûte que 20 euros. (Chaque ménage belge consomme en moyenne chaque année 3,5 MWh, NDLR).

Quelle leçon en avez-vous tirée?
Que les pays émergents joueront un rôle capital dans la transition vers une économie sans carbone. Lorsque les énergies renouvelables ont fait leur apparition, nous nous sommes demandé en Occident si les pays en développement allaient suivre.

Aujourd’hui, ils sont souvent pionniers dans cette transition. Pas parce qu’ils ont compris les enjeux du réchauffement climatique, mais parce qu’ils doivent fournir de l’énergie à leur économie et leur population en croissance.

La zone ensoleillée à proximité des Tropiques dispose d’énormes atouts. Et nous n’avons pas encore compris à quel point cette situation allait bouleverser les équilibres géopolitiques.

Comment?
Alors que le pouvoir est aujourd’hui aux mains de quelques pays qui disposent de nombreuses sources d’énergie, il sera réparti à l’avenir de manière plus équitable. Dans le futur, tous les pays – du moins presque tous – seront autonomes en matière énergétique, ce qui redistribuera les cartes dans le monde.

Pensez à la migration: si nous pouvons réaliser cette transition suffisamment rapidement, ces pays offriront beaucoup plus d’opportunités et les flux migratoires se réduiront automatiquement. Ces changements représentent un véritable glissement de terrain. À condition que les évolutions restent accessibles à la population. Ce qui nous ramène à l’importance des économies d’énergie. J’ai encore toujours l’impression de prêcher dans le désert, car les choses n’avancent pas suffisamment vite.

Vous roulez avec une Toyota Mirai, équipée d’un moteur à hydrogène. Votre mode de vie est-il aussi écologique dans d’autres domaines?
(Rires) Bien entendu. Je n’ai d’ailleurs pas le choix: mes enfants m’y obligent. Je ne sais pas comment les choses se passent chez vous, mais si je laisse des lumières allumées par accident, je me fais immédiatement taper sur les doigts. Cela montre que la nouvelle génération est beaucoup plus consciente de la nécessité de mettre fin à notre modèle, bien plus que nous l’étions à leur âge. Je trouve cela très rassurant.

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