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" Les investissements dans les énergies fossiles vont devenir des actifs pourris" (Bertrand Piccard )

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Pour Bertrand Picard, "si nous voulons sauver notre système économique, financier, environnemental, politique, éducationnel et de santé, il faut absolument encourager cien monde à se diversifier dans l’efficience énergétique, dans l’économie circulaire, dans l’impact positif". ©BELGAIMAGE

Le célèbre explorateur Bertrand Piccard veut proposer 1000 solutions pour aider à atteindre des objectifs environnementaux ambitieux.

En marge d'une soirée de gala à Paris, l’explorateur suisse Bertrand Piccard s’est confié à L’Echo sur son projet de présenter, d’ici la COP24 en 2018, 1000 solutions rentables et efficientes aux gouvernements, entreprises et institutions pour les aider à atteindre des objectifs environnementaux ambitieux.

Qui finance votre Fondation ?

Nous avons des partenaires comme BNP Paribas, Engie, Breitling, Air Liquide, Soprema, Nestlé, Solvay, Covestro et Schlumberger. Quelques personnes nous soutiennent aussi financièrement à titre privé. Au total, nous disposons d’un budget de 2,5 millions d’euros par an. Cela permet de financer les gens qui travaillent dans la fondation, - sauf moi qui le fait bénévolement - tout ce qui touche à la communication, les voyages...

Comment fonctionne la labellisation que vous proposez à travers la fondation ?

Les start-ups ou les grandes entreprises doivent d’abord soumettre leurs solutions et expliquer exactement de quoi il s’agit. Ensuite, les experts choisissent eux-mêmes quelle solution ils veulent labelliser en fonction de leurs compétences. Ils attribuent ensuite des notes. Il y a deux experts par solution, et ce sont des experts qui ne se connaissent pas entre eux. Quand une solution revient avec deux notes et que c’est concluant, on labellise.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de solutions labellisées?

©AFP

Une que nous aimons beaucoup, c’est par exemple Cgon, une petite société anglaise qui fabrique un produit qui s’appelle Antismog. C’est un boîtier contenant du liquide monté sur un moteur de voiture, de camion… Vous avez une hydrolyse du liquide qui rajoute de l’hydrogène dans la chambre à combustion du moteur. Cela permet de réduire de 20 % la consommation et de 80 % les particules. Cela coûte 350 euros. Sur un taxi, c’est rentabilisé en six mois.

A côté de cela, vous avez des moteurs électriques de nouvelle génération pour l’industrie, des systèmes pour que les voitures soient plus propres, un système qui purifie l’eau en passant dans des champs micro-électriques, un système qui déssalinise l’eau de mer à l’énergie solaire, un système qui récupère l’eau de la douche pour chauffer l’eau qui arrive, des logiciels pour permettre d’économiser de l’énergie, de nouveaux types d’isolation pour les bâtiments, des moteurs électriques pour ventilateurs de plafond, etc. Ce sont des Indiens qui font cela. Ils ont pris les mêmes systèmes de moteur que Solar Impulse. Cela économise 75 % d’électricité. A l’échelle de l’Inde, c’est juste fantastique.

Plutôt que de recenser 1.000 solutions, ne vaudrait-il pas mieux en sélectionner dix ?

Si vous arrivez chez des chefs d'Etat avec dix solutions, vous n'êtes pas crédible. Si vous dites que vous en avez 10.000, vous êtes un utopiste. Je pense qu'avec 1.000, vous avez le bon chiffre, cela impressionne, c'est réaliste et cela reflète ce qui se passe aujourd'hui dans le monde.

Quand comptez-vous avoir recensé ces 1000 solutions ?

Nous avons comme objectif la fin de l'année 2018. Ainsi je ferai un troisième tour du monde en 2019 qui sera ni en ballon ni en avion solaire pour présenter tous les exemples que nous aurons labellisés.

Que pensez-vous d’une entreprise comme Tesla et de son fondateur Elon Musk ?

C'est un pionnier dans le domaine industriel. Musk via Tesla a eu le grand mérite de populariser la voiture électrique et de donner envie aux constructeurs automobiles de pousser beaucoup plus cette dimension-là. Musk n’est pas un fabricant de voitures. Il est venu du monde internet. Cela lui a permis d’être créatif et de construire ce que les constructeurs automobiles considéraient être impossible. Et maintenant qu'il l'a fait, tous les fabricants automobiles courent derrière pour sortir des modèles électriques.

En fait, cela montre bien à quel point il est important d'avoir un esprit de pionnier, de sortir des habitudes, des connaissances actuelles, et de s'ouvrir à autre chose. A l’instar de la fondation " Solar Impulse ", dont il est un des parrains. Je le connais. C’est un pionnier.

Est-ce que vous considérez que c'est le nouveau Bertrand Piccard, que c'est la relève?

Lui est du côté industriel, là où je suis plutôt dans la démonstration de ce qui se peut se faire. Il est à un stade où l'on applique l'industrie. Pour ce qui est de la relève, je dirais qu'il faut que l'industrie devienne plus innovante elle aussi, et non, à chaque fois, qu'elle aille chercher un psychiatre pour un avion solaire ou un milliardaire d'internet pour une voiture électrique. Il faudrait en définitive qu'elle arrive à prendre plus de risques.

©Anthony Dehez

Est-ce qu'à terme, l'on pourrait imaginer que l'intelligence artificielle prenne le relais?

L'intelligence artificielle peut améliorer un certain nombre de choses, notamment dans l'efficience énergétique, comme pour le Smart Grid, soit comment est-ce que l'on arrive à anticiper le comportement de la population pour gérer la production énergétique, les économies d'énergie ou distribuer les technologies les plus pointues.

©AFP

Quel est l’impact de la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris ?

Cela a permis de beaucoup parler d’environnement et d’unifier le reste du monde contre Trump... Mais dans la pratique, cela baisse les financements américains à l’ONU, cela baisse les réglementations environnementales aux Etats-Unis… Enfin, c’est juste aberrant.

Faut-il dès lors regarder aujourd’hui vers l’Asie pour convaincre les grandes puissances ?

La Chine a pris clairement le parti de la lutte contre le changement climatique. La France aussi. D’autres pays comme la Scandinavie ou le Maroc avancent bien, le Portugal aussi.

Le leadership politique est donc indispensable pour faire bouger les choses...

Il faut effectivement un leadership politique. Quand le roi du Maroc dit, il y aura 52 % d’énergies renouvelables en 2030, il sera là pour vérifier. Quand aujourd’hui un gouvernement dit, il faut améliorer la situation pour 2050, c’est beaucoup trop loin. C’est aujourd’hui qu’il faut faire les choses et pas pour 2050. Je déteste ce chiffre.

Et la Belgique dans tout cela ?

EDF Luminus travaille autant pour économiser l’énergie de ses clients que pour produire de l’énergie, en introduisant par exemple des systèmes de stockage dans la chaleur ou le froid. Les chambres froides, dans les pays européens, c’est hyper-consommateur d’énergie. Que fait EDF Luminus ? La nuit, quand l’énergie est de toute façon perdue, les chambres froides sont refroidies à - 25 au lieu de - 18. Et puis, pendant les pics de consommation de la journée, ils ferment l’alimentation et cela remonte tranquillement de - 25 à - 18. Et pendant ce temps, cela ne consomme rien. Donc vous arrivez à gommer les pics de consommation en stockant de l’électricité dans du froid. Ce sont toutes des choses qui doivent être mises bout à bout. Chaque petite action comme celle-là, c’est intelligent, c’est quelques pourcents d’économie, et cela fait une différence. Mais il ne faut pas en faire qu’une, il ne faut pas croire qu’avec une seule vous allez tout résoudre.

Ne sommes nous pas arrivé à un point de bascule parce que les investisseurs se rendent comptent qu'ils peuvent faire de l'argent avec la transition énergétique?

Oui parce que les technologies ont suffisamment évolués pour que cela devienne rentable. Il y a évidemment des entreprises qui ont compris cela mais une grande majorité ne l'a pas encore comprise. On vit sur des trésors technologiques qui ne sont pas utilisés. Dès lors montrer aujourd’hui que la croissance dépend de nouvelles technologies, de nouveaux modèles et de nouvelles solutions est extrêmement porteur. Si on veut parler argent, il faut bien se rendre compte qu’il y a un moment, pas forcément très éloigné dans le futur, où les investissements dans les énergies fossiles vont être considérées comme des actifs pourris, exactement comme les subprimes en 2008.

Que voulez-vous dire ?

Certains entreprises se désengagent déjà du secteur, d’autres sortiront plus tard. Mais si tout le monde sort en même temps, vous aurez une situation extrêmement paradoxale avec un monde qui a beaucoup de pétrole, qui a besoin de beaucoup de pétrole, d’entreprises dans le fossile qui sont très riches mais des investisseurs qui vendent massivement leurs actifs et qui craindront un krach boursier plus important que celui de 2008 ou de 1929.

Bref, au-delà de toute l’empathie et la compassion qu’on peut avoir pour l’environnement, si nous voulons sauver notre système économique, financier, environnemental, politique, éducationnel et de santé, il faut absolument encourager l’ancien monde à se diversifier dans l’efficience énergétique, dans l’économie circulaire, dans l’impact positif,... Si on ne le fait pas, on met notre modèle actuel en péril.

Il est vital pour le futur que ce mouvement s’amplifie et que l’on arrive pas au krach boursier où tout le monde va vendre ses actifs en pensant qu’ils sont pourris. C’est une question de survie pour tout le monde et pas seulement pour l’environnement.

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