interview

Marie-Pierre Fauconnier (Sibelga): "La transition énergétique va entrer chez tous les Bruxellois"

©Kristof Vadino

La patronne de Sibelga, Marie-Pierre Fauconnier, nous dévoile sa stratégie. Au programme: lampadaires-bornes de recharge, quartiers autonomes et centrale de production d’hydrogène vert.

C’est la première interview de Marie-Pierre Fauconnier en tant que directrice générale de Sibelga. L’ancienne présidente de la Creg est pourtant à la tête du gestionnaire des réseaux de distribution de gaz et d’électricité bruxellois depuis un peu plus d’un an.

"Ce n’est pas mon genre de donner une interview sans avoir véritablement quelque chose à dire. Et nous avons voulu, avec le comité de direction, prendre un peu de temps pour élaborer un plan stratégique, dont je peux vous parler aujourd’hui", explique-t-elle. Un plan stratégique élaboré sur la base d’une large démarche participative, qui a conduit à interviewer 400 personnes en interne, mais aussi les principaux "stakeholders" de l’entreprise ainsi qu’un échantillon représentatif des clients de Sibelga.

Le cap, c’est 2050

Il s’agit d’apporter des solutions concrètes, qui ne nécessitent pas des révolutions sur le plan du confort.
Marie-Pierre Fauconnier
Directrice générale de Sibelga

Plus remarquable encore: la démarche a d’abord constitué à établir une vision à long terme, à l’horizon 2050. "Et nous avons, à cet horizon, une vision très ambitieuse pour Bruxelles, souligne Marie-Pierre Fauconnier. Premièrement, nous imaginons que tout le bâti bruxellois sera soit passif, soit à très faible consommation énergétique, ce qui nous impacte directement, puisque 90% des Bruxellois se chauffent au gaz. Deuxièmement, les 118 quartiers de la Région bruxelloise seront, en tout cas pour ce qui concerne la clientèle résidentielle, quasiment autonomes en matière de production et de consommation d’électricité verte. Enfin, il n’y aura plus aucune voiture individuelle: tous les véhicules seront partagés, autonomes et 100% verts."

Une vision qui ne se réalisera pas nécessairement, précise la patronne de Sibelga, mais qui fixe un cap. "Cela nous permet de voir comment, au-delà de notre métier de base, qui est de distribuer le gaz et l’électricité et d’assurer l’éclairage public, nous pouvons évoluer pour soutenir les mesures d’efficacité énergétique, la production d’énergie renouvelable et la mobilité durable – trois thèmes sur lesquels Sibelga est attendu par ses clients. Nous voulons faire entrer la transition énergétique dans toutes les maisons et les entreprises bruxelloises. C’est notre credo. Il s’agit d’apporter des solutions concrètes, qui ne nécessitent pas des révolutions en terme de confort."

Un plan stratégique sur 5 ans

Les bâtiments passifs ou très basse énergie, on voit. Les 118 quartiers quasiment autonomes, ça nous intrigue davantage. "Nous pensons qu’il y aura une production renouvelable qui va être partagée, explique Marie-Pierre Fauconnier. Cela peut être du photovoltaïque, de la cogénération à partir de biogaz, complétés par des batteries. Chacun ne pourra pas se le permettre, mais à l’échelle d’un quartier, c’est possible. Cela ne suffira pas pour couvrir les pics de consommation hivernaux, il faudra donc interconnecter les réseaux, et à certains moments, recourir, par exemple, à la production de l’éolien en mer ou au stockage sous forme d’hydrogène."

Et sur le tout à la voiture électrique, autonome et partagée, on exprime quelques doutes. "Je n’ai pas dit électrique, j’ai dit vert, corrige la patronne de Sibelga. Cela peut inclure le CNG vert ou l’hydrogène. Et au-delà de l’aspect énergétique, le véhicule électrique répond aussi aux questions de qualité de l’air, qui préoccupent fortement les Bruxellois."

À l’horizon 2050, il faudra que les consommateurs aient des comportements vertueux et ne rechargent pas tous leurs véhicules en même temps, mais des solutions technologiques existent.
Marie-Pierre Fauconnier


15 projets concrets

Concrètement, Sibelga a traduit cette vision dans un plan stratégique 2020-2024, qui a été validé il y a quelques semaines par ses actionnaires, les communes bruxelloises. Un plan qui comprend 15 projets qui devraient être implémentés durant cette période, même si certains doivent encore faire l’objet d’analyses.

"Un exemple? Nous pensons à produire de l’hydrogène par électrolyse, à partir d’électricité renouvelable, sur un terrain dont nous disposons à Anderlecht. Mais nous devons encore voir ce que cela implique en termes de permis ou de régulation", explique Marie-Pierre Fauconnier.

Sibelga travaille également, en partenariat avec les CPAS, sur une application qui aidera la clientèle précarisée à gérer sa consommation.

→ Un projet certain, par contre, est celui qui concerne la gestion des actifs de Sibelga. "Nous allons utiliser l’intelligence artificielle pour définir la politique d’investissement et de maintenance de nos actifs. Ceci peut signifier en remplacer certains plus tôt pour éviter un incident, et d’autres plus tard, afin de faire des économies." Autre projet qui a déjà commencé à se concrétiser: l’autoconsommation collective. "Très concrètement, nous avons déjà deux projets pilotes avec des écoles, à Forest et à Ganshoren, où la production photovoltaïque locale est réinjectée dans le réseau et consommée par le voisinage à un tarif plus faible."

→ Pour répondre au développement des véhicules électriques, Sibelga va aussi devoir fortement développer la flexibilité. "À l’horizon 2050, il faudra que les consommateurs aient des comportements vertueux et ne rechargent pas tous leurs véhicules en même temps, mais des solutions technologiques existent. À plus court terme, nous allons travailler pour avoir des informations en temps réel pour garantir au niveau local l’équilibre du réseau".

→ Sibelga travaille également, en partenariat avec les CPAS, sur une application qui aidera la clientèle précarisée à gérer sa consommation. "Pour elle, la facture de régularisation fait souvent l’effet d’une douche froide. Nous voulons donner beaucoup plus rapidement des informations sur la consommation réelle pour prévenir le problème."

→ Le gestionnaire de réseau imagine, aussi, développer une solution pour encourager les investissements dans l’efficacité énergétique, dans une Région où près de 60% des habitants sont locataires. "Nous pourrions jouer les intermédiaires pour que les économies que ces investissements apportent soient réparties entre le locataire et le propriétaire", explique Marie-Pierre Fauconnier.

→ Sibelga compte aussi partager ses actifs, comme les lampadaires ou les cabines, avec une série d’acteurs. "Sur les lampadaires, il est possible d’installer des capteurs pour le bruit ou la qualité de l’air. On peut aussi utiliser ces lampadaires comme bornes de recharge pour les véhicules électriques", pointe la patronne de Sibelga.

Pour l’instant, la baisse de la consommation de gaz naturel est moins importante qu’attendu, parce que la rénovation du bâti prend du temps, que les taux de rotation dans les habitations sont lents et qu’il n’y a pas de solution technologique alternative au gaz naturel.
Marie-Pierre Fauconnier

S’adapter à la chute de la consommation de gaz

L’entretien touche à sa fin. On s’étonne. On n’a guère parlé du gaz, dont la consommation devrait baisser, grâce notamment aux mesures d’efficacité énergétique. "Le gaz naturel va être moins utilisé, mais d’autres types de gaz pourront prendre le relais, comme le biogaz, mais aussi l’hydrogène. Je rappelle que 90% des Bruxellois se chauffent au gaz, et que les pompes à chaleur sont souvent compliquées à installer, parce que cela nécessite de la place, et que 60% des Bruxellois sont locataires", répond Marie-Pierre Fauconnier.

On insiste. La consommation devrait tout de même chuter à l’avenir. Sibelga ne va-t-il pas finir par avoir des difficultés à entretenir son réseau? "Il y aura une chute, effectivement. C’est une vraie question, qui devra faire l’objet d’une discussion avec le régulateur, parce qu’il est impensable que le dernier utilisateur paye la totalité des coûts du réseau. Mais cela, c’est à moyen terme. Pour l’instant, la baisse de la consommation de gaz naturel est moins importante qu’attendu, parce que la rénovation du bâti prend du temps, que les taux de rotation dans les habitations sont lents et qu’il n’y a pas de solution technologique alternative au gaz naturel."


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