interview

Pascal De Buck, CEO de Fluxys: "La Belgique ne doit pas rater le train de l’hydrogène"

Entré en tant que juriste chez Fluxys il y a 25 ans, Pascal De Buck occupe aujourd'hui le siège de CEO. ©JONAS LAMPENS

Après une entrée remarquée au Brésil, le gestionnaire du réseau gazier, Fluxys, dévoile ses ambitions pour l’avenir. "En plus du gaz, nous allons construire un réseau de gazoducs pour l'hydrogène et le CO2. Nous sommes à un moment clé", déclare sans détour le CEO Pascal De Buck. Entretien.

Déjà l’un des quatre plus grands opérateurs gaziers d'Europe, Fluxys, le gestionnaire du réseau belge, est en train de déployer ses ailes, de Singapour au Brésil. Son CEO Pascal De Buck a d’ailleurs surpris en ce début d'année en concluant une importante transaction d'une valeur de 177 millions d'euros. Fluxys a en effet acquis une participation de 27,5% dans TBG, l’un des trois principaux gestionnaires du réseau de gaz brésilien. Les communes belges, qui contrôlent Fluxys via la holding Publigaz, s'implantent ainsi pour la première fois en Amérique du Sud.

"Avec la transition énergétique, l'avenir du gaz naturel sur le marché européen est devenu beaucoup plus complexe aujourd'hui."

"C'est un premier pas important", déclare De Buck, depuis le siège social de l’avenue des arts à Bruxelles, où il a débuté sa carrière en tant que juriste voilà 25 ans. "Je n'exclus pas que nous augmentions encore notre participation dans TBG à l’avenir", appuie-t-il. Ce n'est d’ailleurs pas par hasard que la société mère de la société cotée Fluxys Belgium investisse si fortement hors Europe. Le gaz naturel y est en plein boom, contrairement au grand continent. "Avec la transition énergétique, l'avenir du gaz naturel sur le marché européen est devenu beaucoup plus complexe aujourd'hui", déclare Pascal De Buck. "La croissance existe encore en Europe mais nous voulons nous diversifier et rechercher des opportunités plus loin. Dans certaines régions d'Asie et d'Amérique latine, la demande de gaz est en hausse, c'est pourquoi nous installons un bureau à Singapour. Au Brésil, le marché du gaz naturel peut encore croître de 70% d’ici 2040", expose-t-il en guise d'introduction.

Investissez-vous ailleurs parce que c'est devenu difficile en Europe?

Nous étudions comment pouvoir maintenir nos résultats financiers. Nous sommes une société réglementée et nos revenus sont déterminés par la valeur de notre infrastructure. Comme celle-ci se déprécie, nos revenus diminuent. Nous ne pouvons empêcher cela qu'en investissant. Nous nous tournons vers la Belgique, vers l'Europe, mais aussi au-delà.

Allez-vous attirer des capitaux supplémentaires pour cette expansion internationale?

Nous n'avons pas besoin de cela pour le moment. Le capital actuel est suffisant.

Comment voyez-vous l'avenir des infrastructures gazières en Europe?

Le paysage énergétique est à un moment clé. La production et la consommation de gaz diminueront probablement à un moment donné en raison d'une plus grande efficacité énergétique et du passage à d'autres technologies. A court terme, 6 GW de centrales nucléaires seront fermées en Belgique. En Allemagne, plus de 40 gigawatts de centrales au charbon et au lignite vivent leurs derniers instants. Il ne sera pas facile d'absorber cette capacité. Le gaz naturel jouera probablement un rôle important dans une phase de transition.

Et après cette transition? Allons-nous encore utiliser le gaz naturel après 2050?

Il est dangereux de dire maintenant à quoi ressemblera l’avenir dans trente ans. On verra comment le marché évolue, mais l'Europe dit aussi que le gaz naturel peut encore faire partie du mix énergétique. Le CO2 devra alors être capté. Une combinaison de différentes solutions sera nécessaire, y compris l'hydrogène, le biogaz et les carburants alternatifs.

"Nous devons commencer la construction maintenant, afin d'être prêts lorsque le marché en aura besoin", annonce Pascal De Buck. ©JONAS LAMPENS

Une partie de vos pipelines risque de devenir redondante.

Nous pouvons convertir les pipelines existants afin que l'hydrogène ou le CO2 puissent y être transportés. Nous avons lancé le processus commercial pour identifier les endroits où il y a une demande industrielle. Certains nouveaux pipelines seront nécessaires, mais en réutilisant les pipelines existants, nous pouvons limiter les coûts et aller plus vite. Cela se fera étape par étape. À un moment donné, nous aurons différents réseaux, de l'hydrogène, du gaz naturel et peut-être un réseau de CO2 en parallèle. Nous devons commencer la construction maintenant, afin d'être prêts lorsque le marché en aura besoin.

Les conduites de gaz existantes peuvent-elles être réhabilitées simplement?

Cela dépend de la qualité de l'acier, du revêtement et des différences de pression. Le CO2 peut être transporté relativement facilement par les tuyaux existants. Pour l'hydrogène, c'est plus délicat. Mais même dans ce cas, l'investissement pour convertir un pipeline ne représente que 30% de l'investissement requis pour poser un nouveau tuyau.

La Belgique est-elle trop petite pour les énergies renouvelables?

Il existe des calculs d'Elia qui montrent qu'en construisant la capacité maximale des éoliennes et des panneaux solaires, nous atteindrons un peu moins de 60 GW. En été, avec beaucoup de vent, cela suffira en cas d'électrification complète, mais les jours d'hiver, il faudra une alternative en plus. Il y a de fortes chances que nous devions importer. Dès lors, il est possible de produire de l'hydrogène vert loin dans les zones d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient avec beaucoup de soleil et de vent. Mais la question est de savoir comment transporter efficacement ces molécules vertes. Fabriquer de l'hydrogène liquide n'est pas facile. Il existe des solutions mais chaque technologie a ses limites. Quoiqu’il en soit, notre terminal GNL à Zeebrugge est bien placé pour importer ces molécules.

Si nous voulons maintenir cette industrie en Belgique, nos infrastructures doivent permettre de capter le CO2.

Quel rôle voyez-vous pour la capture du CO2?

Sur les 100 millions de tonnes de CO2 que la Belgique émet par an, environ 40 millions proviennent de l'industrie. 16 millions sont inévitables, par exemple lorsque le gaz naturel est utilisé comme matière première pour des processus chimiques. Dans cette optique, soit nous captons ce CO2, soit l'industrie doit disparaître. Si nous voulons maintenir cette industrie en Belgique, nos infrastructures doivent permettre de capter le CO2. Et c’est surtout important dans les pôles industriels.

À Zeebrugge, vous souhaitez construire une usine d'hydrogène avec Colruyt. N'échappez-vous pas à votre rôle de société d'infrastructure indépendante?

La décision finale d'investissement n'a pas encore été prise. Si nous décidons d'investir, nous n'allons pas interférer avec le marché de la production et de la vente de la molécule elle-même. Par exemple, nous pouvons utiliser un modèle où nous louons l'installation en tant que service aux producteurs ou aux fournisseurs d'électricité qui souhaitent convertir leur électricité en hydrogène. Nous resterons alors à l'écart du marché de l'énergie. Nous n'achetons pas d'électricité ni ne vendons nous-mêmes de l'hydrogène.

Aujourd'hui, la Belgique joue un rôle très important en tant que plaque tournante du transport de gaz naturel dans le nord-ouest de l'Europe.

Il est facile de parler d'hydrogène "vert", mais dans la pratique, les centrales au gaz en particulier fonctionneront davantage pour produire l'électricité nécessaire.

Nous n'avons pas notre mot à dire sur la façon dont l'hydrogène sera produit, mais il devra être neutre en carbone. Il y a beaucoup de recherche et développement en cours. Nous sommes dans une dynamique fantastique et les évolutions avancent très vite. Les technologies que nous connaissons aujourd'hui seront dépassées d'ici quelques années. Produire de l'hydrogène par électrolyse et électricité verte n'est pas le seul moyen. En tant qu'entreprise d'infrastructure, nous devons attendre de voir ce que le marché va choisir. Dans tous les cas, nous aurons besoin de pipelines et d'infrastructure. Aujourd'hui, la Belgique joue un rôle très important en tant que plaque tournante du transport de gaz naturel dans le nord-ouest de l'Europe. Nous voulons conserver cette position importante lors du passage à l'hydrogène. Il ne faut pas monter dans le train trop tard.

Une étude récente des gestionnaires de réseaux gaziers estime que d’ici 2040, 27 à 64 milliards d’euros seront nécessaires pour développer un réseau hydrogène européen. Parle-t-on aussi de milliards d’investissements en Belgique?

Nous atteindrons bientôt le milliard d'euros, mais tout dépend du rythme et de la distance souhaitée. En ce qui concerne les pipelines reliant différentes grappes industrielles, nous atteindrons rapidement ce montant, même en récupérant des parties du réseau de gaz naturel existant. Mais cela ne coûtera pas non plus 5 milliards d'euros.

Avec le plan de relance du gouvernement en tête, nous devrions atteindre un point de basculement d'ici 2025 afin que l'hydrogène et le CO2 forment une part importante de nos activités en Belgique d'ici 2030.

La Belgique disposera-t-elle d'un vaste réseau d'hydrogène et de CO2 d'ici cinq à dix ans?

La Commission européenne veut agir rapidement et il y a plusieurs projets concrets de l'industrie qui peuvent être mis en place d'ici la seconde moitié de la décennie. Il faudra alors que la première infrastructure soit prête. Avec le plan de relance du gouvernement en tête, nous devrions atteindre un point de basculement d'ici 2025 afin que l'hydrogène et le CO2 forment une part importante de nos activités en Belgique d'ici 2030. Les dix prochaines années seront cruciales.

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