interview

Philippe Van Troeye (Engie Electrabel): "Pour janvier et février, c'est tendu"

Philippe Van Troeye est l’invité de BIG BOSS sur BX1 ce lundi après le "18h" et sur lecho.be. ©Dieter Telemans

Il est rare dans les médias. L’entreprise qu’il dirige, c’est tout le contraire. Cette semaine encore, Engie Electrabel a annoncé que Doel 1 ne serait pas relancé comme prévu en décembre, ravivant les craintes de pénuries électriques cet hiver. Le point avec Philippe Van Troeye, CEO d’Engie Electrabel et d’Engie Benelux.

L’hiver approche. Vous attendez-vous à des pénuries d’électricité?
La situation est tendue pour janvier et février. Mais elle était tendue en novembre, avec un seul réacteur en service, et nous avons pu la gérer. En janvier-février, on sera sur des mois plus froids, avec moins de certitudes en termes d’importations. Face à cette situation, nous prenons nos responsabilités. Primo, nous mobilisons nos équipes pour ramener progressivement nos réacteurs sur le réseau. Deuzio, nous mettons des moyens complémentaires en place, comme la centrale de Vilvorde, qui n’était plus en service, des centrales de cogénération, ou la flexibilité de la demande chez nos gros clients industriels. Au total, nous avons mobilisé plus de 1.000 MW complémentaires, ce qui correspond à un réacteur supplémentaire. Je ne me suis pas encore fait à l’idée que des délestages auront lieu.

Les travaux sur Doel 1 prendront plus de temps que prévu. Il y aura aussi du retard pour Doel 2?
Aujourd’hui, j’ai des éléments qui me laissent penser que non. Les travaux supplémentaires que nous devons engager à Doel 1 se trouvent à un endroit spécifique de la tuyauterie où, lors d’une inspection par caméra, nous avons détecté une trace d’une possible anomalie. À Doel 2, le même examen au même endroit ne montre rien. Mais nous devons confirmer cela par des inspections supplémentaires, avec des robots adaptés.

"Prolongation du nucléaire ou pas, il va falloir construire des centrales au gaz."

On risque tout de même de devoir passer l’hiver avec trois réacteurs?
Oui. Doel 3 et Tihange 1 tournent, et à Doel 4, les choses avancent bien. On a déjà passé un hiver avec 2.000 MW à l’arrêt sans qu’il y ait la moindre coupure. Et cette année on a trouvé 1.000 MW complémentaires. Donc il n’est pas sûr qu’il y aura des délestages. Nous travaillons encore à mobiliser d’autres moyens. On n’a pas renoncé à certaines pistes. Electrabel continue à proposer des solutions.

Comme les centrales électriques flottantes?
Oui. Nous avons des contacts avec la régie des voies navigables en Flandre pour voir où ces bateaux pourraient être mis à quai, et avec Elia pour voir où ils pourraient être connectés. Mais ce sont des mesures de dernier recours, que nous n’activerons que dans le scénario du pire, c’est-à-dire pas de Tihange 3, pas de Doel 1 et 2…

Concernant Tihange 3, vous demandez à l’AFCN, le gendarme du nucléaire, l’autorisation de redémarrer avant d’avoir placé une nouvelle dalle de toit au bunker touché par des problèmes de béton…
Nous avons remis un dossier très solide avec les analyses et les calculs de bureaux d’études pour nous assurer de la résistance de ce bâtiment. Nous proposons de phaser les opérations de réparation, en plaçant par exemple une nouvelle dalle de toit lors du prochain arrêt. Il appartient à l’Agence de faire son bilan. Mais mettre la dalle d’ici décembre, ce n’est pas possible.

N’est-on pas en train de bricoler dans le nucléaire?
Certainement pas. Le secteur nucléaire est le plus contrôlé au monde. Electrabel investit plus de 200 millions d’euros par an dans ses centrales nucléaires, pour les entretenir et les moderniser. Pour les trois réacteurs que nous avons prolongés, nous sommes engagés dans un programme d’investissement de plus d’1,3 milliard d’euros, ce qui fait de nous un des plus grands investisseurs industriels de ce pays.

Tout de même, n’a-t-on pas trop tiré sur ce parc nucléaire, aujourd’hui vieillissant, et trop peu anticipé la suite?
Aux Etats-Unis, beaucoup de centrales ont déjà dépassé les 40 ans, et la plupart devraient tourner 60 ans. Il n’y a pas de limite à 40 ans.

Vous êtes pour une prolongation?
Je n’ai pas un avis tranché là-dessus. Ma préoccupation, c’est que quel que soit le scénario, on anticipe la décision. On aura besoin d’un mécanisme de soutien pour permettre la construction de nouvelles centrales au gaz, nécessaires dans tous les cas. Ces centrales, il va falloir les construire. Ce sont des projets qui demandent des années. Il ne faut pas attendre de savoir si on va prolonger le nucléaire ou pas pour prendre les mesures nécessaires.

OK, mais la prolongation de certains réacteurs, vous la préparez?
Tant qu’il n’y a pas de visibilité, et vu la situation globale, je ne vais pas me lancer dans des investissements… J’attends de voir quelle direction prendra le prochain gouvernement. Le nucléaire peut constituer une énergie de transition pour aider le pays à atteindre ses objectifs CO2. Mais je pars du principe qu’on sort du nucléaire en 2025, comme le veut la loi.

Le résultat d’exploitation d’Electrabel n’a cessé de se dégrader: il est passé de 1 milliard d’euros en positif en 2010 à 857 millions dans le rouge en 2017. Le métier ne rapporte plus?
Effectivement, les prix de l’électricité sur les marchés en Europe ont connu une forte baisse depuis dix ans. Cela a eu un effet direct sur nos résultats, qui ont aussi été fortement impactés par l’indisponibilité de notre parc nucléaire, mais aussi par la réévaluation des provisions pour le démantèlement des réacteurs et la gestion des déchets nucléaires. Mais notre responsabilité couvre l’ensemble du cycle de ces investissements: leur conception, leur exploitation et leur démantèlement. Electrabel a toujours assumé, assume et assumera.

"On assumera les coûts du démantèlement. Cela fait partie de nos dettes."

Les coûts d’enfouissement des déchets nucléaires vont exploser. Êtes-vous sûr d’avoir la capacité de les financer?
Electrabel dispose d’un bilan fort, qui permettra d’assumer cette charge. Oui, l’addition sera plus lourde, mais je ne suis pas inquiet. L’entreprise est solide, même si ses résultats actuels sont marqués par les provisions. Nous produisons de l’électricité depuis 100 ans dans ce pays. Nous serons encore là dans 100 ans.

Pour mieux encadrer les provisions nucléaires, la ministre Marghem a envoyé un nouveau texte à la Commission des provisions nucléaires. Que prévoit-il?
Je n’ai pas encore vu ce texte. C’est le législateur qui décide. Le système existant a des garde-fous, si le législateur souhaite les renforcer, je le comprends. Nous assumerons les coûts. Cela fait partie de nos dettes.

Même si ces coûts devaient exploser?
Ce sont les autorités qui détermineront la technique de stockage des déchets, et donc son coût réel. L’estimation est passée de 4 à 10 milliards d’euros dans le pire des cas, c’est gigantesque. Mais encore une fois, nous assumerons.

Electrabel a fait remonter un dividende de 1,7 milliard d’euros en 2017 à Engie. Il y a aussi eu beaucoup de ventes d’actifs dans le périmètre d’Electrabel. Paris serait-il en train de siphonner Bruxelles?
Ce dividende en nature a été versé après 15 années sans dividende. Je comprends la question mais il faut la resituer dans le contexte. Je rappelle que la solidité de notre bilan fait l’objet de contrôles par la Commission des provisions nucléaires. En ce qui concerne les actifs vendus, Engie a fait un virage stratégique important, et quitte certaines activités historiques. Le produit des ventes reste disponible sous forme de cash.

Peut-on dire que les bonnes années d’Electrabel sont derrière?
Chaque fois qu’il y a un ajustement des provisions, c’est tellement lourd qu’Electrabel ne peut pas être en positif – même si les centrales redevenaient disponibles à plus de 80% et que les prix remontaient. Il y a eu de très bonnes années avec le nucléaire, maintenant, ces activités représentent un poids important. À côté de cela, nous sommes aussi le leader de l’efficacité énergétique et le premier développeur vert du pays. Notre champ de croissance est là.

Conclusion: les meilleures années sont bien derrière…
Les années qui viennent seront différentes. L’important, c’est de préparer notre futur. Le monde de l’énergie change, nous aussi. Ceux qui travaillent dans les nouveaux métiers comme l’efficacité énergétique ou les énergies renouvelables ont de belles années devant eux, car ces compétences sont en croissance.

Comment va évoluer l’emploi?
Les services sont les activités qui génèrent le plus d’emplois. On a recruté 730 personnes cette année, surtout dans nos activités liées à Cofely, Fabricom et Axima, où on a des besoins importants de profils techniques: ingénieurs, techniciens, électromécaniciens… En 2019, Engie va encore engager 1.000 personnes dans les métiers de la transition énergétique. Ce sont des profils en pénurie, mais il y a de l’intérêt pour notre entreprise, et nous prenons parfois l’initiative d’attirer des personnes qui n’ont pas la formation technique, et de les former. À Bruxelles, nous avons un partenariat avec Actiris, dans le cadre d’un programme spécifique orienté vers les femmes. Les enjeux pour le groupe, ce n’est pas que le nucléaire, c’est la réussite de la transition énergétique en Belgique. 

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