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Pourquoi Isabelle Kocher a pris la porte

Isabelle Kocher était la seule femme dirigeante exécutive d'un groupe du CAC 40. ©jonas lampens

Le couperet est tombé. Isabelle Kocher est remerciée par le conseil d'administration du géant Engie. Analyse de la situation en cinq questions.

C'était dans l'air depuis plusieurs semaines. Isabelle Kocher, la directrice générale de l'énergéticien français Engie depuis près de quatre ans, ne sera pas prolongée à son poste. Le conseil d'administration de l'énergéticien a en effet tranché ce jeudi, confirmant la rumeur qui animait le Tout Paris et tirant un trait sur un règne mouvementé à la tête du géant de l'énergie.

Divergences d'opinions stratégiques, mésententes avec le conseil d'administration, voire désaveu de l'actionnariat, celle qui est entrée chez Engie en tant que CFO en 2011 aura causé bien des remous dans les hautes sphères de l'énergie franco-belge. Pour mieux comprendre les raisons de la colère et les perspectives d'avenir pour le groupe, une approche analytique s'impose. Décodage en cinq questions.

Pourquoi cette éviction?

Le principal reproche fait depuis longtemps à Isabelle Kocher par son conseil d'administration, personnifié par son président, Jean-Pierre Clamadieu, concerne sa trop forte inclination stratégique, intellectuelle même, au détriment de la dimension opérationnelle qu'impose la fonction de CEO d'un tel groupe. "La stratégie est l'affaire du CA, pas du dirigeant", nous glisse-t-on en coulisses. Conséquence, les choix d'Isabelle Kocher se seraient heurtés aux volontés de l'actionnariat au fil de son mandat, résultant en une diversification des métiers du groupe jugée par certains excessive, empêchant le cours de Bourse de décoller, condamné à la stagnation contrairement à ceux des concurrents européens du secteur tels Enel, Iberdrola ou E.ON, et du reste du CAC 40. 

Ensuite, d'aucuns soulignent le manque de soutien dont Isabelle Kocher bénéficiait au sein de l'actionnariat du groupe. En particulier, sa garde rapprochée, jugée trop faible, les mésententes avec Jean-Pierre Clamadieu et les réticences, ouvertement exprimées, du Président Emmanuel Macron quant aux compétences de la patronne auront fortement pesé dans la balance, l'Etat français disposant de 24% du capital du groupe.

Sa tentative de céder les participations d'Engie dans le nucléaire belge à EDF sans l'aval de son conseil d'administration a contribué à l'éviction de Kocher.

Deux événements lui auront sans doute coûté la confiance du conseil et auront scellé le destin de la dirigeante. Sa tentative, d'abord, de céder les participations d'Engie dans le parc nucléaire belge à l'autre géant français de l'énergie EDF, le tout sans l'aval de son conseil d'administration et en dépit de l'avis du gouvernement belge, à l'époque incarné par Charles Michel (MR).

Son contournement de la décision du CA, ensuite, dans le dossier Suez, dont Engie dispose de 32% des parts. Isabelle Kocher était allée à l'encontre de l'avis du conseil, proposant au Premier ministre français Edouard Philippe de procéder à une OPA sur Suez, ce qui aurait fortement déplu à Jean-Pierre Clamadieu et "aurait dû lui coûter sa place à ce moment-là", nous concède-t-on encore.

Enfin, une tribune de soutien à Isabelle Kocher signée par une longue liste de personnalités et publiée dans Les Echos le 3 février dernier aura sans doute fait office de dernier clou du cercueil, le sommet de l'Etat et de l'actionnariat l'ayant sans doute perçu comme un ultime affront. 

Quel impact sur la stratégie du groupe?

La stratégie conduite par Isabelle Kocher aura mené l’énergéticien à conserver une présence marquée sur les fronts des énergies renouvelables, des infrastructures, des services ou encore de l’énergie nucléaire en Belgique par l’intermédiaire d’Electrabel, ce que d’aucuns estiment contraire au courant actuel de l’industrie. La principale volonté exprimée par Jean-Pierre Clamadieu pour le futur d'Engie consiste en "l'accélération de la transformation du groupe". La véritable question sera donc celle de la spécialisation du groupe à certains métiers particuliers au profit d'autres afin de rétablir la rentabilité et éponger la dette.

Nul doute que la mission qui incombera au (à la) successeur(e) d'Isabelle Kocher sera de faire renouer le cours de bourse du groupe avec la croissance. Dans cette optique, la stratégie de la transformation devrait se poursuivre mais elle prendra vraisemblablement une forme différente. 

Qui pour lui succéder?

Avec le départ d'Isabelle Kocher s'en va la seule femme dirigeante du CAC 40. Tout un symbole qui pourrait peser lourd sur la désignation de son (sa) successeur(e), dans un secteur majoritairement fait d'hommes. Un profil type se détache d'ailleurs déjà: "il faut quelqu'un de loyal, avec de fortes compétences opérationnelles et une grande expérience dans la transformation de sociétés. De préférence une femme", nous confie une source bien informée.

Dominique Leroy pourrait lui succéder. Ou peut-être Sophie Dutordoir.

Quatre candidates semblent d'emblée se détacher, dont deux Belges. Dominique Leroy, d'abord, à peine refusée à la tête de l'opérateur télécom néerlandais KPN, fait office de candidate idéale. "Son accent opérationnel correspond au profil, pourquoi pas?", nous avoue-t-on au sujet de l'ancienne CEO de Proximus. Sophie Dutordoir, ensuite, bénéficie de l'expérience nécessaire de la vie au sein du groupe, du fait de ses années passées à la tête d'Electrabel. "Elle serait la candidate idéale", nous dit-on encore.

Deux Françaises, enfin, se détachent du peloton, apprend-on à bonne source. L'actuelle patronne de la RATP Catherine Guillouard, qui siégeait d'ailleurs au conseil d'Engie jusqu'à l'an dernier, et Sandra Lagumina, l'ancienne directrice générale adjointe d'Engie, "très appréciée des équipes" et renvoyée par Isabelle Kocher.

Quel rôle jouera Jean-Pierre Clamadieu?

L'actuel président du conseil d'administration était pressenti pour endosser la double casquette de président et de directeur général, comme c'était le cas de Gérard Mestrallet entre 2008 et 2016. Finalement, le pilotage opérationnel du groupe sera confié de manière collégiale à Paulo Almirante, directeur général des Opérations, Judith Hartmann, directrice financière et Claire Waysand, secrétaire générale, cette dernière assumant le mandat de directeur général par intérim.

Jean-Pierre Clamadieu sera amené à éteindre l'incendie politico-médiatique encerclant le groupe en cette fin d'ère Kocher. Du reste, c'est bien la poursuite de la transformation du groupe qui occupera son temps avec, en prime, la question du nucléaire belge à résoudre.

Quel impact sur la Belgique?

Premier fournisseur d'énergie en Belgique et principal exploitant des sept réacteurs du territoire, Engie entretient une relation toute particulière avec le Royaume. Avec 2,1 milliards d'euros additionnels provisionnés pour programmer la sortie du nucléaire prévue, sauf preuve du contraire, à l'horizon 2025, le groupe, par l'intermédiaire de sa filiale Electrabel, reste solidement ancré en Belgique, à l'image du CA récemment remanié d'Electrabel. Avec Johnny Thijs comme président du conseil, la filiale sera sans doute amenée à jouer un rôle de plus en plus prépondérant sur la gouvernance de l'ensemble du groupe.

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