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analyse

Qui sauvera le citoyen face à la hausse de sa facture d'énergie?

La flambée des prix de l'énergie s'explique en partie par l'explosion de la demande de gaz naturel. ©Bloomberg

La composante énergétique n’est qu’une partie de la facture de gaz et d’électricité. Face à la flambée des cours, que peuvent faire acteurs du secteur et politiques pour éviter que la situation devienne catastrophique pour certains ménages?

La flambée des prix de l'énergie est partout. Alors que la hausse des cours du gaz naturel et de l'électricité sur les marchés de gros commence nettement à se faire ressentir sur les factures des consommateurs finaux, les États européens redoublent d'imagination pour tenter d'en protéger les citoyens les plus défavorisés.

30%
La composante "énergie" de la facture d'électricité ne compte que pour 30% du total (50% pour le gaz).

En Espagne, par exemple, comme le révèle l'AFP, le gouvernement a présenté une nouvelle série de mesures pour faire baisser la facture électrique des consommateurs dont une baisse temporaire de l'impôt spécial sur l'électricité ou encore la mise en place d'un mécanisme permettant de limiter les bénéfices extraordinaires engrangés par les compagnies d'électricité grâce aux prix élevés de l'énergie sur les marchés internationaux.

Chez nous, alors que, selon le régulateur de l'énergie (Creg) la barre des 1.000 euros par an pour un contrat de fourniture d'électricité et celle des 1.600 euros pour le gaz ont été franchies, les propositions de solutions fusent de toutes parts, au point de créer une cacophonie difficile à déchiffrer. Pour y voir plus clair et comprendre les leviers pouvant être actionnés face à cette situation exceptionnelle, il convient de se pencher sur les différentes composantes de la facture ainsi que ce qu'elles alimentent.

Les fournisseurs, victimes de la situation ?

Rappelons-le, la partie "énergie" de la facture - celle directement influencée par la hausse des prix sur les marchés rencontrée actuellement - ne représente qu'une fraction du décompte final.

"Les fournisseurs ne peuvent pas faire grand-chose. Ils sont, eux aussi, confrontés à la flambée des prix sur les marchés de gros."
Stéphane Bocqué
Porte-parole de la Febeg

En l'espèce, le fournisseur n'est responsable "que" d'environ 30% de la facture finale d'électricité et de 50% de celle de gaz.

Et pour les fournisseurs, déjà acculés par un marché extrêmement concurrentiel et des marges faméliques, la marge de manœuvre face à une hausse des prix sur les marchés n'est que limitée. "Les fournisseurs ne peuvent pas faire grand-chose. Ils sont, eux aussi, confrontés à la flambée des prix sur les marchés de gros", explique Stéphane Bocqué, le porte-parole de la Febeg, la fédération belge du secteur. "Les fournisseurs ont déjà accompagné leurs clients précarisés lors de la crise sanitaire, à travers la mise en place d'étalements de paiements par exemple", rappelle-t-il.

Les gestionnaires de réseau, trop gourmands ?

De leur côté, les gestionnaires de réseaux de distribution (GRD), qui comptent pour environ 20 à 25% du solde restant de la facture d'énergie, s'estiment eux aussi limités dans leurs mouvements. "

"Un petit effort des communes en cette période ne serait pas anormal."
Eric De Keuleneer
Économiste de l'ULB

Sur dix ans, les tarifs des GRD ont augmenté de 5%. Compte tenu de l'inflation, on peut donc dire, au minimum, qu'ils sont restés stables. Et ce dans une période de transition énergétique où nous réalisons nos investissements les plus considérables depuis 50 ans", expose Fernand Grifnée, CEO d'Ores, le principal GRD wallon.

Pour l'économiste de l'ULB, Eric De Keuleneer, c'est pourtant bien de ce côté qu'il faut se pencher. "Nos tarifs de distribution font partie des plus élevés d'Europe. Les GRD les appliquent pour assurer des bénéfices élevés aux intercommunales qui les détiennent. Un petit effort des communes en cette période ne serait pas anormal", pointe-t-il. Des accusations dont se défend vivement Fernand Grifnée, qui tient à rappeler le rôle essentiel de la distribution dans le système électrique. "Sans GRD, l'électricité produite est inutilisable. Il est réducteur simplement de nous assimiler aux intercommunales", dit-il.

Pour l'économiste, les tarifs liés au transport de l'électricité sont, eux aussi, relativement élevés. Comptant pour environ 5% de la facture, le poste "transport" semble pourtant inflexible lorsqu'on interroge Elia, le gestionnaire du réseau (GRT). "Nos tarifs sont stables, régulés et fixés jusqu'en 2023", rappelle Jean Fassiaux, le porte-parole.

Les gouvernements, trop limités ?

Le solde de la facture, 35 à 40% environ, est constitué de taxes et redevances diverses. C'est principalement vers ce poste que de nombreux doigts se pointent dernièrement, alors que les revenus tirés alimentent tant les niveaux fédéral que régionaux.

À l'étage fédéral, une mesure a déjà été avancée par la ministre de l'Énergie, Tinne Van der Straeten (Groen). Cette dernière proposera en effet lors des prochaines discussions budgétaires d'étendre le tarif social pour l'énergie à un plus grand nombre de citoyens et d'en prolonger les effets au-delà de cette année. Par ailleurs, la ministre du Climat, Zakia Khattabi (Ecolo) a, quant à elle, évoqué la possibilité d'utiliser les revenus de la mise aux enchères des droits d'émission sur le marché européen des quotas (EUETS), soit environ 350 millions d'euros, pour venir en aide aux citoyens et entreprises en difficulté.

Une solution que salue d'ailleurs Eric De Keuleneer, du moins à court terme, mais que son confrère, l'économiste Philippe Defeyt tend à relativiser. "Le tarif social n'est jamais que le tarif le plus favorable sur le marché. Il faudrait faire en sorte que tout le monde bénéficie du tarif le plus favorable", avance-t-il, regrettant que beaucoup de Belges restent empêtrés dans des contrats énergétiques peu avantageux.

Pour le reste, l'économiste se dit partisan d'une tarification progressive. "Beaucoup avancent l'idée d'une réduction de la TVA sur l'électricité. C'est un mauvais calcul puisque cela aboutirait à une forte baisse des revenus pour l'État en favorisant principalement les consommateurs en haut de l'échelle sociale. Avec la tarification progressive, les ménages les plus pauvres seraient aidés de façon automatique", appuie-t-il.

"Il faut avoir une réflexion sur ce qui relève d'une mission de service public - et qui doit être financé par l'impôt - et ce qui doit être pris en charge par le consommateur."
Philippe Defeyt
Économiste

Enfin, la question de la facture d'énergie en tant que mode de financement de la transition énergétique refait surface chez nos observateurs. "Il faut bien payer la transition énergétique mais il s'agirait d'être plus transparent quant à qui la finance", pointe Fernand Grifnée. Rappelons que le citoyen alimente, à travers sa facture, les budgets fédéral et régionaux pour le développement des énergies renouvelables.

À cela, Philippe Defeyt ajoute qu'il serait sans doute opportun de se demander à qui doit revenir la responsabilité d'alimenter les fonds sociaux repris, aussi, dans la facture. "Il faut avoir une réflexion sur ce qui relève d'une mission de service public - et qui doit être financé par l'impôt - et ce qui doit être pris en charge par le consommateur", commente-t-il.

Solutions à long terme

Parmi les mesures de court terme pouvant être prises par les différents niveaux de pouvoir, on retrouve aussi une proposition du PS, avançant un potentiel rabais forfaitaire sur la facture d'énergie, voire un gel des prix de l'énergie. Mais après avoir stoppé l'hémorragie, il s'agira surtout pour les gouvernements de rendre les factures plus résilientes aux chocs exogènes.

"Nous devons réfléchir à rendre les solutions énergétiques accessibles à tous".
Fernand Grifnée
CEO d'Ores

Comme le rappelle Fernand Grifnée, la situation que nous connaissons aujourd'hui est le fruit des lois de l'offre et de la demande sur les marchés mondiaux de l'énergie. Ici, l'homme prône une "réappropriation plus locale" de l'énergie par le citoyen, rendue possible, entre autres, par l'installation de capacités d'autoproduction chez les particuliers.

"Les panneaux solaires sont aujourd'hui réservés aux plus riches. Nous devons réfléchir à les rendre plus accessibles, par exemple en les installant sur les toits de logements sociaux. Il faut aider les gens à investir dans ces moyens et à se les partager. C'est comme cela qu'on diminuera notre dépendance aux marchés et qu'on augmentera la solidarité", avance-t-il.

Aussi, et tous le rappellent, "l'énergie la moins chère est celle qu'on ne consomme pas". Les investissements dans l'efficacité énergétique et l'isolation des bâtiments doivent donc rester une priorité absolue des pouvoirs publics.

Et puis n'oublions pas que les usages s'électrifient, poussant vers le haut la demande d'électricité dans les années à venir. "C'est un paradoxe que le vecteur principal de la transition énergétique soit aussi le plus taxé", souligne ici Stéphane Bocqué de la Febeg. Autant d'éléments qui, dans l'attente de savoir si les prix continueront de flamber, rappellent l'importance de concilier transition énergétique et équilibre social. Bref, le défi est de taille.

Le résumé

  • Face à la hausse des prix de l'énergie et son impact sur la facture, les solutions fusent de toutes parts.
  • Les fournisseurs et gestionnaires de réseaux semblent impuissants, malgré les critiques de certains observateurs.
  • Les mesures actionnables immédiatement se trouvent surtout du côté fédéral, bénéficiaire d'une partie des revenus fiscaux tirés de la facture.
  • À plus long terme, l'efficacité énergétique et l'autoproduction sont mises en avant comme solutions de résilience face aux chocs exogènes.

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