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Sans l'option nucléaire, le système énergétique belge perd son plan b

Sans l'atome, la Belgique pourra-t-elle garantir sa sécurité d'approvisionnement? ©Photo News

Engie va arrêter d'investir dans la prolongation des centrales nucléaires. Or, la Belgique pourra-t-elle garantir sa sécurité d'approvisionnement sans ses réacteurs?

La nouvelle de l'arrêt par Engie Electrabel de tous les projets liés à la prolongation de ses centrales nucléaires dévoilée ce mardi dans nos colonnes a fait grand bruit. Par une annonce vidéo communiquée en interne aux employés de la filière nucléaire d'Electrabel, l'énergéticien a en effet indiqué son intention d'interrompre tous les projets "LTO" (Long term operations) et les investissements liés à la prolongation du nucléaire.

La vidéo diffusée en interne aux employés du pôle nucléaire d'Engie Electrabel.

Pour autant, cette annonce n'est pas surprenante au regard de la communication d'Engie sur le dossier de la prolongation du nucléaire belge. L'entreprise avait en effet longuement mis le gouvernement en garde sur la nécessité de trancher la question une bonne fois pour toutes avant la fin 2020. Or, si la coalition Vivaldi a fait le choix de la sortie de l'atome, elle l'a fait en gardant la porte ouverte d'une éventuelle prolongation d'un ou deux réacteurs en cas de risque pour la sécurité d'approvisionnement constaté lors d'une évaluation programmée à novembre 2021. Ce n'est désormais plus possible.

Prolongation impossible ?

Ce mardi, Engie a donc fait le choix de s'aligner pour de bon sur la loi de sortie du nucléaire votée en 2003. Par cette communication envoyée à ses employés, l'entreprise a rappelé une fois encore l'impossibilité de décider de prolonger deux réacteurs en 2021, faute de temps. La fuite de cette annonce interne a contraint l'énergéticien à arrondir les angles, déclarant ensuite: "Electrabel se doit de travailler sur les deux options de fermeture et de prolongation. C’est en ce sens que le Chief nuclear officer s’est exprimé en interne envers les équipes de Doel et de Tihange."

"Electrabel se doit de travailler sur les deux options de fermeture et de prolongation."
Engie Electrabel

Pour autant, l'énergéticien ne change pas sa ligne en ce qui concerne le timing plus que serré qui s'imposerait à lui en cas de prolongation. Pour cause, il faudrait au mieux, 30 mois pour finaliser les études de conception, lancer des appels d'offres et terminer les travaux d'amélioration. De plus, 30 à 36 mois sont nécessaires pour commander le nouveau combustible nécessaire au fonctionnement des centrales, ce qui contraindrait Engie à dépasser la deadline de 2025, prévue par la loi.

"En novembre 2021, nous évaluerons s'il n'y a pas de problème au niveau de la sécurité d'approvisionnement, et nous aviserons, le cas échéant."
Jonas Dutordoir
Porte-parole de la ministre fédérale de l'Energie

Du côté de la ministre de l'Énergie, Tinne Van der Straeten (Groen), on fait le choix de comprendre que "rien ne change". Refusant (à nouveau) de répondre à nos questions, son porte-parole, Jonas Dutordoir, nous affirme: "Engie s'aligne sur l'accord gouvernemental et la loi. En novembre 2021, nous évaluerons s'il n'y a pas de problème au niveau de la sécurité d'approvisionnement, et nous aviserons, le cas échéant."

Oui, sauf que l'information telle que communiquée en dernière minute par Engie et telle que comprise par la ministre ne correspond pas tout à fait à l'interprétation qui en est faite en interne. Pour de nombreux observateurs et acteurs du dossier, cette vidéo informative marque bien la fin de l'ère nucléaire belge et s'accompagne de nombreuses questions.

Quelles alternatives?

Bien sûr, pour remplacer l'atome, des alternatives existent. Il est d'abord prévu que, dans une logique de transition énergétique, le renouvelable prenne une place sans cesse plus grande dans le mix énergétique du pays. Aussi, selon l'étude du consortium universitaire EnergyVille, la part de l'énergie produite par des sources renouvelables devrait atteindre 50% en 2030, contre 13,7% en 2019. Pour ce faire, les chercheurs estiment que les capacités éoliennes offshore devraient se monter à 4,6 GW et autant pour les sites terrestres. Les chiffres peuvent grimper jusqu'à 12,6 GW pour l'énergie solaire. Notons qu'en 2019, le nucléaire comptait pour 48,8% de la production électrique belge.

50%
du mix énergétique
Selon EnergyVille, la part du renouvelable dans le mix énergétique devrait atteindre 50% d'ici 2030.

Ce développement du renouvelable est bien sûr au centre de la stratégie de la ministre de l'Énergie, mais elle ne part pas avec une longueur d'avance. En effet, pour 2020, la part du renouvelable ne devrait atteindre que 11,68% du mix énergétique, ce qui correspond à un retard au regard des objectifs climatiques européens fixés à 13% et qui se traduira par une facture d'importation d'énergie verte qui pourrait monter jusqu'à 31 millions d'euros.

Le mix énergétique belge à l'horizon 2030

Le gaz et le cas du CRM

Pour permettre la transition vers un mix énergétique décarboné et dépourvu de production nucléaire, l'Etat belge a fait aussi le choix du gaz et donc de rejeter plus de CO2 dans l'atmosphère en attendant que le renouvelable puisse prendre le relais.

Et pour intégrer de nouvelles centrales thermiques au réseau, le gouvernement planche sur la mise au point d'un mécanisme de rémunération de la capacité (CRM), censé subsidier la capacité mise à disposition par les producteurs d'électricité du pays et, donc, garantir la sécurité d'approvisionnement lors de cette période de transition.

Problème, le CRM n'est pas prêt. Après d'interminables allers-retours entre le cabinet de la ministre précédente, la Chambre des représentants et la Commission européenne, le mécanisme est actuellement sous le coup d'une enquête de cette dernière afin d'évaluer s'il ne constitue pas une aide d'Etat déguisée. Parce qu'elle peut durer jusqu'à 18 mois, et que les premières enchères du CRM sont programmées au 31 octobre 2021, cette enquête risque théoriquement de retarder la mise en place du mécanisme, même si la ministre assure que la Commission est consciente du timing auquel doit faire face le pays.

Parmi les autres inconnues du dossier, la question du volume devant être mis à disponibilité du réseau ne sera pas tranchée avant mars 2021. Rappelons qu'Elia estime à 3,9 GW la capacité à ajouter. Un chiffre que le régulateur (Creg) juge surestimé.

Le CRM – dont le coût final exact n'est pas non plus connu – ne disposera donc pas de filet de sécurité en cas de ratage ou de retard. Une tuile pour un dossier où rien ne s'est jamais passé comme prévu.

La facture d'électricité

L'un des autres engagements pris par la ministre Van der Straeten est celui de ne pas augmenter la facture d'électricité. Et la transition énergétique a un coût.

Aussi, dans le cas du CRM, la ministre s'est engagée ne pas reporter le poids du mécanisme sur la facture. La note des formateurs prévoit ici que "le coût du CRM dans la facture énergétique sera compensé par une réduction proportionnelle de la part fédérale dans la facture." Pour financer cette compensation, la ministre a indiqué étudier la possibilité de créer un fonds ad hoc, alimenté par le budget de l'Etat. De plus, elle indique, dans sa note de politique générale, travailler à l'introduction d'une norme énergétique. "Cet instrument devra suivre l’évolution des prix de l’énergie en Belgique et chez nos voisins pour les clients résidentiels et les
entreprises", précise la note en question.

Encore reste-t-il à établir l'impact potentiel que pourront avoir les importations. En effet, sans les 6 GW de capacité nucléaire, le pays risque de devoir se reposer sur les réseaux voisins pour assurer sa sécurité d'approvisionnement, comme ce fut le cas en 2018, année marquée par la faible disponibilité des unités nucléaires. Enfin, le développement des technologies de stockage, complémentaires à l'intermittence du renouvelable, auront inévitablement un rôle à jouer, mais, là aussi, le coût sera conséquent.

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