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analyse

Sortie du nucléaire: faut-il craindre une trop grande dépendance au gaz et à son prix?

En 2020, près de 205 TWh de gaz ont transité par la Belgique. ©Gazprom

Alors que la Belgique s'apprête à ajouter des centrales à gaz à son système électrique, les prix de l'énergie explosent sur les marchés mondiaux. De quoi craindre pour la sécurité d'approvisionnement et la facture après l'arrêt des réacteurs nucléaires?

Cette semaine, la flambée des prix de l'énergie - et principalement du gaz naturel - sur les marchés n'aura échappé à personne. Et de ce phénomène, outre l'impact déjà visible sur la facture des citoyens, découlent de nombreuses interrogations. En effet, alors que la sortie du nucléaire s'effectuera progressivement entre 2022 et 2025, la Belgique a fait le choix du gaz comme mode de production d'électricité de transition, en attendant le plein essor du renouvelable. Dès lors, d'aucuns s'inquiètent de l'impact de la hausse des prix du gaz sur les prix de l'électricité belge et la question d'une trop grande dépendance de notre système énergétique au gaz étranger émerge.

Rappelons ici que la situation actuellement constatée sur les marchés de l'énergie tient plus d'une conjonction de facteurs ponctuels plutôt que d'une véritable faiblesse dans la chaîne d'approvisionnement. La hausse constatée des prix du gaz est le fruit d'un déséquilibre entre l'offre et la demande mondiale, conséquence indirecte de la reprise économique. Ici, les faibles réserves de gaz européennes, les prix élevés de la tonne de CO2 ou la mauvaise disponibilité de plusieurs installations gazières européennes ont tous contribué à une ruée du continent vers le gaz étranger, et ce, alors que les pays asiatiques sont, eux aussi, passés en mode importateur.

Carrefour gazier

191 TWh
En 2020, la consommation de gaz naturel se montait à 191 TWh en Belgique.

Pour comprendre si la situation actuelle risque de mettre l'approvisionnement en combustible sous pression en Belgique, il faut se pencher sur la place du pays sur le marché européen du gaz. Comme l'explique Laurent Remy, le porte-parole du gestionnaire du réseau gazier Fluxys, la Belgique se trouve à un carrefour des routes du gaz. "En 2020, la consommation de gaz en Belgique était de 191 TWh et la quantité de gaz en transit sur le territoire se montait à 205 TWh. Le gaz entre et sort du pays à travers 18 points d'interconnexion", expose-t-il.

De quoi rassurer quant aux sources d'approvisionnement, d'autant plus que la Belgique se fournit auprès de différents pays. "En 2020, 42% de l'approvisionnement venait de Norvège, 31% des Pays-Bas (dont 10% de gaz riche créé artificiellement sur place à partir de gaz de provenances diverses), 13% de gaz naturel liquéfié (venant de Russie, du Qatar et des États-Unis) et un peu moins de 2% des pays de l'Est", détaille encore Laurent Remy.

"Nous avons la chance d'avoir un réseau hyper-connecté avec beaucoup de sources d'approvisionnement."
Alexandre Viviers
Senior Manager chez Sia Partners spécialisé en énergie

Pour Alexandre Viviers, spécialiste du secteur de l'énergie pour le consultant Sia Partners, l'ajout de gaz à notre système électrique ne devrait pas mettre la chaîne d'approvisionnement sous pression. "Nous avons la chance d'avoir un réseau hyper-connecté avec beaucoup de sources d'approvisionnement. Nous ne sommes pas dépendants d'une seule conduite et c'est un énorme avantage", avance-t-il.

Merit order

Pour les prix, en revanche, c'est une autre histoire. Si les prix du gaz naturel restent très avantageux en Belgique, bien qu'ils connaissent une véritable flambée aujourd'hui, ceux de l'électricité font partie des plus élevés d'Europe. Et l'intégration de centrales à gaz au système ne devrait pas permettre d'alléger la facture.

Afin de comprendre pourquoi, il convient d'introduire le concept de "merit order". Selon la Febeg, la fédération des entreprises énergétiques belge, il s'agit de "l'ordre de priorité de mise en œuvre de capacités de production en fonction de la hauteur du coût marginal variable à court terme d’une unité de production". En clair, c'est lui qui détermine qui doit produire en premier entre les différentes capacités de production électrique (renouvelables, gaz, nucléaire) et qui, par conséquent, détermine le niveau de prix appliqué. "Le prix du marché est égal aux coûts marginaux variables à court terme de la dernière unité qui produit pour répondre à la demande, là où les courbes d’offre et de demande se croisent", dit encore la Febeg.

"Le coût marginal du gaz est généralement plus élevé que celui des autres sources de production, c'est pourquoi il est toujours appelé en dernier pour produire."
Alexandre Viviers
Senior Manager chez Sia Partners spécialisé en énergie

Le mode de production présentant le coût marginal le plus élevé dans le système belge est le gaz. Aujourd'hui déjà, c'est donc son prix qui influence le plus souvent le prix du marché. "Le coût marginal du gaz est généralement plus élevé que celui des autres sources de production, c'est pourquoi il est toujours appelé en dernier pour produire (quand la production combinée des renouvelables et du nucléaire ne suffit pas à couvrir la demande)", explique Alexandre Viviers. "Alors, en vertu du merit order, c'est le gaz qui déterminera l'ensemble des prix du marché", poursuit-il.

Demain, lorsque les réacteurs nucléaires seront arrêtés, il est donc logique que le gaz soit appelé plus souvent à fonctionner, puisqu'il est censé les remplacer durant une période de transition. Dans un futur plus lointain, il est espéré que les renouvelables suffiront à produire 100% de l'électricité consommée et que, dès lors, le prix du marché soit calqué sur leur faible coût marginal. Mais nous en sommes encore (très) loin.

Impact sur la facture

On le comprend, intégrer plus de gaz au système énergétique belge aura tendance à faire grimper les prix du marché. Et dans un contexte haussier des prix globaux du gaz, le phénomène risque d'être encore plus marqué. "Le coût marginal d'une centrale à gaz est déterminé par le prix du gaz sur les marchés, par l'efficacité de la centrale et par le prix de la tonne de C02", décode Alexandre Viviers. Dans l'état actuel des choses, on comprend aisément que le coût marginal des centrales grimpe, et par conséquent, le prix de l'électricité belge aussi.

"Mon hypothèse est qu’avec 0, 1 ou 2 réacteurs nucléaires, les centrales à gaz détermineront de toute façon davantage le prix de l’électricité sur le marché de gros."
Alexandre Viviers
Senior Manager chez Sia Partners spécialisé en énergie

Mais qu'en est-il de la facture? Ici, tout dépend de la fraction de temps où le gaz détermine le prix du marché. Et demain, sans réacteurs nucléaires, cette fraction est amenée à augmenter puisque les centrales à gaz se devront d'épauler les renouvelables. "Mon hypothèse est qu’avec 0, 1 ou 2 réacteurs nucléaires, les centrales à gaz détermineront de toute façon davantage le prix de l’électricité sur le marché de gros. Mais comme c’est déjà souvent le cas à l’heure actuelle, cet impact devrait être plus limité qu’on le croit. La commodité ne représente 'que' 35% de la facture, donc l’impact (relatif) sera plus faible pour les ménages que pour les gros consommateurs industriels", pointe Alexandre Viviers. Rappelons ici que seuls 35% environ de la facture d'électricité sont déterminés par les prix de l'électricité. Et sur ces 35%, le prix du marché belge n'a, au final, qu'un impact limité.

Enfin, il convient de se poser la question du CRM, ce mécanisme de rémunération de la capacité censé subsidier les producteurs d'électricité au lendemain de la sortie du nucléaire. Principalement tourné vers les centrales à gaz, celui-ci devra aussi être financé et, si l'on en croit la ministre de l'Energie Tinne Van der Straeten (Groen), sans toucher à la facture du consommateur. Pas évident.

Le résumé

  • Alors que la Belgique a fait le choix du gaz comme source de production électrique de transition, les prix flambent sur les marchés en raison d'une hausse de la demande mondiale.
  • Pour autant, l'approvisionnement en gaz ne devrait pas être menacé, compte tenu de la position géostratégique idéale de la Belgique.
  • Côté prix, l'intégration de gaz dans le système électrique devrait avoir un impact sur la facture, étant donné le rôle déterminant des centrales à gaz dans le prix de l'électricité belge.

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