Sortir ou pas du nucléaire? Un débat radioactif

Depuis qu'elle a été votée le 31 janvier 2003, la loi sur la sortie progressive du nucléaire n'a jamais cessé d'être remise en question. ©BELGA

À l'approche de la date de sortie progressive du nucléaire, la Belgique en a-t-elle les capacités ou devra-t-elle prolonger certains réacteurs? L'Echo tente de répondre à cette question qui taraude le politique.

Choisie en 2003 comme date de sortie du nucléaire, l'année 2025 semblait à l'époque bien éloignée. Il s'agit aujourd'hui d'une date butoir imminente, le marqueur de la fin d'une ère.

Une date également synonyme de la décision la plus importante que devra prendre le nouveau gouvernement fédéral qui émergera, un jour ou l'autre, du processus politique en cours depuis le 26 mai 2019. Une date qui, selon la loi, doit marquer la fin de la "production industrielle d'électricité à partir de la fission de combustibles nucléaires et l'interdiction de nouvelles centrales nucléaires". Bref, une date qui approche. Et la Belgique n'arrive toujours pas à se décider quant à sa validité.

Remise en question constante

Depuis qu'elle a été votée, le 31 janvier 2003, la loi sur la sortie progressive du nucléaire n'a jamais cessé d'être remise en question. L'échéance choisie, 2025 donc, est devenue le cheval de bataille des pro- et des anti-atomes et un combat prioritaire pour de nombreux partis, à défaut de pouvoir se mettre d'accord sur la technologie sous-jacente en tant que telle.

Aujourd'hui, alors que l'on semble enfin se rapprocher de la formation d'un gouvernement, la question de la prolongation refait surface avec fracas, chaque camp faisant valoir ses arguments, aiguisés depuis de longues années.

"Les chiffres favorables à la prolongation du nucléaires ne sont pas non plus exorbitants. Selon moi, le choix de la prolongation, ou non, a assez peu d'impact en définitive."
Ronnie Belmans
Directeur d'EnergyVille

Cette semaine, la note Vivaldi embrassait d'ailleurs le plan annoncé par la Commission européenne visant à réduire d'ici 2030 les émissions de gaz à effet de serre d'au moins 55% par rapport au niveau de 1990 - et de 95% à l'horizon 2050.

Dans cette optique, la note des préformateurs confirmait le soutien au système d’enchères supposé permettre la construction de nouvelles centrales au gaz, le développement de l’éolien en mer, le renforcement du réseau à haute tension ou le développement de capacités de stockage et de la flexibilité de la demande.

Mais pour le nucléaire, néant. Pas d'accord, seulement l'évocation timide d'une "diminution de la dépendance". Et partout, l'impatience monte. Encore un peu plus. Prolongation ou pas, le temps est venu de trancher.

Sept réacteurs

Pour mieux comprendre la situation dans son ensemble, prenons un peu de hauteur. La Belgique compte sept réacteurs nucléaires, répartis entre les centrales de Doel et de Tihange. La première compte quatre unités: Doel 1, mis en service en 1975 et affichant une capacité de 445 MW, Doel 2 (1975, 445 MW), Doel 3 (1982, 1.006 MW) et Doel 4 (1985, 1.039 MW). La seconde centrale, Tihange, compte 3 réacteurs, devenus opérationnels respectivement en 1975, 1983 et 1985 et présentant une puissance de 962, 1.008 et 1.038 MW.

Ensemble et à condition qu'elles soient disponibles, les deux centrales sont responsables de la plus large portion du mix de production énergétique du pays (48,8% en 2019).

Selon la loi de 2003, et un calendrier de sortie confirmé en 2015, les réacteurs fermeront progressivement leurs portes entre 2022 et 2025, en commençant par Doel 3 en 2022 et en terminant par Doel 2 le 1er décembre 2025. En cause, leur grand âge bien sûr, et les investissements sans cesse grandissants, nécessaires à leur maintien.

Notons que Tihange 1 a déjà été prolongé de 10 ans, tout comme les réacteurs de Doel 1 et 2, même si la prolongation de ces derniers fait actuellement face à la menace d'une annulation par la Cour constitutionnelle en attendant qu'une étude d'incidences environnementales incluant la participation du public et une consultation transfrontalière soit réalisée.

En définitive, ce sont donc les deux réacteurs les plus récents, Doel 4 et Tihange 3, qui font office de candidats crédibles à l'hypothétique prolongation.

Deux candidats à la prolongation

Avec ceci en tête, la question à se poser est la suivante: en cas de prolongation, quels réacteurs sont éligibles? Procédons par élimination. Doel 1 et 2, d'abord, dont le modèle exige qu'ils fonctionnent ensemble, semblent éliminés de facto. Ces deux unités ont déjà fait, en effet, l'objet d'une prolongation et le poids des ans commence à se faire sentir.

De plus, et comme c'est aussi le cas pour Tihange 1, ces unités ne répondent plus aux nouvelles normes de sécurité Wenra, ces recommandations de l'Association des autorités de sûreté nucléaire des pays d’Europe de l’Ouest auxquelles doivent se plier les centrales du continent depuis la catastrophe de Fukushima.

1 milliard
d'euros
La prolongation de Doel 4 et Tihange 3 coûterait 1 milliard d'euros à Engie Electrabel.

Ces nouvelles règles exigent des réacteurs qui puissent résister à la "chute d’un avion de ligne commercial et celle d’un avion militaire représentatifs". En Belgique, seuls les quatre réacteurs les plus récents, à savoir Doel 3 et 4 et Tihange 2 et 3, sont en mesure de résister à une telle catastrophe, d'après l'agence de sûreté nucléaire (AFCN).

Pour se conformer à ces normes, ainsi qu'à celles relatives à la résistance aux séismes, de coûteuses modifications devraient être apportées à ces réacteurs anciens, compromettant ainsi sérieusement leurs chances d'être prolongés.

À ceci s'ajoutent les microfissures - ou "microbulles" - constatées dans les cuves des réacteurs de Doel 3 et Tihange 2 il y a quelques années. Celles-ci, qui ont fait couler beaucoup d'encre et ont été à l'origine de nombreux débats parlementaires par le passé, semblent rendre la perspective de toute prolongation difficilement défendable politiquement. À l'époque, la relance des unités micro-fissurées avait déjà fait l'objet de nombreuses critiques.

"La proportion des émissions de CO2 du système électrique reste minime au regard des autres secteurs comme les transports ou l'industrie."
Ronnie Belmans
Directeur d'EnergyVille

Les vertus relatives de la prolongation

Cette hypothèse, c'est d'ailleurs celle retenue par EnergyVille dans l'élaboration de ses scénarios relatifs à l'approvisionnement en énergie du pays à l'horizon 2030-2050. Fortement commentée et sérieusement considérée, cette étude collaborative des partenaires de recherche flamands KULeuven, Vito, imec et UHasselt, se penche précisément sur la question des effets de la sortie du nucléaire sur la sécurité d'approvisionnement du pays ainsi que son impact sur le mix énergétique et les émissions de CO2.

En cas de prolongation donc, la logique voudrait que la vie de deux réacteurs soit rallongée de dix ou vingt ans. L'impact sur les émissions de CO2 serait alors positif puisqu'elles diminueraient de 25 ou 45 mégatonnes pour le secteur électrique selon le scénario choisi.

Une réduction non-négligeable mais à remettre en perspective puisque "la proportion des émissions de CO2 du système électrique reste minime au regard des autres secteurs comme les transports ou l'industrie", rappelle Ronnie Belmans, le directeur d'EnergyVille. En d'autres termes, la prolongation de deux réacteurs permettrait à la Belgique de voir ses émissions de CO2 reculer de 1 à 2%.

50%
Du mix énergétique
Avec ou sans prolongation, EnergyVille estime que le mix énergétique belge sera composé à 50% d'énergies renouvelables à partir de 2030.

Autre donnée importante avancée par les chercheurs, des économies annuelles à hauteur de 106 à 134 millions d'euros seraient réalisées en cas de prolongation. L'impact sur la facture du consommateur final serait néanmoins minime puisque ce recul des coûts du système électrique entraînerait une diminution de 3,5 euros en moyenne du montant dont doit s'acquitter un ménage moyen chaque année. Notons aussi qu'en cas de prolongation, l'exploitant et propriétaire des centrales, Engie Electrabel, estime devoir investir un total d'environ 1 milliard d'euros pour Doel 4 et Tihange 3.

Face à ces données, Ronnie Belmans tient à remettre la balle au centre. "Les chiffres favorables à la prolongation du nucléaire ne sont pas non plus exorbitants. Selon moi, le choix de la prolongation, ou non, a assez peu d'impact en définitive. Seulement, il est devenu urgent, parce que, sans choix, il est impossible de se préparer et rien ne bouge."

Alternatives au nucléaire

Moins de CO2 dans l'atmosphère et quelques économies sociétales en cas de prolongation donc. Mais que faire si rien ne change et que les centrales ferment?

D'abord, il est établi que l'avenir énergétique sera fait de renouvelable. Selon les estimations d'EnergyVille, le mix énergétique belge sera composé de 50% d'énergie renouvelable à compter de 2030. Et ce, avec ou sans nucléaire. En ligne avec les objectifs climatiques fixés par l'Europe, le développement du renouvelable passera, quoiqu'il arrive, par l'adjonction de 4,6 GW de capacité éolienne offshore, autant pour l'éolien terrestre, ainsi que 11 à 12 GW de solaire.

3,9
Gigawatts
Elia estime que 3,9 GW de capacité additionnelle devra être mise à disposition du réseau en cas de sortie totale du nucléaire.

Le reste de la production d'électricité devra alors être assuré par les importations, le stockage, la biomasse, l'hydroélectrique et, bien sûr, le gaz. Et, là aussi, dans tous les cas, même si les proportions varient selon les scénarios. En effet, à mesure que la société s'électrifie, décarbonation oblige, la demande d'électricité va croissant. Et le renouvelable, de par son intermittence, ne permettra pas de répondre à tous les besoins.

Dans son étude d'adéquation pour la période 2020-2030, Elia, le gestionnaire du transport d'électricité, estimait à 3,9 GW la capacité additionnelle à mettre à disposition du réseau en cas de sortie du nucléaire. Des chiffres confirmés par EnergyVille puisque les chercheurs trouvent que 3,85 GW additionnels seront nécessaires après 2025, résultant ainsi en un pic d'émissions de CO2 en 2026, avant de revenir à un niveau inférieur à l'actuel en 2030 grâce à l'essor du renouvelable.

Il est ici bien question de capacité mise à la disposition du réseau et de centrales au gaz. Et pour permettre l'entrée de cette capacité, un mécanisme de rémunération et un système d'enchères, le CRM, a été voté à la Chambre en juillet dernier. Mais son approbation par la Commission européenne, nécessaire à sa mise en application, se fait encore attendre.

Le risque qu'une enquête plus approfondie soit ouverte par l'Europe est réel, compromettant ainsi les chances du mécanisme d'être prêt pour 2021, la date prévue pour les premières enchères. Nul doute que cet argument peut peser dans la balance de la prolongation. Là aussi, le temps presse.

Déchets radioactifs et Tchernobyl

En résumé, la transition énergétique belge passera de toute façon par plus ou moins de centrales au gaz. Les réacteurs nucléaires, s'ils n'émettent pas de CO2, ne parviendraient, en effet, pas à compléter le tandem énergétique avec le renouvelable. La capacité offerte par les deux réacteurs éventuellement prolongés ne suffirait pas. Et le manque de flexibilité de l'atome ainsi que la faible modularité des réacteurs ne plaident pas pour une complémentarité parfaite avec les énergies vertes.

Mais au-delà de ces arguments, les détracteurs de l'atome ne manquent pas de brandir d'autres désavantages, véritables épouvantails liés à la technologie elle-même. Au-delà de la transition énergétique, le risque d'accidents nucléaires resurgit régulièrement dans le débat. Le spectre de Fukushima et Tchernobyl plane inévitablement sur tout réacteur, tant le souvenir traumatique de ces catastrophes demeure brûlant.

Parce que si la décision appartient au politique, ce sont les acteurs de terrain qui vont devoir s'adapter. Composer avec ou sans réacteurs. Investir, construire.

Plus prégnante encore, la question de la disposition des déchets radioactifs s'ajoute à l'antithèse de la prolongation. Ici aussi, le flou domine. Même si la piste de l'enfouissement géologique semble privilégiée, des incertitudes techniques et financières demeurent et la question éthique persiste. En juin dernier, la Région wallonne et la Région bruxelloise avaient rejeté la solution de l'Ondraf, l'Organisme national des déchets radioactifs et des matières fissiles enrichies, quant à l'enfouissement. Ici encore, le dossier se heurte à une cruelle absence de décision. Un constat décidément régulier.

Urgence

Impatience. Urgence. Voilà les mots qui résument le mieux le dossier de la prolongation du nucléaire. Qu'ils soient pour ou contre, tous les acteurs exigent qu'une décision soit prise. Enfin.

Et au jeu du plus agacé par les tergiversations politiques, c'est sans doute Engie qui gagne. L'opérateur des centrales n'arrête plus ses appels du pied au gouvernement. Il veut la clarté. Parce que si la décision appartient au politique, ce sont les acteurs de terrain qui vont devoir s'adapter. Composer avec ou sans réacteurs. Investir, construire.

Soulignons aussi que, dans tous les cas, des négociations additionnelles entre l'État et l'énergéticien devront avoir lieu. La faible disponibilité du parc nucléaire et la baisse de la rentabilité progressive des centrales coûtent cher et il ne fait aucun doute qu'Engie exigera une forme de garantie en cas de prolongation. Il souhaitera, d'une quelconque manière, transférer une partie du risque financier encouru à l'État en cas de fermeture définitive. En tous les cas, les deux protagonistes devront travailler main dans la main. Et le dialogue se devra d'être meilleur que par le passé.

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