"Tous les trois ans, la production wallonne d'électricité renouvelable double" Francis Ghigny

Le directeur de la Commission wallonne pour l’énergie dresse un bilan positif de la libéralisation. Pour préparer la suite, il veut lancer une réflexion avec les acteurs concernés.

Pour Francis Ghigny, le directeur de la Commission wallonne pour l’énergie (CWaPE), il est urgent d’adapter les réseaux de transport et de distribution d’électricité au développement des énergies renouvelables. Le père des certificats verts, un mécanisme qu’il a conçu lorsqu’il était au cabinet du ministre de l’Energie José Daras, appelle les gestionnaires de réseau (GRD) à investir dans les réseaux intelligents, ou "smart grids".

Encore faut-il faire les bons choix. Et là, le directeur de la CWaPE avertit : il faut éviter les investissements trop hâtifs, comme les "compteurs intelligents", dont l’installation coûterait 600 euros par ménages. Ces systèmes calculent en temps réel la consommation d’un foyer et renvoient l’information au GRD. Ils ont un avenir, mais lorsque le réseau sera adapté aux énergies renouvelables, affirme Francis Ghigny. Aujourd’hui, ce serait la dépense de trop : leur installation coûterait 600 euros par ménage. Pour avancer, la CWaPe propose au ministre wallon de l’Energie Jean-Marc Nollet de créer un groupe de réflexion sur les réseaux du futur, les "REDI" (réseaux électriques durables et intelligents), avec les acteurs concernés, dont les entreprises et les GRD.

Après trois ans, quel bilan tirez-vous de la libéralisation?

CV Express

Francis Ghigny dirige depuis 2002 la Commission wallonne pour l’énergie (CWaPE), l’organe de régulation du marché de l'électricité et du gaz en Région wallonne.

Cet ingénieur civil mécanicien, âgé de 58 ans, a fait ses premières armes dans le secteur énergétique pour le bureau d’études Kembla Coal & Coke, en Australie. En 1978, il entre à l’Institut wallon de développement économique et social et d'aménagement du territoire.

De 1999 à 2002, il est chef de cabinet adjoint, chargé de l’énergie, du ministre wallon de l’Energie et des Transports José Daras. Il prépare la libéralisation des marchés de l’énergie, les certificats verts, les accords de branche avec l’industrie et le Plan pour la maîtrise durable de l’énergie.

Francis Ghigny: Plutôt positif. Ceux qui attendaient une forte baisse des prix ont été déçus. C’était pourtant prévisible. A l’époque, il y avait une sorte de pensée unique pour que les prix baissent. En réalité, c’était loin d’être évident. Le plus important, aujourd’hui, c’est que les gens ont enfin pris conscience de ce qu’ils consomment. On peut désormais aller plus loin et les faire agir. Les clients sont aussi beaucoup plus revendicatifs qu’avant. Autre constat, le système fonctionne, même s’il est un peu plus complexe. Il n’y a pas eu de blackout. Dernier avantage, et non des moindres, l’ouverture du marché a permis à de nouveaux acteurs de y pénétrer en s’appuyant sur l’énergie renouvelable, grâce au mécanisme des certificats verts mis en place en 2003. Tous les trois ans, la production wallonne d’électricité renouvelable double. C’est un grand succès.

Electrabel reste dominant. Ne faut-il pas accélérer l’entrée d’autres producteurs, par exemple pour réduire les prix payés par l’industrie?

Ghigny: Electrabel a l’avantage de posséder les installations de production. Une solution serait de l’obliger à en vendre une partie à de nouveaux opérateurs. Mais cela ne ferait pas forcément baisser les prix, que du contraire, car l’achat de ces installations devrait être amorti. Aujourd’hui, la diversification se fait plutôt à l’échelle européenne. Electrabel a trouvé des nouveaux marchés et ses centrales servent à alimenter les clients à l’étranger, ce qui laisse la place pour des nouveaux opérateurs en Belgique. Quant aux prix, on constate une harmonisation entre les différents pays. Les industriels wallons payent le même prix dans toute la zone couverte par Belpex (Belgique, France, Allemagne, Pays-Bas).

Contrairement à la Belgique, les Etats voisins restent présents dans leurs groupes énergétiques. Cela ne risque-t-il pas d’accroître notre dépendance ?

Ghigny: Si certains pays conservent la maîtrise de leur parc de production, c’est que la libéralisation ne s’y déroule pas bien. Si Electrabel était restée sous la coupole belge, on aurait pu mieux l’influencer, mais la concurrence aurait été, au final, encore moins bonne qu’aujourd’hui. Donc, je ne déplore pas qu’Electrabel soit intégrée dans GDF Suez. Si on veut la libéralisation, il faut pouvoir accepter que des acteurs agissent sur un territoire plus large que la Belgique.

La Wallonie est-elle prête à la sortie du nucléaire?

Ghigny: Nous pouvons sortir du nucléaire si nous contrôlons notre consommation d’électricité et si nous développons de nouvelles centrales de production. Il faudrait créer un cadre stable pour inciter les opérateurs à installer davantage de capacités en Wallonie, mais c’est une compétence fédérale. De plus, les producteurs n’aiment pas être en surcapacité, car cela diminue leurs marges. La difficulté vient aussi de certaines incertitudes quant aux décisions à prendre en matière d’aménagement du territoire. Au niveau régional, il faut encourager la production décentralisée à partir du renouvelable, et là, ça se passe bien, sur un rythme très élevé. Les certificats verts continuent à donner une grande impulsion.

Quel est l’enjeu le plus urgent pour le marché wallon de l’énergie?

Ghigny: L’enjeu, c’est le développement des énergies renouvelables : éolien, hydraulique, photovoltaïque, biomasse. Nous avons les moyens de le faire. Par contre, ce qui manque, c’est parfois la capacité du réseau à accueillir ces productions supplémentaires. Les gestionnaires de réseau (GRD) doivent investir maintenant dans une gestion dynamique du réseau : les "smart grids" (réseaux intelligents). C’est fondamental. Le GRD doit s’arranger pour que le réseau puisse absorber dans toutes les conditions la production centralisée. Il faut pouvoir, par exemple, arrêter une unité de production si le réseau est saturé. Ces situations sont rares, mais il faut pouvoir agir quand c’est nécessaire. Il faut aussi moduler la consommation finale en fonction de la production. Les panneaux photovoltaïques fleurissent dans certains quartiers. En été, les gens ne sont pas là et ne consomment pas, ce qui crée un surcroît d’électricité que le réseau n’arrive pas à absorber.

L’Europe veut généraliser les "compteurs intelligents". Qu’en pensez-vous?

Ghigny: L’Europe a cédé au lobby des équipementiers, qui font croire que tous les problèmes pourront se régler avec une technologie sophistiquée. Mais pour moi, ce n’est par clair. Il faut d’abord se demander à quoi ils vont servir. Il y a une volonté industrielle de développer les compteurs intelligents, mais cela ne rejoint pas nos priorités en termes d’intégration des renouvelables et de limitation des consommations. D’autant plus que la facture finale serait payée par le consommateur.

Quel est le coût de ces compteurs ?

Ghigny: Le coût est estimé à un milliard d’euros pour la Wallonie, si on fait un placement généralisé, quartier par quartier. A charge du consommateur. Les réseaux wallons sont déjà plus chers que dans les autres régions, en raison d’une densité de population moindre. Les Wallons doivent donc faire preuve de plus d’ingéniosité quant aux choix des techniques à mettre en œuvre. Les compteurs intelligents vont arriver bien sûr, mais il faut commencer par les mettre là où c’est le plus pertinent : là où les gens consomment beaucoup et là où il y a des compteurs à budget. Sinon, le surcoût par ménage serait compris entre 50 et 100 euros par an, sans qu’il y ait toujours de réels bénéfices. Nous préconisons donc de commencer par développer les réseaux intelligents, ce qui demande seulement d’installer un millier de points de mesure, localisés dans les cabines de transformation, plutôt que de remplacer 1,7 million de compteurs.

Comment la Région wallonne peut-elle éviter le dérapage ?

Ghigny: J’ai écris cette semaine une lettre au ministre de l’Energie pour lui proposer de constituer un groupe de réflexion sur l’avenir des réseaux électriques. L’objectif sera de définir les priorités du secteur en termes de renouvelable, de diminution de la consommation, de limitation du coût, des pertes de réseau… Si on se met d’accord, on pourra facilement définir les investissements. Si on ne le fait pas, on risque de se faire imposer les priorités par d’autres.

Vous sentez une ouverture du côté du ministre de l’Energie ?

Ghigny: Oui. Cela rejoint très fort leurs préoccupations. Le seul risque est de succomber à la poussée venant de certains acteurs européens et de décider de manière précipitée.

Pensez-vous qu’il faille transférer plus de compétences énergétiques aux Régions ?

Ghigny: Cela dépend jusqu’où on va. Si la tarification des réseaux de distribution est accordée aux régions, c’est une avancée. C’est d’ailleurs ce qui se discute dans le cadre des négociations fédérales. Actuellement, c’est la Creg, le régulateur fédéral, qui approuve les tarifs de distribution. Ce n’est pas cohérent, car ce sont les gouvernements régionaux qui décident du développement du réseau, des énergies renouvelables et des obligations de service public. Or tout cela conditionne les coûts. Par contre, je ne vois pas la nécessité de régionaliser les compétences relatives au transport de plus de 70.000 volts, au nucléaire ou aux grandes centrales.

La Région wallonne met en place une redevance de voirie sur le gaz. Qu’en pensez-vous ?

Ghigny: Le principe d’une redevance ne me choque pas. Elle existe pour l’électricité depuis 2001. Mais une redevance sur le gaz pénalise une énergie plus propre que le mazout ou l’électricité. L’initiative est un peu risquée. 

Francis Ghigny: Plutôt positif. Ceux qui attendaient une forte baisse des prix ont été déçus. C’était pourtant prévisible. A l’époque, il y avait une sorte de pensée unique pour que les prix baissent. En réalité, c’était loin d’être évident. Le plus important, aujourd’hui, c’est que les gens ont enfin pris conscience de ce qu’ils consomment. On peut désormais aller plus loin et les faire agir. Les clients sont aussi beaucoup plus revendicatifs qu’avant. Autre constat, le système fonctionne, même s’il est un peu plus complexe. Il n’y a pas eu de blackout. Dernier avantage, et non des moindres, l’ouverture du marché a permis à de nouveaux acteurs de y pénétrer en s’appuyant sur l’énergie renouvelable, grâce au mécanisme des certificats verts mis en place en 2003. Tous les trois ans, la production wallonne d’électricité renouvelable double. C’est un grand succès.

Electrabel reste dominant. Ne faut-il pas accélérer l’entrée d’autres producteurs, par exemple pour réduire les prix payés par l’industrie?

Ghigny: Electrabel a l’avantage de posséder les installations de production. Une solution serait de l’obliger à en vendre une partie à de nouveaux opérateurs. Mais cela ne ferait pas forcément baisser les prix, que du contraire, car l’achat de ces installations devrait être amorti. Aujourd’hui, la diversification se fait plutôt à l’échelle européenne. Electrabel a trouvé des nouveaux marchés et ses centrales servent à alimenter les clients à l’étranger, ce qui laisse la place pour des nouveaux opérateurs en Belgique. Quant aux prix, on constate une harmonisation entre les différents pays. Les industriels wallons payent le même prix dans toute la zone couverte par Belpex (Belgique, France, Allemagne, Pays-Bas).

Contrairement à la Belgique, les Etats voisins restent présents dans leurs groupes énergétiques. Cela ne risque-t-il pas d’accroître notre dépendance ?

Ghigny: Si certains pays conservent la maîtrise de leur parc de production, c’est que la libéralisation ne s’y déroule pas bien. Si Electrabel était restée sous la coupole belge, on aurait pu mieux l’influencer, mais la concurrence aurait été, au final, encore moins bonne qu’aujourd’hui. Donc, je ne déplore pas qu’Electrabel soit intégrée dans GDF Suez. Si on veut la libéralisation, il faut pouvoir accepter que des acteurs agissent sur un territoire plus large que la Belgique.

La Wallonie est-elle prête à la sortie du nucléaire?

Ghigny: Nous pouvons sortir du nucléaire si nous contrôlons notre consommation d’électricité et si nous développons de nouvelles centrales de production. Il faudrait créer un cadre stable pour inciter les opérateurs à installer davantage de capacités en Wallonie, mais c’est une compétence fédérale. De plus, les producteurs n’aiment pas être en surcapacité, car cela diminue leurs marges. La difficulté vient aussi de certaines incertitudes quant aux décisions à prendre en matière d’aménagement du territoire. Au niveau régional, il faut encourager la production décentralisée à partir du renouvelable, et là, ça se passe bien, sur un rythme très élevé. Les certificats verts continuent à donner une grande impulsion.

Quel est l’enjeu le plus urgent pour le marché wallon de l’énergie?

Ghigny: L’enjeu, c’est le développement des énergies renouvelables : éolien, hydraulique, photovoltaïque, biomasse. Nous avons les moyens de le faire. Par contre, ce qui manque, c’est parfois la capacité du réseau à accueillir ces productions supplémentaires. Les gestionnaires de réseau (GRD) doivent investir maintenant dans une gestion dynamique du réseau : les "smart grids" (réseaux intelligents). C’est fondamental. Le GRD doit s’arranger pour que le réseau puisse absorber dans toutes les conditions la production centralisée. Il faut pouvoir, par exemple, arrêter une unité de production si le réseau est saturé. Ces situations sont rares, mais il faut pouvoir agir quand c’est nécessaire. Il faut aussi moduler la consommation finale en fonction de la production. Les panneaux photovoltaïques fleurissent dans certains quartiers. En été, les gens ne sont pas là et ne consomment pas, ce qui crée un surcroît d’électricité que le réseau n’arrive pas à absorber.

L’Europe veut généraliser les "compteurs intelligents". Qu’en pensez-vous?

Ghigny: L’Europe a cédé au lobby des équipementiers, qui font croire que tous les problèmes pourront se régler avec une technologie sophistiquée. Mais pour moi, ce n’est par clair. Il faut d’abord se demander à quoi ils vont servir. Il y a une volonté industrielle de développer les compteurs intelligents, mais cela ne rejoint pas nos priorités en termes d’intégration des renouvelables et de limitation des consommations. D’autant plus que la facture finale serait payée par le consommateur.

Quel est le coût de ces compteurs ?

Ghigny: Le coût est estimé à un milliard d’euros pour la Wallonie, si on fait un placement généralisé, quartier par quartier. A charge du consommateur. Les réseaux wallons sont déjà plus chers que dans les autres régions, en raison d’une densité de population moindre. Les Wallons doivent donc faire preuve de plus d’ingéniosité quant aux choix des techniques à mettre en œuvre. Les compteurs intelligents vont arriver bien sûr, mais il faut commencer par les mettre là où c’est le plus pertinent : là où les gens consomment beaucoup et là où il y a des compteurs à budget. Sinon, le surcoût par ménage serait compris entre 50 et 100 euros par an, sans qu’il y ait toujours de réels bénéfices. Nous préconisons donc de commencer par développer les réseaux intelligents, ce qui demande seulement d’installer un millier de points de mesure, localisés dans les cabines de transformation, plutôt que de remplacer 1,7 million de compteurs.

Comment la Région wallonne peut-elle éviter le dérapage ?

Ghigny: J’ai écris cette semaine une lettre au ministre de l’Energie pour lui proposer de constituer un groupe de réflexion sur l’avenir des réseaux électriques. L’objectif sera de définir les priorités du secteur en termes de renouvelable, de diminution de la consommation, de limitation du coût, des pertes de réseau… Si on se met d’accord, on pourra facilement définir les investissements. Si on ne le fait pas, on risque de se faire imposer les priorités par d’autres.

Vous sentez une ouverture du côté du ministre de l’Energie ?

Ghigny: Oui. Cela rejoint très fort leurs préoccupations. Le seul risque est de succomber à la poussée venant de certains acteurs européens et de décider de manière précipitée.

Pensez-vous qu’il faille transférer plus de compétences énergétiques aux Régions ?

Ghigny: Cela dépend jusqu’où on va. Si la tarification des réseaux de distribution est accordée aux régions, c’est une avancée. C’est d’ailleurs ce qui se discute dans le cadre des négociations fédérales. Actuellement, c’est la Creg, le régulateur fédéral, qui approuve les tarifs de distribution. Ce n’est pas cohérent, car ce sont les gouvernements régionaux qui décident du développement du réseau, des énergies renouvelables et des obligations de service public. Or tout cela conditionne les coûts. Par contre, je ne vois pas la nécessité de régionaliser les compétences relatives au transport de plus de 70.000 volts, au nucléaire ou aux grandes centrales.

La Région wallonne met en place une redevance de voirie sur le gaz. Qu’en pensez-vous ?

Ghigny: Le principe d’une redevance ne me choque pas. Elle existe pour l’électricité depuis 2001. Mais une redevance sur le gaz pénalise une énergie plus propre que le mazout ou l’électricité. L’initiative est un peu risquée. 

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