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60 % de faillites en plus? Vraiment?

Annoncer "une hausse de 60%  des faillites" ne dit rien du niveau duquel on vient, pas davantage au sujet des effectifs, du chiffre d’affaires ou de l’endettement des entreprises concernées. Gare au biais cognitif.

Il y a quelques jours, mon quotidien favori répercutait sous un titre-choc l’inquiétant communiqué de l’assureur-crédit Atradius : « Les faillites devraient bondir de 60 % cette année »*.

« Catastrophe ! » me direz-vous ? Voire. Ce titre m’a inspiré deux réflexions.

Dominique Jonkers.

La faillite, fléau ou source de renouveau?

La première touche à la polémique née en janvier de l’opinion exprimée par un grand banquier sur l’effet – délétère ou salutaire ? – des faillites sur l’économie en général. Toute faillite est évidemment une catastrophe pour l’entrepreneur failli, pour son personnel, pour ses sous-traitants qui perdent un client et pour ses créanciers qui perdent leur créance. Est-ce à dire que la faillite est un fléau qui doit être combattu à tout prix ?

Peut-être, mais pas par tous les moyens. Ainsi, le moratoire est une arme à double tranchant : imposé par le gouvernement belge en 2020, cet outil va très probablement sauver certaines entreprises, en leur donnant la bulle d’oxygène indispensable pour faire le gros dos, survivre et rebondir quand l’activité reprendra – le plus tôt possible.

Pour d’autres, déjà mal en point avant la pandémie, le moratoire sur les faillites ne sera qu’un acharnement thérapeutique et une souffrance inutilement prolongée. Une période d’incertitude supplémentaire pour l’entrepreneur, pour son personnel, ses sous-traitants et ses créanciers, qui aboutira, comme le prédit Atradius, à une fin inéluctable.

L’économie a ceci en commun avec la gestion forestière que par leur seule présence, certains spécimens trop vieux, trop fragilisés, trop malades nuisent à leurs voisins : ils leur font de l’ombre, ils risquent de les contaminer et ils les concurrencent dans leur quête de ressources.

L’économie a ceci en commun avec la gestion forestière que par leur seule présence, certains spécimens trop vieux, trop fragilisés, trop malades nuisent à leurs voisins : ils leur font de l’ombre, ils risquent de les contaminer et ils les concurrencent dans leur quête de ressources en eau et en éléments nutritifs.

Bien sûr, la disparition de spécimens condamnés laisse des traces. Des souches, bien visibles. Des trouées, des clairières. Des sous-bois parfois éventrés. Mais sur ce terrain dénudé vont se développer de jeunes pousses qui – la nature ayant horreur du vide – occuperont très vite l’espace libéré.

Comme tant d’autres choses, la faillite est donc une médaille à deux faces, et c’est ce qui m’amène à ma deuxième réflexion.

Titres et biais cognitifs

Annoncer « une hausse de 60 %  des faillites » ne communique en réalité aucune information pertinente car il y manque un « détail » de poids : de quel niveau vient-on ? Ça s’appelle « l’effet de base », phénomène bien connu des gestionnaires de fonds et autres analystes boursiers – et des traducteurs spécialisés, bien sûr. Reprenons les faits rapportés dans l’article.

De 2020 à 2021, on nous annonce une augmentation de 60 %. Ça paraît énorme, catastrophique – parce qu’on oublie l’effet de base : le point de comparaison était très bas.

De 2019 à 2020, en Belgique, le nombre de faillites a paradoxalement chuté de 30 %, malgré la pandémie. Merci le moratoire !

De 2020 à 2021, on nous annonce une augmentation de 60 %. Ça paraît énorme, catastrophique – parce qu’on oublie l’effet de base : le point de comparaison était très bas. Explication.

Imaginons qu’il y ait eu 100 faillites en 2019. Si ce nombre chute de 30 % en 2020, ça fait 70 faillites en 2020. On annonce ensuite, pour 2021, un bond de 60 % par rapport au niveau de 2020 : 60 % de 70 = 42, soit 112 faillites en 2021. Autrement dit, de 2019 à 2021, le nombre de faillites est passé de 100 à 112. Soit une hausse de 12 % sur deux ans, ou encore 6 % par an. Ennuyeux, mais pas catastrophique ; en tout cas moins catastrophique que les 60 % annoncés. Notez qu’au total, cela revient à 100+70+112 = 282 faillites en trois ans.

Imaginons maintenant un scénario sans moratoire où le nombre de faillites resterait miraculeusement stable (à 100) malgré la pandémie. N’aurait-on pas été tenté de crier victoire ? On aurait eu tort.

Ces entreprises qui vont tomber en faillite, quel est leur effectif ? Leur chiffre d’affaires ? Leur endettement auprès des banques et des fournisseurs ? S’agit-il de 100 caberdouches de village ? Nous n’en savons rien.

Revoyons ce scénario de stabilité. En 2019 : 100 faillites. En 2020, 100 faillites. En 2021 : 100 faillites. Comptez avec moi : malgré une croissance de zéro, dont on aurait aimé se féliciter, on enregistre 300 faillites en trois ans. Au lieu de 282. Aïe. La stabilité serait donc pire qu'un bond de 60 % ?

Alors de ces deux hypothèses, quelle est la plus nuisible à l’économie ? Bien malin qui saura le dire. Ces entreprises qui vont tomber en faillite, quel est leur effectif ? Leur chiffre d’affaires ? Leur endettement auprès des banques et des fournisseurs ? S’agit-il de 100 caberdouches de village ? Ou de 100 entreprises industrielles occupant des milliers de travailleurs ? Nous n’en savons rien, et pour cause.

Après avoir lu ce texte, percevez-vous différemment le titre original d’Atradius ? Si oui, c’est probablement que vous étiez auparavant sous l’emprise d’un biais cognitif.

*L’Écho 19/04/2021

Dominique Jonkers
Gérant Jonkers & Partners Expert Financial Translators

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