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reportage

Charleroi sur la carte du digital

©Frédéric Pauwels / HUMA

Visite guidée dans les entrailles du nouvel écosystème numérique en gestation sur les quais de la ville basse.

Un champ de patates. En 1992, quand Hervé Hasquin, président de l’Université libre de Bruxelles, décide de renforcer la présence de l’université bruxelloise en Wallonie, c’est donc sur un champ de patates situé sur le territoire de Gosselies qu’il jette son dévolu. L’idée est d’y développer un pôle de recherche en biotechnologie. Autour du site choisi dénommé dorénavant aéropôle, un aéroport en devenir, Ryanair n’ayant pas encore atterri à Brussels South. À quelques champs de là, Caterpillar est encore là et ce depuis 1967. "Mais à part cela, il n’y avait rien. Je me souviens d’un rendez-vous dans un restaurant qui existe toujours, Le Versailles, avec le bourgmestre de Charleroi, Jean-Claude Van Cauwenberghe, et Gilbert Vaniekaut le directeur général d’Igretec (Intercommunale pour la gestion et la réalisation d’études techniques et économiques). Nous avons ouvert les plans sur la table. On en était au stade du placement des égouts et des routes. Vous imaginez."

Pourquoi ce choix de Charleroi? "Je n’oublie pas d’où je viens. J’avais aussi à l’époque une vision claire du fédéralisme. Selon moi, il était risqué d’enfermer l’ULB en Région bruxelloise. Et puis, il n’avait pas d’université à Charleroi. Or, c’est un élément fondamental pour le développement d’une région", précise le secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique qui a été pendant plus de 13 ans à la tête de l’ULB.

Un écosystème biotech

Vingt ans plus tard, le pari est réussi. Autour de l’Institut de biologie et de médecine moléculaires de l’ULB, c’est un véritable écosystème biotech qui a été "incubé". En biologie, le concept d’écosystème traduit un ensemble dynamique d’organismes vivants qui interagissent entre eux et avec le milieu dans lequel ils vivent. L’incubation, quant à elle, correspond au laps de temps entre la fécondation et l’éclosion. La biologie appliquée à l’animation économique, c’est créer des interactions entre les différents acteurs présents, en attirer d’autres, mobiliser les ressources publiques et ainsi accélérer et amplifier le développement économique et territorial d’une région, d’une sous-région, d’un quartier.

Des pépites wallonnes

Aujourd’hui, le Biopark de Charleroi, c’est 1.200 emplois dont quasi la moitié de chercheurs, 47 sociétés et 30 nationalités. C’est surtout de l’activité économique qui s’étend sur 30.000 m². Certaines entreprises sont devenues des pépites. Ogeda a été rachetée par le japonais Astellas pour 800 millions, un montant record pour le secteur. Derrière cette somme titanesque se loge une molécule "créée" à Charleroi qui sert au traitement des femmes ménopausées.

©Frédéric Pauwels / HUMA

La société Univercells a "reçu" 12 millions de dollars de subvention de la Fondation Bill Gates pour la fabrication de vaccins contre la polio. Bone Therapeutics (thérapie cellulaire osseuse) est entrée en Bourse et MaSTherCell (production de cellules médicaments) a été reprise en 2015 par Orgenesis, une biotech d’origine israélienne cotée aux USA. "Les infrastructures ne suivent pas notre croissance. À l’horizon de 10 ans, le Biopark aura besoin au minimum de 20.000 m² de plus. Pour moi, à terme sur le site de l’aéropôle, il ne devrait y avoir que le Biopark et l’aéroport", imagine Dominique Demonté, qui dirige le Biopark depuis 2010.

Un supercalculateur 4.0

À la vue de la vie économique créée par l’écosystème biotech, Charleroi fait le pari aujourd’hui de faire émerger un autre écosystème autour du digital. Des premières composantes existent déjà sur le site de l’aéropôle à côté des biotechs. Des centres de recherche et des entreprises au croisement de l’aéronautique et du digital y sont installés. Notamment le supercalculateur du centre de recherche en aéronautique Caenaro et le Centre d’excellence en technologies de l’information et de la communication, le Cetic. "Nous avons créé notre start-up en 2012, raconte Laurent D’Alvise, cofondateur avec Michel Delanaye de GeonX. À partir de nos recherches au Caenaro, nous avons développé un logiciel (Virfac®) qui permet de créer une usine virtuelle. On modélise des procédés de fabrication pour les optimiser et ainsi réduire la phase essai-erreur.Nous faisons ainsi gagner du temps et de l’argent aux industries manufacturières."

Grâce à ce produit, en cinq ans, la société a quintuplé son chiffre d’affaires et est passée de deux à plus de douze personnes. Le 16 novembre dernier, GeonX a été rachetée par General Electric Additive. "Un grand groupe américain qui rachète notre start-up spécialisée dans l’industrie 4.0, c’est une grande reconnaissance et une fierté pour toute l’équipe", lance Laurent D’Alvise. Et cerise sur le gâteau, l’activité restera basée à Gosselies.

L’école de Marcinelle

L’écosystème digital en gestation va s’appuyer aussi sur la présence historique de l’école de Marcinelle et ses icônes que sont les Editions Dupuis et le Journal de Spirou. Avec l’arrivée du groupe français Media Participations, des sociétés comme DreamWall et KeyWall sont venues s’y greffer pour devenir des acteurs incontournables de l’animation et du traitement de l’image. En ce moment, plus d’une centaine de personnes y travaillent sur un long-métrage.

©Frédéric Pauwels / HUMA

À un kilomètre et demi de là, dans l’hyper-centre de Charleroi, c’est le nouveau centre de l’image animée et interactive, Quai 10, qui a pris place au numéro 10 du quai Rimbaud. Entre Marcinelle et le quai le long de la Sambre, des va-et-vient sont attendus.

Le Big Bang Caterpillar

Le 2 septembre 2016, l’annonce de la fermeture de Caterpillar a provoqué un choc économique et social pour le pays de Charleroi. De ce Big Bang est né un plan d’accélération baptisé "Catalysts for Charleroi" – Catch en abrégé. Ce plan Catch se concentre sur quatre secteurs décisifs pour le futur de Charleroi: l’industrie manufacturière, les transports et la logistique, les industries du vivant et de la santé et le digital. La mise en œuvre a été confiée à une Delivery Unit composée de 7 personnes et dirigée par Thomas Dermine, un ancien McKinsey boy. Sur son site internet, la jeune équipe se définit comme une start-up d’utilité publique. Elle travaille bien sûr au redéploiement du site de Caterpillar et du plateau nord de Gosselies mais plus largement au développement économique carolo.

"Pour attirer les start-ups, il faut un endroit où l’on peut créer une communauté."

"Pour attirer les start-ups, il faut un endroit où l’on peut créer une communauté." C’est la devise de Wouter Remaut, le CEO néerlandophone de Co.Station qui a signé un accord avec Sambrinvest pour ouvrir un espace de plus de 800 m² dedié aux start-ups dans un bâtiment situé à 250 mètres du Quai 10. Après Anvers, Gand et Bruxelles, c’est le premier Co.Station de Wallonie. "Ce projet vise à attirer les start-ups numériques et à favoriser leur développement. Avec Digital Attraxion, notre accélérateur hennuyer de start-ups, nous disposons dorénavant d’outils pour développer notre écosystème digital", se réjouit Anne Prignon, administratrice générale de Sambrinvest.

©Frédéric Pauwels / HUMA

L’invest carolo a déjà dans son portefeuille quelques start-ups digitales dont Opinum (plateforme pour la gestion de bâtiments), You Know Watt (plateforme pour la gestion d’équipements électriques), Apiquiet (une solution d’aide et de service aux personnes âgées basée sur le déploiement de capteurs non intrusifs dans la maison afin de relier l’occupant au monde extérieur) et 2houses. Cette dernière est une plateforme web et une application mobile qui aident les parents séparés à communiquer et à s’organiser! De son côté, Digital Attraxion accompagne d’ores et déjà 8 start-ups carolos: Geoguard, Inseetu, Work app, Onehousestand, Smartbeam, Tafsquare, Local Repair et Zeplyn.

Digipolis/Red light district

Pour donner un lieu symbolique à l’écosystème en devenir, toutes les forces vives carolos n’ont qu’un seul rêve en tête, faire du quartier des quais de la ville basse une digipolis (® plan Catch), à l’instar des serres numériques de Lille ou de la Plaine Images de Tourcoing. Le tout à l’endroit de l’ancien red light district carolo dont il reste quelques stigmates apparents entre les quais Rimbaud/Verlaine et la place Verte où se situe le centre commercial Rive gauche. Ce dernier joue aussi la carte digitale. À son entrée principale, un écran plasma géant annonce que le shopping center est un espace "free wi-fi".

Les projets ne manquent pas pour construire une digipolis dans l’hypercentre de Charleroi. Sambrinvest cherche à acquérir un bâtiment de 2.000 à 2.500 m² dédicacé au développement de start-ups et d’entreprises digitales. Reed, l’agence de communication digitale, avec son studio de product design, cherche aussi un endroit pour se développer à proximité. "Nous avons besoin de place car nous voulons nous développer, c’est toujours un pari et on espère que notre développement en Wallonie nous y aidera", indique le CEO Denis Evlard. Cette société née à Bruxelles veut participer au renouveau de la ville. "Nous voulons humblement apporter notre pierre à l’édifice", s’enthousiasme Denis Evlard.

Charleroi n’a pas d’université de plein exercice et il y a un déficit d’accès à l’enseignement supérieur pour les jeunes carolos. Le digital peut combler ce manque. "Nous utilisons le jeu vidéo comme outil d’apprentissage, expose Julien Annart, à la tête du premier centre d’interprétation numérique de Belgique qui se trouve lui aussi au Quai 10. Des personnes du monde entier sont venues voir ce que nous faisons ici."

"Nous devons inventer l’université de demain."

D’autres projets éducatifs vont débarquer dans les prochaines semaines le long des quais. BeCode y organisera à partir de janvier des cycles de formation gratuits et ouverts à tous en journée pour apprendre à coder. En janvier toujours, Epitech Bruxelles va lancer un coding club axé sur les jeux vidéos. "Quand vous apprenez à faire des jeux, vous apprenez le numérique, explique Julien Annart. C’est une bonne façon d’intéresser les jeunes." "Le digital n’est pas lié à l’université. La pédagogie est en train de changer. Nous devons inventer l’université de demain", avance Thomas Dermine, de Catch, comme pour se lancer un défi.

Le symbole Dirty

"Nous sommes ravis de tout ce qui est en train de se passer à Charleroi. Notamment au niveau éducatif car nous avons besoin de personnel pour poursuivre notre développement", précise Antoine Menalda, des Dirty Monitor. Les Dirty Monitor, c’est le fer de lance du digital à Charleroi. D’un collectif d’artistes est né le 3 juin 2014 une société en totale expansion. "Nous faisons appel à des dizaines de collaborateurs en fonction des projets." Les Dirty Monitor font partie des leaders mondiaux du mapping video. Ils ont déjà réalisé des shows sur des bâtiments du monde entier. Ces derniers années, ils sont très actifs au Moyen-Orient.

©Frédéric Pauwels / HUMA

À leur palmarès: le Nouvel An 2016 sur la plus haute tour du monde, le Burj Khalifa, à Dubaï ou tout récemment la cérémonie d’ouverture de l’exposition internationale d’Astana en 2017. Et en plus d’être fiers d’être carolos, ils considèrent qu’être originaire de Charleroi, cela leur a permis de se démarquer. "Cela a été pour nous une force plutôt qu’une faiblesse", conclut Antoine Menalda. Et dire que tout cela est parti du VJing dans des soirées. Et aujourd’hui, ils font donc du mapping vidéo mais aussi de la réalité virtuelle ou augmentée dans de nombreux musées ou expositions. Les reconstitutions 3D de l’exposition Pompéi qui vient de débuter à la Bourse de Bruxelles ou l’exposition Van Gogh qui a été inaugurée la semaine passée à Naples, c’est eux aussi.

Google attire la grande foule

Après BeCode et Co.Station, Google, un acteur mondial du digital a aussi choisi Charleroi pour organiser le 24 novembre son premier atelier digital. Et en termes de participations, Charleroi a battu Gand et Anvers: environ 800 inscriptions pour les villes flamandes pour 950 pour la première ville du sud du pays. "C’est un record absolu, constate Thierry Geerts, le patron de Google Belgique. Cela ne m’étonne pas. On sent à Charleroi l’envie mais aussi le besoin. Cela crée une dynamique intéressante. Et puis, Charleroi a l’histoire pour elle. La ville était en première ligne lors de la révolution industrielle au siècle dernier. Charleroi peut être demain en première ligne pour la révolution digitale. Trois milliards de consommateurs sont à un clic d’une PME de Charleroi." Et puis, le digital est partout aujourd’hui.

En témoigne la présence parmi les orateurs de l’atelier du géant américain de Thibault De Clerck, le dirigeant d’une entreprise d’installation d’alarmes dont 60% des commandes arrivent désormais via internet. "Je ne suis pas d’accord quand on dit que le digital va tuer de l’emploi. Il va surtout en créer de nouveaux. Si tout se passe bien, le digital peut créer 300.000 emplois en Belgique d’ici quelques années. Google veut être le zip dans le barbecue. Il y a un potentiel énorme. 70% des produits achetés en Belgique proviennent de l’étranger", poursuit le CEO de Google Belgique qui emploie 500 personnes.

"Il y a un esprit start-up à Charleroi."

Pourquoi tous ces grands noms du digital choisissent-ils Charleroi pour leur première wallonne? "Il y a un esprit start-up à Charleroi qui se traduit par une mutualisation des carnets d’adresses. En cinq coups de fil et 48 heures, vous mettez autour d’une table les acteurs qui comptent pour faire avancer votre projet", décrypte Paul Magnette. Un esprit start-up que le bourgmestre veut imprégner aussi dans la gestion de la ville. À son arrivée à la tête de la cité carolo, il a mis en place une cellule Bouwmeester composée de quatre personnes pour coordonner le renouveau urbanistique. Aujourd’hui, il a aussi à sa disposition la Delivery Unit de Catch pour coordonner le développement économique. "Ce sont mes deux bras armés pour réconcilier la géographie économique et humaine."

Retour de la vie dans le centre

C’est l’enjeu qui se cache derrière la création du quartier numérique. Faire revenir dans l’hyper-centre de Charleroi, des habitants. "Environ 5.000 personnes vivent actuellement dans le quartier. 500 nouveaux logements vont arriver sur le marché. D’ici 5 ans, on pourrait assister à une augmentation de 20% de la population." Des atouts existent pour attirer cette nouvelle vague et les jeunes en particulier: le centre commercial, des cafés branchés apparaissent et demain donc, un environnement économique digital. Le quartier s’internationalise aussi. Des jeunes du monde entier (400 personnes ont participé à l’appel à projets) sont venus à Charleroi pour participer à un programme de formation transmédia original intitulé R/O Institute.

©Frédéric Pauwels / HUMA

La dizaine de personnes sélectionnées en provenance d’Israël, des Etats-Unis et de l’Europe entière ont vécu pendant 9 mois, cela ne s’invente pas, dans un bâtiment situé avenue de l’Europe dans le centre de Charleroi. "C’est vrai que quand ils ont débarqué à Charleroi, ils se sont demandé où ils étaient tombés. On ne peut pas dire que le premier visage de Charleroi est le plus séduisant. Mais in fine, ils ont aimé y vivre, nous raconte l’unique participant étiqueté carolo de cette première édition Simon Delecosse aka Mochélan. Pour l’instant, je n’habite pas Charleroi mais je veux revenir. Je connais beaucoup de jeunes qui veulent revenir mais je crois que les autorités ont raison de d’abord créer de l’activité et de l’emploi. Le mouvement s’enclenchera après."

Wonen in Charleroi

Le déclic sociologique du retour en ville n’a pas encore eu lieu. Peu des interlocuteurs que nous avons rencontrés pendant notre reportage habitent à Charleroi. Un phénomène similaire existe autour de l’aéropôle où selon une étude empirique récente, seulement entre 20% et 40% des personnes qui y travaillent sont domiciliées dans une commune des codes postaux 6000. "On ne change pas l’image d’une ville en quelques années, résume Dominique Demonté qui est aussi le président du comité de développement stratégique de Charleroi Métropole. Nous réfléchissons à mettre en place un welcome pack à l’attention des gens qui viennent travailler dans la région pour faciliter s’ils le souhaitent leur installation." La ville devrait peut-être s’inspirer du programme "Wonen in Brussels" mis en place il y a quelques années par les autorités flamandes pour faire revenir des habitants néerlandophones à Bruxelles. Avec le succès que tout le monde connaît en ce qui concerne le célèbre quartier Dansaert.

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