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"Croître? La Silicon Valley n'est plus la Terre promise"

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La Silicon Valley, le creuset d’innovation le plus célèbre du monde, est désormais vampirisée par des géants technologiques américains tels que Facebook et Google. Pour des entreprises en croissance, il est de plus en plus difficile de s’y développer.

"Ici s’érigeait un autre bâtiment il y a six mois à peine." Roel Peeters, un Belge affichant plus de 20 ans d’activité dans la Silicon Valley, nous montre le gros œuvre d’un immeuble quasi terminé, tout près de son lieu de travail.

Nous sommes dans un zoning d’entreprises à Sunnyvale, au cœur de la Silicon Valley. À la mi-journée, le soleil tape dur. Le géant de l’Internet, Google, construit ici un nouveau campus pour Google Cloud, son service de stockage en ligne. Le lieu de travail de Roel Peeters fait pâle figure à côté: de nombreuses entreprises en croissance s’y entassent sur un étage. On s’y marche sur les pieds, il fait étouffant et le mobilier n’est plus de première fraîcheur.

Le produit "intelligent" le plus connu est sans aucun doute le thermostat de Nest… qui a été racheté par Google en 2014.

Le contraste en dit long sur l’état actuel de la Silicon Valley, la bande de terre emblématique coincée entre la ville côtière américaine San Francisco et San José, à une heure de route plus à l’est. La Silicon Valley est le port d’attache de Facebook, Google, Apple et Netflix. Ces quatre géants desservent d’ici des milliards d’utilisateurs d’Internet. Une innovation produite ici prend d’emblée une dimension planétaire. En 2008, Google a lancé son Google Cloud grâce auquel les entreprises peuvent stocker leurs données sur ses serveurs. Dix ans plus tard, Google Cloud est omniprésent: le service couvre 150 pays.

Les activités des petits entrepreneurs pourraient être qualifiées de "nano-business" face à ces innovations lancées à une telle échelle. Roel Peeters s’y investit de longue date et a réussi tout de même à se faire un nom dans la Silicon Valley.

Il y a d’abord créé Ozmo Devices, qui permettait des connexions WiFi à faible consommation d’énergie. Aujourd’hui, il dirige Roost, une entreprise spécialisée dans l’"Internet des objets" qui repose sur l’idée que les appareils du quotidien sont plus productifs lorsqu’ils sont connectés à l’Internet.

Mais, dans cette activité aussi, les géants se montrent très voraces. Le produit "intelligent" le plus connu est sans aucun doute le thermostat de Nest… qui a été racheté par Google en 2014.

Roel Peeters sort du fond d’une boîte dans le coin de son bureau son produit phare: une batterie spéciale de 9 volts. La même qui se trouve dans votre détecteur de fumée à la maison. Mais l’exemplaire de Roost est plus malin: sa batterie établit une connexion avec votre réseau WiFi, ce qui met le détecteur de fumée en contact avec une appli sur votre smartphone ou tablette. Le détecteur est éteint? Ou la batterie est bientôt à plat? Vous en recevez une notification sur l’appli.

Roost a été créée à la mi-2014. À l’origine, la batterie était vendue en magasin. Mais les consommateurs ordinaires ne lui ont pas réservé le même accueil enthousiaste qu’à Nest. Roost avait noté cependant, dans les salons professionnels, un intérêt de la part des compagnies d’assurances. Pour elles, il est évidemment très intéressant que leurs assurés soient avertis lorsque leur détecteur de fumée n’est plus opérationnel. C’est autant de sinistres potentiels évités et de lourdes indemnisations qu’elles ne devront pas verser. Roost a déjà élargi sa gamme à la détection des fuites d’eau. L’entreprise propose même un capteur qui vous signale si la porte de votre garage est restée ouverte.

©AFP

Deux visages

En cette année 2019, la Silicon Valley présente donc deux visages. D’un côté, elle est la source d’innovations à grande échelle, comme Google Cloud et les thermostats Nest: les géants technologiques les déploient en un rien de temps dans des dizaines de marchés. De l’autre, elle produit des innovations de moindre portée, comme les batteries de Roost. Celles-ci y ont cependant encore leur place. Roost a levé près de 17 millions de dollars de capital de départ, a conclu des contrats avec des dizaines d’assureurs de premier plan et fait ainsi son entrée dans les foyers américains.

Il n’empêche: les activités des grandes entreprises technologiques marginalisent toujours plus les initiatives des petites entreprises en croissance. Et cela saute littéralement aux yeux. Aujourd’hui, les représentants de "Big Tech" sont omniprésents dans la Silicon Valley. Il suffit de rouler sur l’US-101 pour le constater de visu. L’autoroute reliant San Francisco est l’artère principale de la vallée. Quasi chaque sortie mène à un siège d’un géant technologique. Cupertino? Apple. Mountain View? Google. Menlo Park? Facebook.

Désormais, ces mêmes géants s’immiscent aussi dans de nouvelles activités. Ce qui les amène à occuper toujours plus d’espace en dehors de leurs sièges. À la fin de l’an dernier, près d’un cinquième de toutes les surfaces de bureau et de labo disponibles dans la Silicon Valley était déjà aux mains des Apple, Google, Facebook, Amazon et LinkedIn (filiale de Microsoft). Nous tirons ce chiffre du Silicon Valley Index, un indice établi par le Silicon Valley Institute for Regional Studies. Il est sans doute déjà dépassé à l’heure où vous lirez ces lignes: des mégaprojets sont en cours de réalisation à différents endroits. Ainsi, Google prévoit un nouveau siège à San José.

Deuxième région la plus chère

Les grands noms sont même parvenus à dissuader la génération suivante de s’installer dans la Valley. Les acteurs qui ont vu le jour après la crise économique de 2008 choisissent quasi tous d’opérer à partir de Los Angeles ou de San Francisco, cette dernière ne faisant pas partie stricto sensu de la Silicon Valley.

L’exemple le plus marquant est Uber, le géant de la mobilité qui a signé en mai l’entrée en Bourse de l’année avec une valorisation de 82 milliards de dollars. Dans la zone portuaire de San Francisco, Uber construit son siège principal pour 7.000 collaborateurs. L’appli de taxis Lyft, le panneau d’affichage numérique Pinterest et l’appli de dialogue en ligne professionnel Slack ont opté pour San Francisco comme port d’attache.

La Silicon Valley a donc déjà vu passer sous son nez une nouvelle génération d’entreprises à succès. Toutes les entreprises précitées ont rejoint au printemps la catégorie boursière des "decacorns", c’est-à-dire de jeunes sociétés technologiques dont la valorisation dépasse les 10 milliards de dollars. Snap, l’entreprise à l’origine de l’appli prisée des ados Snapchat, et la plateforme de partage de logements Airbnb sont toutes deux établies à Los Angeles.

Inutile d’avoir la sagacité du lieutenant Columbo pour en découvrir la raison. La frénésie de construction de Big Tech a hissé la Silicon Valley à la deuxième place des régions américaines les plus chères, nous révèle encore le Silicon Valley Index. Seule New York lui fait de l’ombre. Mais l’époque où les prix montaient jusqu’au ciel est révolue. Le marché s’est stabilisé en 2018. Les prix sont même inférieurs à ceux pratiqués pendant la bulle Internet.

La pénurie d’espaces, sur le marché des bureaux et résidentiel, n’en décourage pas moins les nouveaux venus, fait observer Roel Peeters. "À mon arrivée en 1997, nous avons connu la même crise. C’est cyclique. Cela peut constituer une barrière pour les entrants." Mais cela n’explique pas tout. Les géants de la Valley n’accaparent pas seulement l’espace physique. Ils agissent comme de véritables prédateurs de l’expertise technologique. Les entreprises riches en capitaux peuvent offrir des salaires que les entreprises en croissance sont incapables d’égaler.

Le chercheur belge Peter Catrysse en a été le témoin direct dans son domaine. Depuis les années 1990, il travaille à l’université de Stanford, le bastion académique au cœur de la Silicon Valley où Google a vu le jour. "Mon doctorat traitait des capteurs d’images, nous explique-t-il dans la cour ensoleillée de la faculté Spilker Engineering & Applied Sciences. Chaque caméra digitale, y compris celle des smartphones, est équipée d’un capteur d’images. Il intéressait un petit groupe de chercheurs au début. Nombre de mes anciens collègues travaillent à présent chez Apple, Google et Facebook. Ces entreprises gorgées de capitaux concurrencent directement les universités. Il leur arrive aussi de soutenir financièrement leurs recherches. Aujourd’hui, il devient donc très difficile de mener des recherches académiques indépendantes."

Délocalisation en Asie

Les entreprises en croissance se plaignent aussi de ne pouvoir rivaliser avec les grands acteurs dans la chasse à l’expertise. Le Belge Frank Christiaens nous déclare sans détour qu’il en souffre. Il s’est fait un nom entre 2002 et 2009 comme patron de la branche chinoise du groupe technologique courtraisien Barco.

Aujourd’hui, Frank Christiaens dirige ClearInk Displays qui mène des recherches dans le domaine des écrans (non) réfléchissants. Ils n’ont pas encore envahi notre vie au quotidien. L’exemple le plus connu est celui de la liseuse Kindle d’Amazon. Les écrans peu ou pas réfléchissants restent lisibles même à la lumière du soleil et ne consomment pas beaucoup d’énergie. "La liseuse Kindle affiche une image statique, uniquement en noir et blanc, fait observer Frank Christiaens. Nous ajoutons des couleurs et des images animées." Le fabricant d’ordinateurs chinois Lenovo est investisseur. D’ici une bonne année, le produit sera lancé sur le marché.

"Le prix d’entrée à la Silicon Valley est gigantesque. Si nous nous étendons, ce ne sera pas ici."
Frank Christiaens
CEO de ClearInk Displays

ClearInk Displays, qui a été fondée dans la ville canadienne de Vancouver, a établi rapidement une succursale dans la Silicon Valley. Un choix qui allait de soi. "Le Canada compte peu d’experts dans le domaine des écrans, contrairement à la Valley." Pour de nombreux entrepreneurs, cela reste le principal motif de leur installation à l’est de San Francisco: ils y trouveront l’expertise technologique nécessaire. Mais ClearInk Displays n’a pas tardé à déchanter. "Une partie de notre secteur s’est délocalisée en Asie. Et l’expertise qui subsiste ici est dans le viseur d’Amazon ou de Facebook."

Amazon a lancé l’Echo Show, un assistant domestique digital équipé d’un écran. Facebook a lancé l’écran connecté Portal destiné à téléphoner. Impossible de gagner la bataille contre eux, estime Christiaens. "Nous ne pouvons pas payer nos collaborateurs comme ils rémunèrent les leurs. Nous pouvons compenser avec des stock-options. Mais on ne peut verser qu’une partie du capital sous cette forme." Il doute de l’avenir de son entreprise dans la Valley. "Le prix d’entrée y est gigantesque. Si nous nous étendons, ce ne sera pas ici. La Silicon Valley n’a pas de rivale au niveau expertise, mais uniquement si vous avez les moyens de la payer."

Les géants technologiques dévorent l’espace physique et l’expertise. Résultat, ils monopolisent aussi les capacités d’innover. Silicon Valley est désormais leur chasse gardée. Leur domination n’a cependant pas que de mauvais côtés. Les grandes entreprises donnent souvent naissance à de nouvelles aventures digitales. Les entrepreneurs qui ont réussi à développer une entreprise technologique et à s’assurer un "exit" doré disposent de l’expérience et des capitaux nécessaires pour former la génération suivante. "Les cent premiers travailleurs de Google investissent à présent quasiment tous dans des start-ups", remarque Roel Peeters.

Le Belge Marc Vanlerberghe a commencé sa carrière dans une grande entreprise technologique et met désormais son expertise au service d’une start-up. De 2007 à 2016, il officiait comme top manager chez Google. Il y a été notamment directeur de marketing pour Android, le célèbre système d’exploitation mobile. Marc Vanlerberghe est à présent CEO de Rulai, qui propose aux entreprises d’intégrer facilement dans leur service à la clientèle un agent conversationnel numérique "auto-apprenant". Un produit qui fait mouche: Lyft, le concurrent d’Uber, fait déjà traiter 80% des réclamations et des remarques par un agent conversationnel fondé sur le logiciel de Rulai.

Rulai profite de la présence des grandes entreprises technologiques dans la Valley, en se nourrissant notamment de l’expertise de Vanlerberghe qui a appris chez Google comment lancer à grande échelle un produit sur le marché. Mais l’entreprise doit gérer aussi les inconvénients de la région; comme la hauteur des coûts salariaux et des prix de l’immobilier. "Les entreprises doivent bien réfléchir aux fonctions qu’elles veulent installer ici", souligne Marc Vanlerberghe. Rulai a procédé elle aussi à cet exercice: la moitié du personnel opère en Chine, la patrie de son fondateur Yi Zhang. "Mais notre siège et toute notre expertise relative à l’intelligence artificielle se situent ici."

Les entreprises de croissance belges se posent également de plus en plus de questions sur leur présence dans la Valley. Il y a deux ans, l’entreprise de logiciels gantoise Showpad a réduit la voilure de son bureau à San Francisco, qui avait marqué à l’époque son entrée sur le sol nord-américain, pour faire passer ses effectifs de 50 à 30 personnes.

Elle y reste active pour maintenir les contacts avec de grandes entreprises comme Adobe. Mais elle fonde davantage d’espoirs dans son nouveau hub à Chicago. "À San Francisco, les talents sont devenus impayables", fait remarquer le CEO Pieterjan Bouten.

La Silicon Valley a-t-elle donc perdu son aura de Terre promise pour les aventuriers du numérique? De retour sur le zoning à Sunnyvale, Roel Peeters n’y croit pas. "Ici, il règne toujours une petite ambiance de francs-tireurs. Si un débutant veut s’entretenir avec une grande pointure, ce dernier trouvera toujours du temps pour lui. Même s’il est débordé de travail." Et la Valley reste l’endroit des pionniers illuminés qui n’auraient aucune chance ailleurs. "L’idée qu’Elon Musk va coloniser Mars, ici, on croit vraiment à ce genre de fariboles."

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