interview

Eric Lander: "Investir dans la recherche scientifique rapporte d'énormes dividendes"

©Dieter Telemans

Eric Lander est l'un des pères du séquençage du génome humain. Il est aussi à l'origine de l'ouverture totale de l'accès aux données qui y sont liées, car pour lui, privatiser ce genre d'informations est inconcevable.

Il fait partie de cette équipe de scientifiques qui, à l’aube des années 2000, sont parvenus à séquencer l’intégralité du génome humain. Le fruit d’un travail de fourmi entamé en 1990. Biologiste mondialement reconnu, ancien conseiller scientifique de Barack Obama, le Pr Eric Lander est à l’origine de l’ouverture totale de l’accès aux données liées à ce séquençage. Pour lui, privatiser de telles données serait aussi aberrant que privatiser internet.

Eric Lander était hier à Louvain-la-Neuve pour y recevoir le titre de docteur honoris causa de l’UCL. À tout juste 60 ans (il les a fêtés vendredi dernier), cet homme passionné par la recherche et les découvertes scientifiques prône l’éducation des jeunes à la culture scientifique et un investissement massif dans la recherche.

Pensez-vous être un aventurier scientifique?
(Rires) Oh oui. J’ai le sentiment de faire partie de cette génération de généticiens qui ont débarqué sur un nouveau continent, celui de l’information génétique. Il y a une quinzaine d’années, nous avons soudain été en mesure de contempler un paysage de 3 milliards de lettres constituant l’ADN. C’est comme partir vers l’ouest de l’Amérique du Nord et découvrir les canyons, le Mississippi, les deltas. C’est un acquis remarquable de pouvoir contempler un paysage dans sa globalité.

CV express

Eric Lander est né le 3 février 1957 à Brooklyn (New York).

1981: Docteur en Mathématiques (Oxford).

Il se tourne ensuite vers la microbiologie et la génétique.

1990-2003: dirige le Whitehead Institute for Biomedical Research qui décrypte le séquençage du génome humain.

2008-2016: vice-président du conseil scientifique du président Barack Obama.

Vous avez été mathématicien. Qu’est-ce qui vous a amené à la biologie?
On peut présenter ma trajectoire comme le fruit d’une conquête ou y voir, comme la plupart des histoires humaines, le fruit d’une évolution aléatoire. Dans mon cas, c’est la seconde hypothèse qui correspond à la réalité. J’adore les mathématiques. Mais j’ai senti qu’à elles seules, elles ne pourraient me permettre d’accomplir une carrière satisfaisante. Mon frère, qui est biologiste, m’a alors suggéré d’étudier le cerveau. Je me suis donc lancé dans la biologie, et j’ai très vite été captivé par la génétique, qui intègre la beauté des mathématiques et une connexion avec l’humain.

Certains disent que les mathématiques sont la base de toutes les sciences. Vous servent-elles dans vos travaux de chercheur?
Bien sûr, et plus particulièrement dans le cadre du travail sur le génome humain, qui produit une énorme masse de données. Il est impossible de leur donner du sens sans les mathématiques et les outils informatiques. Chaque cellule devient une liste de 20.000 chiffres. La biologie devient en quelque sorte, au moins partiellement, une science de l’information.

Quel est l’impact majeur du séquençage du génome humain?
L’impact au niveau médical est bien sûr primordial. Mais il est aussi important pour la biologie de base, pour comprendre le développement, l’évolution, pour comparer les espèces, pour comprendre des aspects très diversifiés de l’histoire humaine.

Que reste-t-il à faire?
Beaucoup. Avec le séquençage, nous avons construit le rez-de-chaussée de l’immeuble. Il est à peu près achevé et est très sûr. Il reste à construire de nombreux étages liés à l’interprétation des données. Mais ça ira plus vite. Le séquençage du génome, qui constitue ce rez-de-chaussée, est une sorte de norme de référence dorée. Mais il sera rapidement considéré comme un acquis. La prochaine génération de généticiens s’intéressera avant tout aux étages suivants.

"Avec le séquençage, nous avons construit le rez-de-chaussée de l’immeuble."

Croyez-vous, comme certains, à la possibilité qu’un jour la science puisse contribuer à allonger l’espérance de vie jusqu’à des centaines d’années?
C’est difficile à dire. Le vieillissement est un processus biologique. Nous savons que l’âge maximal varie en fonction des espèces. L’idée que nous puissions agir sur le processus de vieillissement n’est pas déraisonnable. Mais il ne sera probablement guère aisé de tourner simplement un cadran pour doubler l’espérance de vie.

L’idée que quelqu’un qui est né aujourd’hui puisse envisager de vivre des centaines d’années ne me semble pas très pertinente. Mais on constate que l’espérance de vie de l’homme s’allonge en moyenne d’un an tous les quatre ans. On peut donc imaginer que d’ici 100 ans, l’homme puisse vivre 25 ans de plus. Mais des centaines d’années, cela me semble à ce stade hors de portée. Un jour, peut-être…

Le premier séquençage a coûté 3 milliards de dollars, on en est aujourd’hui à 1.500 dollars. Comment expliquer une évolution aussi spectaculaire?
Notamment par les avancées obtenues dans plusieurs domaines technologiques. Séquencer le génome comme nous l’avons fait dans le projet de départ a nécessité une analyse de chaque échantillon dans un tube capillaire ultrafin. Nous avons donc dû analyser simultanément 96 échantillons différents dans 96 tubes. Aujourd’hui, on peut simplement prendre une lame de verre, y placer les molécules d’ADN et les amplifier en petites zones contenant un grand nombre de copies de cette molécule. Ensuite, le processus de séquençage peut se faire en parallèle.

De petites astuces techniques – des mutations chimiques, des variations dans les formats – ont donc permis de diviser par deux millions le coût du séquençage par rapport à il y a douze ans. Une telle réduction de coûts, c’est du jamais vu dans le domaine technologique.

La notion d’innovation ouverte est pour vous très importante.
Oui. Dans de nombreux domaines, les scientifiques se font mutuellement concurrence. Mais dans le projet du génome humain, cela n’avait aucun sens. Nous essayions de produire une connaissance qui serait utilisée par des dizaines de milliers de personnes. À ce train-là, pourquoi ne pas privatiser l’internet? Si la grande majorité des informations sont ouvertes, c’est parce que si tout ce que l’on cherche à obtenir était derrière un mur payant, on ne pourrait pas établir des connexions. Notre écosystème serait un échec si l’on considérait que tout devrait être un bien privé.

Honoris causa: L’UCL récompense trois "savanturiers"

Pour ses doctorats honoris causa 2017, l’Université Catholique de Louvain avait choisi de mettre à l’honneur les "savanturiers d’aujourd’hui", l’année académique 2016-2017 étant consacrée aux "aventures scientifiques". Figure de proue du Human Genome Project qui a déchiffré en 2003 l’intégralité de la séquence du génome humain, le Pr Eric Lander est un des trois lauréats. à ses côtés, deux sommités dans des domaines scientifiques très différents: la biologie marine et l’histoire. Cindy Lee Van Dover, biologiste professeur à la Duke University (Caroline du Nord), s’est spécialisée dans l’étude de la haute mer. Seule femme ayant une licence de pilote de l’Alvin, un sous-marin scientifique pouvant plonger à plus de 4.000 m de profondeur, elle a effectué avec celui-ci près de 50 expéditions. Cindy Van Dover fait partie des lanceurs d’alerte qui pointent les menaces planant sur les écosystèmes uniques des abysses.

Sanjay Subrahmanyam est le chef de file de l’"histoire connectée". Formé en Inde, professeur d’histoire économique en Californie, ce "chercheur nomade" maîtrisant… 12 langues – dont le français – croise des archives de diverses origines pour proposer une "vision multipolaire" du monde.

Google est-il un bon outil à cet égard? C’est une société privée…
Dans Google, il faut faire la distinction entre l’utilisateur et le client. L’utilisateur, c’est tout le monde: l’accès est gratuit. Le client, c’est le publicitaire. Ce qu’ils ont réussi à faire, c’est garder l’accès à l’information disponible gratuitement à tout le monde tout en obtenant des revenus de ceux qui veulent payer pour rendre l’information privée également disponible.

Vous avez été conseiller scientifique du président Obama, qui a fait du changement climatique une priorité. Qu’avez-vous obtenu dans ce domaine?
Le coût des énergies propres a été réduit de manière drastique. L’énergie solaire, les éoliennes deviennent si bon marché que l’on pourrait imaginer, si l’on continue ainsi, qu’elles deviendront plus compétitives que les énergies fossiles. Mais le crédit doit être partagé avec des entreprises et des scientifiques qui ont suivi le mouvement.

Pensez-vous que cette évolution se prolongera avec Donald Trump?
Ce mouvement n’a pas été entraîné par la seule politique du président Obama. Il ne sera pas non plus mené ou arrêté par un autre président, quel qu’il soit. Une bonne part de ce mouvement est engendrée par les forces du marché. Ce que le gouvernement peut faire, c’est accélérer ou freiner ces forces. Mais au bout du compte, c’est la créativité de la science et du marché qui donnera l’impulsion. Ce sont des questions urgentes. Mais je pense que nous sommes arrivés à un momentum qui rend les choses irréversibles dans ce sens.

Quels sont selon vous les plus grands défis qui se posent à la science aujourd’hui?
Je dirais tout d’abord l’éducation. C’est un problème général. On pense toujours que les formations scientifiques et mathématiques sont dures, et donc on ne s’y lance pas. C’est une erreur. La science, c’est simplement de la curiosité appliquée. Il faut donc trouver les moyens d’enseigner et d’encourager les enfants à devenir naturellement des scientifiques.

Et puis, il faut continuer à investir dans la recherche scientifique. Cela rapporte des dividendes gigantesques. Si vous pensez au retour sur investissement, d’un point de vue social, il est supérieur pour les investissements en recherche scientifique que pour quoi que ce soit d’autre. Or, nous sous-investissons de manière dramatique.

Au siècle dernier, deux tiers de la croissance du PIB était attribuable aux innovations scientifiques et technologiques. Le retour sur investissement est donc énorme, mais on ne s’en rend pas compte.

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