Le véritable rendement de la philanthropie

©© streetworldfootball

Au commencement était le verbe (grec): filánthropos - qui aime l’humain. Les voies de la philanthropie moderne sont multiples. L’obligation à impact social ou humanitaire est son nouvel outil privilégié.

En 1994, le Franco-Britannique Pascal Vinarnic a créé, avec la Fondation Demeter, de nouveaux instruments financiers du secteur social. Ce furent douze ans de microfinance: "Nos projets couvraient plusieurs régions du monde, Inde, Afrique noire, Amérique du Sud: devenue agent économique, la femme changeait les règles d’une communauté, facteur irréversible de transformation structurelle."

Demeter s’est ensuite focalisé sur l’entrepreneuriat, voie d’employabilité pour jeunes à risque: "Le social connaissait mal l’innovation, notamment financière. L’État ne pouvant tout, la donation ayant ses limites, le privé devait intervenir. Gestionnaires de fonds d’investissement, nous recourons au savoir-faire du capital-risque et à la culture de la mesure du résultat. Une fondation privée ne lève pas de fonds publics et ne vit pas de donation: elle peut se permettre ces risques. Nous avons œuvré à l’insertion de ces jeunes, munitions des extrémismes politiques, religieux ou mafieux: nos mises en garde contre cette dérive n’étaient pas entendues, c’est moins le cas aujourd’hui!"

L’effet est double: fort taux d’insertion ou baisse de récidive (chez les jeunes délinquants), et regard modifié de la société civile. "Ces programmes pilotes transposent la démarche du créateur de start-up en enseignant la prise de décision. Ils visent trente à cinquante jeunes bénéficiaires, ‘business model’ que nous affinons et faisons croître en trouvant des poches plus profondes que les nôtres, institutionnelles ou privées. À New York, en 2010, nous avons participé au financement de Defy Ventures, premier ‘fonds’ d’investissement destiné à transformer d’anciens délinquants en créateurs d’entreprise."

À leur sortie de prison, 80 bénéficiaires sont encadrés par 1.100 mentors. Demeter a financé une part du capital d’amorçage et le lancement de leur entreprise. Plusieurs sont devenues rentables en quelques mois, dans les services d’hôtellerie, restauration et loisir, employant d’autres diplômés du programme. "Incarnant la volonté de la société civile de participer à l’action sociale, agnostiques dans nos choix géographiques, nous sommes apolitiques et areligieux. À l’anglo-saxonne, on oublie le passé de la personne pour se tourner vers son avenir, son passif au profit du développement de ses actifs."

Ilot et Street football

Un autre programme très observé en Europe intéresse Demeter. Hans Claus, directeur de la prison d’Audenaerde: "Soutenue par un groupe d’universitaires, d’agents carcéraux et de politiques, l’ASBL Les Maisons veut modifier le système pénitentiaire, remplacer les prisons par des maisons de détention de petite taille (3 unités de 10 détenus maximum) en liaison avec la société. Le politique a repris l’idée, avec des Maisons de transition pour détenus dans leur dernière année de détention."

Malgré les freins, le programme aboutira, peut-être avec financements privés. "Ce ne sont pas des privatisations, mais des partenariats au risque assumé par le privé, grâce à des méthodes de financement mises au point avec des spécialistes tels que KOIS Invest, cocréateur de la première OIS (Obligation à impact social) belge." Le rendement, c’est l’impact social: chaque insertion représente un bénéfice net pour la collectivité. "Cela définit la philanthropie de risque, qui n’est pas une irruption lucrative du monde des affaires. La réinsertion des jeunes drogués n’est pas le commerce équitable."

Dans le nord de la France, à Amiens, l’Ilot logeait d’ex-détenus. Depuis les années 2000, il offre, à des jeunes sortis de prison, l’insertion économique dans la réparation automobile, la menuiserie et la restauration, en adoptant l’entrepreneuriat social et une forte mobilisation des entreprises de la région comme partenaires et futurs employeurs, parvenant à des taux d’insertion très élevés.

"Citons aussi StreetFootballWorld, fondé en 2002 en Allemagne, présent en Belgique — qui va créer un fonds de dotation à long terme avec la Fondation Roi Baudouin. Le football porte un message d’intégration et de parité, à trois niveaux: joueurs et célébrités du foot, sponsors d’entreprise et fans. En Espagne et Amérique du sud, nos programmes transforment le handicapé en acteur social, présent au quotidien. Une femme handicapée aide les personnes âgées à utiliser les automates bancaire: non plus bénéficiaire d’une aide, elle dispense la sienne, devient formatrice, et le regard social change. Inutile de s’appeler Bill Gates pour être philanthrope: c’est accessible à tous", insiste Vinarnic.

Epic utilise la technique indolore de l’arrondi du salaire: l’employé donne ce qui figure après la virgule, et l’entreprise verse autant.

Disruption sociale

Alexandre Mars, créateur de l’Epic Foundation (5 bureaux à Paris, Londres, New York, San Francisco, Bangkok et bientôt Bruxelles) élargit le propos. "Cette évolution est beaucoup due à la ‘Génération Y’ (27% de la population européenne en 2015, 50% de la main-d’œuvre mondiale en 2020, NDLR). À la rupture (disruption) technologique et à l’ubérisation économique s’ajoute la ‘disruption’ sociale. À Stanford, 20% des étudiants en licence veulent œuvrer dans le social, métier d’impact et de sens, tendance inexistante en 2010. Procter & Gamble ou L’Oréal entendent les candidats demander: ‘à quoi servira notre réussite?’ Face à cela, il y a trois types de patron: une minorité intègre le bien social (Caudalie produits de beauté donne 1% de ses revenus à des causes sociale; les restaurants bio Cojean, à Paris, 10% de leurs bénéfices); une seconde minorité est sourde à ces questions; et une majorité, encore darwinienne, constate que vanter la hausse du résultat net attire de moins en moins cette génération."

©l'Ilôt Amiens

Epic veut faire du don un réflexe, en levant les obstacles: le manque de confiance, de temps et de connaissances. Ainsi, la totalité des sommes va aux organismes ou programmes destinataires, les frais de fonctionnement étant totalement pris en charge en fonds propres par Alexandre Mars, grâce à la revente de plusieurs entreprises technologiques fondées par lui depuis 1996. Pour la simplicité, Epic utilise aussi les techniques indolores de l’arrondi du salaire (l’employé donne ce qui figure après la virgule, et l’entreprise verse autant) et à la caisse (don à l’euro supplémentaire), répandues aussi dans l’e-commerce. Autre instrument, l’Epic Founders Pledge, promesse de don de titres, assise sur leur valeur de rachat future. "Le don n’est pas réservé aux privilégiés", martèle-t-il!

Expert de ces outils, KOIS Invest est dirigé par son fondateur, François de Borchgrave, qui tient à distinguer la finance innovante (l’investissement d’impact) de la philanthropie. "C’est une autre manière d’investir, qui remplace l’investissement traditionnel. Aujourd’hui, ce dernier ne considère que le rendement financier, et pas son impact sur le monde, négatif, neutre ou positif. Acheter bio ou installer des panneaux solaires sur son toit expriment nos valeurs personnelles. Face à l’investissement, celles-ci s’effacent. L’investisseur ne réalise pas toujours qu’investir dans l’entreprise, c’est construire le monde futur, qui sera fonction des ressources déployées. L’investissement d’impact invite à considérer cette dimensio: rentable, il s’inscrit dans ces valeurs." Quelques exemples? "L’énergie renouvelable est un secteur de prédilection, avec, en Belgique, la société Bee, le logement, avec Inclusio, ou le handicap, avec TrainM, centre de rééducation physique à Anvers. La création d’entreprises inclusives favorise le retour à l’emploi: nous avons investi dans Auticon, société allemande présente en France et en Angleterre, qui engage des autistes Asperger en consultants informatiques pour de grandes sociétés, dont le tiers des principaux groupes cotés au Dax. Si performants qu’ils bouclent tous les projets avant échéance! Enfin, en Inde, une chaîne de maternités low-cost vise à pallier la carence des infrastructures en offrant un accès abordable à la santé. Enfin, nous avons structuré le premier SIB (Social Impact Bond, ou contrat à impact social) en Belgique: un accord tripartite signé entre le gouvernement (Actiris, gestionnaire public de l’emploi bruxellois), l’ASBL bruxelloise Duo for a Job et un pôle d’investisseurs, préfinançant un programme d’insertion professionnelle de 300 jeunes migrants. Au terme des trois ans, si l’objectif d’insertion est atteint, Actiris rembourse les investisseurs, ou une part variable du capital est perdue. Cet outil est décliné en Afrique dans l’OIH (Obligation à impact humanitaire) avec le CICR, première mondiale avec le ministère de la Coopération au Développement. Après la crise financière, avec l’envie de chercher une croissance qui ait du sens, notamment dans la Silicon Valley, le développement d’ensemble du secteur prend son envol depuis trois ans, et la vague atteint l’Europe avec un décalage. Soulignons que les rendements espérés dans la finance d’impact peuvent être en tous points égaux à ceux de la finance classique."

Quels secteurs?

Selon une étude de la Fondation Roi Baudouin, la santé représente 29%, l’aide aux démunis ou l’humanitaire 21%, le patrimoine et l’éducation culturels ne pèsent qu’1%, (contre 15% du budget du mécénat en France, grâce à une fiscalité attractive: 60% de déductibilité plafonnés à 0,5% du chiffre d’affaires).

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À la tête de Prométhéa, à Namur et Bruxelles, Benoît Provost promeut la culture et le patrimoine. "Nous opérons sur trois plans: l’information pour entreprises et porteurs de projets, peu au fait de ces financements; la formation des porteurs de projets (rédaction, présentation, partenaires, etc.) et des entreprises pour éduquer leurs équipes au mécénat; et la mise en relation, en nous appuyant sur quatre collectifs d’entreprises membres de Prométhéa, mutualisant les moyens. Enfin, nous avons développé le speed coaching: les entreprises consacrent deux heures à quatre porteurs de projets." Ces acteurs culturels sont de grands musées, des institutions d’art de la scène, des ASBL. "Pour la réalisation d’une maquette de la Maison Horta, souhaitée par le musée, le bureau Art & Build a offert des centaines d’heures de travail, échange de services sans transfert financier direct. Avec Wolubilis, Macors, une entreprise de rénovation du patrimoine, accueille des artistes en résidence. Enfin, le collectif Bruocsella améliore le cadre urbain avec la Vitrine, conteneur transformé en espace itinérant d’art contemporain.".

À la tête de la Fondation pour les Générations futures, Benoît Derenne soutient la recherche et sa valeur ajoutée sociétale, diverses disciplines technologiques sous l’angle durable, par exemple le design. "Dans un monde complexe, spécialisé, notre programme Hera, décliné dans ces disciplines, adossé aux six universités de la Communauté française, encourage une vision à 360°. Le prix des Générations futures soutient des initiatives comme PermaFungi (agriculture urbaine). Le Fonds SE’nSE créé par Pierre Mottet, ex-PDG d’IBA, leader mondial de la protonthérapie, doté de 100.000 euros annuels, prête à des entreprises à impact environnemental. Notre Fondation 3.0 réunit huit présidents de fondations européens pour nourrir sa réflexion systémique. Nos capitaux, notre indépendance, notre responsabilité s’inscrivent dans le long terme."

Philanthrope et discret

Pour Pascal Vinarnic, depuis plus de vingt ans, la Fondation Roi Baudouin (FRB) a "de l’avance sur les institutions philanthropiques européennes, comprend les alternatives aux financements sociaux traditionnels, soutient les démarches innovantes (microfinance, entrepreneuriat social, philanthropie de risque, investissement social au résultat…), malgré les préjugés". Classiquement, une fondation utilise une partie de ses capitaux. Pour la FRB, ce sont environ 4% de ses avoirs boursiers (233 millions d’euros), 3,7% de la valeur des Fonds abrités en son sein (451 millions) et la dotation de la Loterie nationale (11 millions).

©Unis Cité

Luc Tayart de Borms, administrateur délégué: "C’est une organisation à l’évaluation collégiale. Nos jurys, groupes d’experts et comités d’accompagnement pluralistes, 2.300 personnes en 2016, garantissent impartialité et proximité. Si la philanthropie belge n’est pas à l’échelle des grands acteurs américains, type Bill Gates, en volume, l’Europe est à parité avec les USA. Le philanthrope a le choix: donner à une organisation existante, créer sa structure, ou un fonds au sein d’une structure faîtière. Notre expérience, nos réseaux, la complexité fiscale et juridique en orientent certains vers nou: nous abritons plus de 500 fonds. Le philanthrope a mené une existence fructueuse et veut rendre à la société. Il ne faut pas toujours donner des sommes importantes, surtout si le travail est ciblé. Enfin, dissipons deux préjugé: l’argent de la philanthropie ne prive pas l’État, et les avantages fiscaux aux individus fortunés ne sont pas un don aux riches. Sans incitations, le donateur donnerait moins, ce qui priverait les bénéficiaires finaux. Sa motivation fiscale est secondaire. Ne souhaitant pas afficher sa réussite, en Belgique comme en Europe, il reste discret." Pour maximiser son impact, la Fondation agit en relation avec deux grands partenaires, autorités publiques et secteur privé. "Nous ne nous substituons pas au gouvernement, n’ayant pas vocation à combler les manques budgétaires. Nous apportons plus-value et conseils en politiques publiques. Ne visant pas le monopole, nous œuvrons avec d’autres entités. Ainsi, face à la crise des réfugiés, intervenir seuls n’aurait guère de sen: nous agissons avec une vingtaine d’organismes européens. Nous évoluon: le numérique change la façon de donner. Et, au Burundi, si l’un de nos Fonds verse des subventions, il investit aussi dans une usine coopérative. Citons l’investissement social responsable (ISR) dans l’eau ou l’énergie durable. Enfin, nous devons aussi être à l’écoute des courants sociaux antisystème qui nous lancent un défi: en Hongrie ou en Pologne, certaines entraves appellent une solidarité des fondations européennes, notamment avec les ONG anticorruption. Et la philanthropie bourgeonne en Chine", avec une première loi adoptée en 2016.

Après Anvers le 27/4, la Fondation Roi Baudouin déploie son Printemps de la Philanthropie à Bruxelles (11/5), au Concert Noble et à Namur (4/5), au Palais des Congrès, où Peter Hinssen, Néerlandais de la Silicon Valley, invite à un "voyage" exploratoire de la troisième révolution numérique et quatre ateliers: philanthropie à l’ère digitale, "smart" philanthropie, philanthropie et éducation et philanthropie hospitalière.

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