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Les entreprises belges reprennent goût à l'investissement, les actionnaires en profitent

Umicore a décidé de multiplier par trois ses capacités de production de matériaux pour batteries rechargeables. ©Dries Luyten

Les entreprises belges cotées en Bourse ont une nouvelle fois signé une excellente année. Elles tirent profit à la fois de la reprise économique et de nombreuses années de réduction des coûts. Les patrons osent à nouveau investir dans la croissance, grâce notamment aux liquidités bon marché.

Les entreprises belges cotées peuvent être fières de leurs prestations en 2016. Telle est la conclusion de notre enquête. Elles ont profité à la fois de la reprise économique mondiale et de la hausse de la consommation intérieure. La croissance du chiffre d’affaires, combinée aux économies de coûts qui ont caractérisé les années de crise, ont eu un effet de levier sur les bénéfices.

Alors que le chiffre d’affaires total du secteur industriel affiche une hausse de 4,1%, les bénéfices augmentent de plus de 15%, et même de 21% pour les cash-flows opérationnels. Si l’on tient compte des nombreux résultats exceptionnels, les bénéfices nets n’augmentent globalement "que" de 4%.

Ces chiffres ne comprennent pas AB InBev car, comme toujours, le poids de ce géant donnerait une image biaisée des résultats globaux, puisqu’il représente à lui seul la moitié de la capitalisation boursière de la Bourse de Bruxelles.

De plus en plus d’entreprises se rendent compte qu’un bilan sans dettes n’est pas optimal.

Les résultats du géant brassicole – qui est aussi la plus grande entreprise de la zone euro – sont difficilement comparables à ceux des exercices précédents, compte tenu de la reprise de SAB Miller. Si l’on inclut AB InBev, le chiffre d’affaires total des entreprises cotées augmente de 4,3%, contre seulement 2,3% pour les bénéfices d’exploitation, mais le bénéfice net total baisse de 59%, suite aux nombreuses moins-values exceptionnelles qui ont pesé sur les résultats de la multinationale.

Optimisme pour 2017

La plupart des patrons perçoivent moins d’incertitudes, et se sentent rassurés par les carnets de commandes bien remplis et par une économie européenne en bonne voie d’afficher une croissance de plus de 2%. De nombreux chefs d’entreprises publient des estimations de résultats positives. Cet optimisme ne se limite heureusement pas aux paroles, mais se traduit également dans les actes. Les entreprises osent à nouveau investir, tant dans leur croissance organique que dans des acquisitions.

Pour financer cette croissance, les entrepreneurs ont renoué avec les crédits, après des années de réduction des dettes. Non seulement les opportunités sont plus nombreuses grâce à la reprise de l’économie, mais de plus en plus d’entreprises se rendent compte qu’un bilan sans dettes – alors qu’il est aujourd’hui possible d’obtenir des emprunts quasi gratuitement – n’est pas optimal. Le taux d’intérêt moyen à long terme dans notre pays a atteint 0,48% en 2016, contre 0,85% l’année précédente. Depuis lors, il a légèrement augmenté, mais nous sommes loin des niveaux susceptibles de mettre à mal les entreprises. Tant les banques que les investisseurs sont encore prêts à financer les entreprises via des crédits, des obligations et des augmentations de capital.

Les dettes des entreprises belges cotées ont augmenté de plus d’un milliard d’euros, pour atteindre 18,9 milliards (sans AB InBev). Le taux d’endettement n’a augmenté que de 1% pour atteindre 51%, car grâce à une rentabilité élevée, les fonds propres ont augmenté en conséquence. Si l’on inclut AB InBev, la situation est loin d’être rose: les dettes augmentent de 60 milliards d’euros, et le taux d’endettement global passe de 76 à 114%.

©BELGA

AB InBev est une des rares entreprises à n’avoir pas répondu aux attentes, principalement au niveau de la première ligne du compte de résultats – le chiffre d’affaires. Les ventes de bière d’AB InBev reculent de 2%, tandis que les dettes (108 milliards de dollars) dépassent de 6 milliards les estimations des analystes. À ce niveau, elles représentent 8 fois le bénéfice d’exploitation. En temps normal, ces chiffres auraient constitué un signal d’alarme auprès des banques, mais ce n’est pas le cas d’AB InBev, car le groupe brassicole a prouvé sa capacité à exploiter au maximum les synergies liées aux acquisitions, et le secteur de la bière est connu pour ses niveaux élevés de cash-flow. Autre élément décevant: une perte exceptionnelle de 2,7 milliards d’euros suite à la chute de la livre sterling. AB InBev s’était en effet protégé contre une hausse, car il devait payer l’acquisition de SAB Miller en devise britannique. Résultat: une baisse de 85% de son bénéfice net.

Heureusement, la plupart des résultats sont bons. Barco avait pris l’habitude de faire de belles promesses qu’il s’empressait de ne pas respecter, mais depuis l’arrivée de Charles Beaudouin à la tête du groupe, la maison semble avoir changé son fusil d’épaule. Et Barco met également les gaz sur les investissements. Au cours d’une journée dédiée aux analystes, le groupe d’imagerie a déclaré vouloir investir son cash dans la croissance, essentiellement organique. Certains actionnaires avaient espéré obtenir un superdividende, car la montagne de cash du groupe a continué à augmenter, pour atteindre aujourd’hui 287 millions d’euros. Sans dépenses exceptionnelles, celle-ci pourrait dépasser le cap des 500 millions d’euros dans les trois ans, ce qui explique que Barco compte réserver 200 millions d’euros pour des "investissements dans la croissance". Le groupe dispose donc d’une marge de manœuvre suffisante pour acquérir un concurrent plus petit ou une technologie prometteuse. La marge bénéficiaire opérationnelle de 8% devrait encore augmenter.

Après des années de restructuration, Agfa-Gevaert est enfin prête à investir dans des projets susceptibles d’augmenter son chiffre d’affaires. La dette du groupe a été effacée, pour faire place à un excédent de trésorerie de 18 millions d’euros.

Profiter du boom automobile

Bekaert combine de bons résultats avec une vision optimiste de l’avenir. D’ici 2020, le tréfileur souhaite faire passer sa marge bénéficiaire opérationnelle de 8,2 à 10%. Si la production des 85 usines de fil et de câbles en acier n’a augmenté que d’un peu plus de 1%, leur efficience a fait un bond en avant.

©Filip Ysenbaert

Bekaert a également investi dans des acquisitions, avec notamment la reprise de la division "steel cord" de la firme italienne Pirelli. Les câbles d’acier pour pneus (pneus radiaux) sont encore le principal débouché du tréfileur, et Bekaert profite à fond de la montée en flèche de la vente de voitures dans le monde.

D’autres entreprises belges profitent de cette embellie. Ainsi, Umicore a décidé de multiplier par trois ses capacités de production de matériaux pour batteries rechargeables, misant ainsi sur une percée rapide des voitures électriques. Dans l’intervalle, la division catalyseurs du groupe surfe sur la bonne santé des ventes des diesels "classiques". Le cash-flow affiche une hausse de 45%, mais le marché s’est montré déçu parce que les marges de la fonderie d’Hoboken sont sous pression à cause d’un mix de produits moins avantageux et d’importants investissements pour la protection de l’environnement.

Les actionnaires en profitent

 

Sur Euronext Bruxelles, sept entreprises sur dix augmentent leur dividende par rapport à l’an dernier. À peine 8% d’entre elles réduisent leur coupon, et 22% le gardent inchangé. En moyenne, la hausse des dividendes se monte à 5,6%, soit bien plus que les derniers chiffres de l’inflation (+ 2,3%). En d’autres termes, vous perdez du pouvoir d’achat avec votre compte d’épargne, mais vous en gagnez grâce à vos actions. Nous n’avons pas tenu compte ici des sociétés qui ne paient pas de dividende depuis de nombreuses années, comme les entreprises de biotechnologie (encore déficitaires) et celles dont le palmarès est loin d’être brillant. D’ailleurs, les amateurs de coupons ne s’y intéressent pas.

Le rendement moyen du dividende en Bourse de Bruxelles se monte à 3,5% brut, et à 2,5% si nous tenons compte des sociétés qui ne paient pas de dividende. Notre cher gouvernement prélève au passage 30% du montant de ces coupons, contre 27% l’an dernier. Si vous avez investi dans toutes les entreprises qui distribuent un dividende, vous obtenez un rendement net de 2,45%, ce qui dépasse encore de loin les comptes d’épargne, qui ne rapportent guère plus de 0,11% par an.

La saison des dividendes est sauvée par AB InBev. Malgré l’augmentation de ses dettes pour financer le rachat de SABMiller, le géant brassicole maintient son dividende brut à 3,60 euros par action. Avec plus de 2 milliards d’actions en circulation, les actionnaires percevront au total plus de 7,2 milliards d’euros sous forme de dividende. Pour mettre ces chiffres en perspective: le total des dividendes distribué par AB InBev est à lui seul presque aussi élevé que la capitalisation boursière de Solvay.

On peut se demander si AB InBev pourra maintenir ce rythme. La réduction des dettes doit être une priorité pour son patron Carlos Brito, car elles représentent cinq fois les flux de trésorerie du groupe. Heureusement, Carlos Brito a réussi à augmenter les synergies estimées de la fusion à 2,8 milliards de dollars. Ces avantages devraient se faire sentir dans les chiffres des trois ou quatre prochaines années. Car pour payer son dividende, AB InBev doit pratiquement utiliser la totalité de son cash flow de 2016 et près de sept fois son bénéfice net.

AB InBev n’est pas la seule entreprise qui consacre à ses dividendes davantage que son bénéfice net. L’assureur Ageas distribue l’équivalent de 3,5 fois ses bénéfices. De nombreux éléments exceptionnels ainsi que les résultats décevants de sa filiale britannique ont impacté le quatrième trimestre 2016. Heureusement, Ageas dispose d’une réserve de liquidités de 1,9 milliard d’euros.

Van de Velde distribue lui aussi davantage que ses bénéfices sous forme de dividende. Mais c’est peut-être la dernière fois. En effet, le groupe de lingerie a vu ses généreux cash flows fondre à 18 millions d’euros. L’entreprise est également confrontée pour la première fois à une baisse de son chiffre d’affaires, suite à la chute de la livre sterling. La hausse de la facture fiscale pour son usine tunisienne devrait également peser sur les bénéfices. Il est dès lors plus que probable que Van de Velde doive réduire son coupon en 2018. Une première pour le groupe.

GBL distribue 107% de ses revenus en cash sous forme de dividende. Le holding de la famille Frère a vendu la totalité de sa participation dans Engie et s’est également séparé d’un paquet d’actions Total. Ces entreprises françaises paient traditionnellement de généreux dividendes. GBL a réinvesti le produit de ces ventes dans des entreprises "plus prometteuses" comme Umicore et Ontex, mais il faudra un peu de patience avant que ce changement de cap ne se traduise par une augmentation des flux de trésorerie.

Reprise

Pour la première fois depuis longtemps, KBC réapparaît dans le classement des champions des dividendes. Après le remboursement de l’aide de l’État, le bancassureur est à nouveau libre de chouchouter ses actionnaires en leur payant un coupon. KBC a décidé de distribuer 50% de son bénéfice net, ce qui s’est traduit par un coupon de 2,80 euros par action. La plupart des analystes s’attendent à une nouvelle hausse du bénéfice dans le secteur bancaire grâce à la reprise économique et à l’amélioration des marges d’intérêt. Le coupon de KBC pourrait donc théoriquement poursuivre sur sa lancée dans les années à venir.

Pour la première fois depuis 2013, les actionnaires (patients) d’Orange Belgium sont récompensés: la guerre des prix dans le secteur des télécoms semble se tasser, et grâce à l’émergence de l’internet mobile et de la télévision numérique, le chiffre d’affaires reprend des couleurs. Son concurrent Proximus affiche également des chiffres meilleurs qu’attendu et maintient son dividende pour la troisième année consécutive. Seul Telenet se montre quelque peu avare, même si son patron John Porter a déclaré que "Telenet n’avait pas pour habitude de laisser dormir son bilan". C’est une manière détournée d’indiquer que "si le groupe ne fait aucune acquisition, les actionnaires peuvent espérer recevoir une part du gâteau."

Bpost fait partie des entreprises traditionnellement généreuses en termes de dividendes. Contrairement à de nombreux autres groupes de services postaux, la poste belge a réussi à contrer la baisse du courrier classique en augmentant ses activités de distribution de colis et en réduisant ses coûts. Le cash flow couvre largement le dividende. Les analystes ne s’attendent pas à voir le coupon baisser au cours des prochains exercices.

Même les entreprises plus modestes choient leurs actionnaires. Le groupe de construction Moury Construct affiche des marges bénéficiaires record, et est assis sur une montagne de cash de près de 84 euros par action, soit 58% de sa capitalisation boursière. Moury préfère rester pragmatique: le coupon augmentera dès que l’entreprise compensera entièrement la hausse du précompte mobilier, qui est passé de 27 à 30%.

Dans le secteur immobilier, les promoteurs ne sont pas en reste, à l’exception de Banimmo, traditionnellement problématique. Atenor augmente son dividende pour la première fois en sept ans, un signe positif pour le spécialiste en projets urbains qui n’a pas pour habitude de réduire son coupon. Après sa fusion avec Allfin, le "nouvel" Immobel a décrété un "premier dividende" de 2 euros par action, et promet de l’augmenter de 4 à 10% dans les années à venir.

Il ne faut pas sous-estimer la force des dividendes en hausse: c’est la principale raison pour laquelle les entreprises immobilières – comme les logisticiens WDP et Montea, les spécialistes des maisons de repos Aedifica et du logement Home Invest – cotent bien au-dessus de leur valeur intrinsèque.

Ce sont en effet les entreprises qui affichent la plus forte croissance qui augmentent le plus leur dividende. Par exemple, Melexis compte distribuer une fois de plus un dividende "exceptionnel" – cette fois de 70 cents – ce qui portera le dividende total à 2 euros par action, soit un rendement brut (élevé pour une entreprise en croissance) de 2,5%. La politique de Jensen prévoit de distribuer 0,25 euro "en année ordinaire", et y parvient autant grâce à sa bonne condition que par le biais d’un dividende "exceptionnel". Fidèle à sa tradition, Texaf, opérateur économique au Congo, augmente son coupon de 20%.

CFE fait partie des rares entreprises qui réduisent leur dividende. Le coupon baisse de 10%, après un recul du bénéfice de 4%. Cette nouvelle a surpris la plupart des analystes, car le carnet de commandes est aujourd’hui bien rempli grâce à la demande en éoliennes. La politique du groupe de construction et de dragage prévoit en effet de limiter le dividende à un tiers du bénéfice net.

Comme en 2015, Euronav occupe la première place sur la liste des entreprises généreuses en termes de dividende. L’armateur distribue en principe 80% de son bénéfice net. Le premier semestre 2016 fut excellent, mais les taux de fret ont considérablement baissé au cours de la seconde partie de l’année, suite à une surabondance de tankers. Il est donc peu probable qu’Euronav se retrouve encore en tête de ce classement pour l’exercice 2017.

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