Pour vivre heureux, vivons debout

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La médecine prétend guérir les maux de l’âme grâce à un divan ou des molécules chimiques, mais ne parvient pas à solutionner l’épidémie de maux de dos, qui touche de plus en plus de travailleurs de bureau. Victime de la modernité, l’homo sapiens saura-t-il se remettre sur pattes?

Déambulez dans l’open space d’une banque, d’une administration ou d’un groupe de consultance, et vous observerez que ces ruches humaines, loin de butiner leur nectar aux quatre coins de leur domaine, sont irrémédiablement vissées à leur chaise, dans une immobilité momifiée. Il fut un temps où l’ordinateur semblait libérer le travailleur. Aujourd’hui, c’est l’impression inverse qui domine: l’ordinateur enchaîne son travailleur. Et lui fige le dos.

En Belgique les problèmes au niveau du bas de dos sont la maladie chronique la plus fréquente (18,7% des hommes et 22,7% des femmes).

Le paradoxe interpelle: depuis la deuxième révolution industrielle, les êtres humains ont été progressivement libérés des efforts physiques qu’ils devaient livrer dans leur vie professionnelle et dans leur vie domestique. Le travail dans les champs, dans les usines ou au lavoir, s’est raréfié. Les corvées sont de plus en plus exécutées par des machines, voire par des robots, et cette tendance va se prolonger avec les progrès de la robotique et de l’intelligence artificielle.

Assis en voiture, assis face à l’ordinateur de bureau, avachi devant son téléviseur (plus de quatre heures par jour en moyenne), le travailleur moderne sollicite de moins en moins son corps qui abandonne son maître aussi volontiers que celui-ci l’a abandonné.

Un tiers des Belges en souffrance

Cette corrélation forte entre le travail de "col blanc" et le mal de dos a été mise en évidence dans un rapport de 2013 du Institute of Health Metrics and Evaluation (IHME). Les résultats sont effarants: le nombre cumulé d’années d’incapacité ou d’années perdues liées à un mal de dos est entre quatre et cinq fois supérieur en Europe de l’Ouest — où le secteur des services emploie la majorité des travailleurs — qu’en Europe centrale et en Europe de l’Est.

Dans ce même rapport, on découvre que la prévalence des lombalgies chez les Belges est de 33%, de 39,2% en Allemagne et de 28,7% au Canada. Elle n’est que de 8,4% en Inde. Suffisant pour établir un lien avec le travail assis?

D’après le rapport Global Burden of Disease Study (2010), "la lombalgie est un problème de santé très courant dans le monde entier, et une cause majeure d’incapacité qui affecte la performance au travail et le bien-être général. Bien que divers facteurs de risques aient été identifiés (notamment la posture au travail, un état dépressif, l’obésité, la taille et l’âge), les causes originelles des lombalgies restent obscures, avec un diagnostic difficile à établir. Le mal de dos n’est pas une maladie mais une constellation de symptômes. Dans la plupart des cas, ses origines restent inconnues."

Le même rapport estime que le temps global d’incapacité provoqué par le mal de dos dans les pays occidentaux est supérieur à celui du VIH, des accidents de la route ou du cancer des poumons.

La réalité des chiffres est implacable, quelle que soit la zone géographique. Au Royaume-Uni, 100 millions de jours de travail sont perdus chaque année à cause d’un mal de dos, soit une moyenne de trois jours par travailleur. Aux Etats-Unis, le coût annuel estimé se situe entre 100 et 200 milliards de dollars, les deux tiers étant liés à une baisse des rémunérations et de la productivité. Dans l’Union européenne, 44 millions de travailleurs ont chaque année un problème de dos lié à leur travail, ce qui équivaut à des absences coûtant au total deux points de PIB.

En Belgique, une enquête de l’Institut scientifique de santé publique, en 2013, a établi que les problèmes au niveau du bas de dos étaient la maladie chronique la plus fréquente (18,7% des hommes et 22,7% des femmes).

Les scientifiques sont souvent perplexes face à l’origine du mal, puisque l’origine des douleurs n’est pas identifiable dans 90 à 95% des cas.

Mettons-nous sur la pointe des pieds pour voir plus loin: une étude commandée par Public Health England (2015) a mis en évidence le volume invraisemblable de temps passé assis au travail: en moyenne le temps passé assis pour un travailleur de bureau dépasse dix heures chaque jour en cumulé. Soit 60% de son temps éveillé. En ajoutant les heures de sommeil, un travailleur moderne passe ainsi environ dix-huit heures par jour physiquement inactif, soit neuf mois par an. Ironie des temps modernes, un occidental est plus actif physiquement pendant ses vacances et ses jours de repos que pendant les jours de travail.

Selon la principale auteure de l’étude, la professeure en biologie humaine Stecey Clemes, "cela révèle à quel point le monde du travail valorise le travail assis, et cela pose des questions légitimes sur les limites qui doivent être posées sur ce temps assis ou sur les nécessaires moyens de casser cette habitude."

Il ne s’agit pas de revenir au labeur des champs, mais de trouver un meilleur équilibre. Selon le professeur Claude Hamonet, "il n’est pas nécessaire d’être musclé pour ne pas avoir mal au dos. Il y a autant de douleurs du dos chez les personnes musclées que chez celles qui ne le sont pas. Le renforcement des muscles est donc inutile."

L’étude estime que chaque travailleur devrait dégager deux heures supplémentaires chaque jour pour les consacrer au travail debout. Ceci afin de ne pas dépasser la barre fatidique des huit heures assises, à partir de laquelle les problèmes commencent, dont notamment les désordres musculo-squelettiques liés aux os ou aux articulations et qui peuvent atteindre jusqu’à 200 types différents.

Marchons, marchons…

Même si ceux-ci peuvent être l’une des causes (ou des conséquences) du mal de dos, ces désordres représentent un problème plus important que le stress et autres troubles psychologiques au travail, selon Stephen Bevan, directeur de la Work Foundation. "Toute l’attention des médias est portée sur la santé mentale, dit-il. C’est comme si les désordres musculo-squelettiques étaient trop ennuyeux à comprendre et que nous devions parler de choses plus intéressantes."

Des solutions existent et sont déjà mises en œuvre, comme les standing desks, ces pupitres permettant aux travailleurs de se mettre en posture debout. Le caractère immobile empêche toutefois les employés de s’épanouir physiquement, tant le mouvement prime sur le reste. De plus en plus d’entreprises demandent également à leurs salariés de changer régulièrement de bureau, alors que les open spaces sont devenus la norme.

Des expériences ont aussi été menées pour optimiser l’organisation des espaces de travail et mesurer leur effet sur la productivité, indépendamment des bénéfices en terme de santé. Par exemple, une étude réalisée en 2014 a consisté à installer dans une entreprise de taille intermédiaire un coin café, une salle de jeux avec ballon, une salle de discussion avec pupitre debout et une table de ping-pong avec des canapés dans un hall. Cela a permis, au bout de six mois, de réduire de 39 minutes le temps moyen assis.

Les anti-douleurs sont presque systématiquement prescrits par les médecins, souvent démunis face à la complexité de la mécanique squelettique humaine.

Dans une autre expérience, des podomètres ont été introduits ainsi que des réunions de visu, des incitations à déjeuner en marchant et des primes pour venir au travail à vélo et à faire du sport. Ainsi, après douze semaines, le temps passé assis a diminué de 117 minutes.

Une autre étude a permis de constater que des incitations à "faire les cent pas" pendant une réunion, ou se lever pour répondre au téléphone, avaient réduit de 17% le temps assis après 21 semaines.

90% des cas non identifiés

En ce qui concerne les causes, elles sont obscures car multiples. Elles peuvent être chroniques ou aiguës, mécaniques, inflammatoires ou encore traumatiques.

Divers termes permettent de comprendre les douleurs diverses. Rachialgie est le terme un peu générique, qui désigne l’ensemble des douleurs du dos. D’autres termes entrent ensuite en jeu: la lombalgie — la plus fréquente -, douleur située en bas du dos au niveau des vertèbres lombaires; les cervicalgies, situées dans le haut du dos; et la dorsalgie pour le milieu.

Au-delà, les scientifiques sont souvent perplexes face à l’origine du mal, puisque l’origine des douleurs n’est pas identifiable dans 90 à 95% des cas. On parle alors dans ce cas de rachialgie commune ou non spécifique. On sait toutefois que les douleurs viennent de lésions des disques intervertébraux, ou d’usure du cartilage des articulations. Les autres cas (5 à 10%, c’est-à-dire les douleurs qui ne disparaissent pas après plusieurs mois), peuvent signaler une maladie plus grave.

Le siège précis de la douleur, la façon dont elle s’est déclenchée (brutalement ou progressivement), son caractère inflammatoire ou pas et les antécédents médicaux sont d’autres éléments à prendre en compte. En dehors des maladies graves sous-jacentes, le seul risque majeur est celui de la chronicisation, à savoir un mal de dos qui se perpétuerait.

Une série de causes "mécaniques" sont identifiables, selon le National Institute of Neurological Disorders and Strokes américain. Les entorses lombaires, traumatisme subi par des ligaments ou tendons musculaires à cause d’étirements excessifs ou de déchirures, sont les plus douloureuses. Principal ligament visé: l’ilio-lombaire, qui relie le bassin et la dernière vertèbre lombaire (la L5, parfois la L4).

Autre cause commune des douleurs au bas du dos: les discopathies dégénératives. Elles impliquent les disques vertébraux soumis aux sollicitations importantes et répétitives, comme le port de charges, les mouvements répétitifs, etc. Viennent ensuite les fameuses hernies discales, ou déformations voire déplacements d’un disque intervertébral, qui découlent généralement de mauvais mouvements.

Plus rares, les radiculopathies. Elles atteignent les racines nerveuses de la colonne vertébrale et peuvent parfois cacher une maladie plus grave.

Il y a aussi la sciatique, assez terrifiante et cinglante, mais assez brève, ou encore le syndrome du canal lombaire étroit, qui correspond à un rétrécissement de la cavité située au centre des vertèbres lombaires. Ce rétrécissement peut provoquer une compression des racines nerveuses issues de la moelle épinière, et enclencher des douleurs au bas du dos, de la fesse ou du membre inférieur, avec pour conséquence de potentielles complications dégénératives, voire une paralysie des membres inférieurs. Enfin, n’oublions pas les scolioses, qui se produisent à un âge avancé, et les lordoses, qui constituent une courbure excessive de la colonne vertébrale.

Le piège des anti-douleurs

Il faudra encore quelques décennies pour comprendre les tenants et les aboutissants du mal du siècle. La médecine moderne a préféré miser sur les antidépresseurs, pour le plus grand malheur des citoyens occidentaux, mais pour ses plus grands profits à elle. Les recherches sur le mal de dos et le niveau d’information des citoyens sur leur santé musculo-squelettique sont proches du néant. Le fossé avec les croyances incroyablement naïves sur le prétendu pouvoir de la chimie sur le bien-être psychique ne cesse de se creuser.

Dans la région du dos, les firmes pharmaceutiques n’ont toutefois pas manqué de se nourrir sur la bête souffreteuse. Les anti-douleurs sont presque systématiquement prescrits par les médecins, souvent démunis face à la complexité de la mécanique squelettique humaine. Prescrits à la hâte à des patients, ils sont souvent pires que le mal, en ce sens qu’ils masquent l’origine de la douleur et amènent le sujet à continuer de solliciter les mêmes muscles sans se rendre compte qu’il accentue la tension. Les cris du corps sont brouillés et le cavalier ne maîtrise plus sa monture.

Selon le renommé Docteur Mark Porter, les anti-douleurs "peuvent permettre de rendre le mal de dos plus supportable, mais n’agissent pas sur les causes sous-jacentes des symptômes. Le temps est souvent le meilleur guérisseur. De nombreuses raisons expliquent des maux de dos, mais heureusement la majorité disparaissent sans aucune intervention spécifique. Au moins trois quarts se résolvent naturellement au bout de quatre à six semaines, et, en général, plus vous êtes actifs, plus la guérison sera rapide."

Parmi les autres mythes, celui de l’imagerie. Les scanners ne permettent généralement pas de repérer l’origine du mal, ni même le point central de la douleur. Ils ne peuvent être utiles que pour repérer une éventuelle pathologie plus grave, par exemple si la douleur au dos persiste après deux mois… en sachant que même après deux mois, ce mal de dos, quoique chronique et insupportable, peut être bénin.

Dans tous les cas, un passage chez un ostéopathe, un chiropracteur ou un naturopathe, même s’il ne garantit pas une guérison immédiate, a le grand mérite d’ouvrir les portes d’un nouveau rapport à son corps et à soi-même. Un rapport où la souffrance n’est plus une ennemie tyrannique, mais une messagère bienveillante.

Limiter les risques au travail 
  • Prendre des mini-pauses régulières en se levant environ toutes les 30 minutes
  • Prendre l’escalier plutôt que l’ascenseur; E Se lever et marcher pendant les conversations téléphoniques
  • Se déplacer pour aller parler à un collègue, plutôt que de lui envoyer un e-mail
  • Déplacer la corbeille de papier à quelques mètres du bureau
  • Limiter autant que possible le temps passé devant l’écran
  • Placer l’écran, la tablette, le journal face à la tête de manière à ne pas la courber et imiter l’usage de laptops et de smartphones
  • Tenir ses rendez-vous, briefings et réunions debout ou en marchant, si possible à l’extérieur
  • Installer deux bureaux: un assis, et un debout, avec des tâches spécifiques pour chacun, et pourquoi pas deux ordinateurs connectés (par exemple, le bureau debout peut être dédié à la lecture et à l’envoi des e-mails)
  • Debout ou assis, toujours se tenir le plus droit possible face au bureau, mais s’accorder très fréquemment des pauses d’étirements avec des positions très diverses, qui peuvent être maintenues quelques dizaines de secondes, un peu comme le ferait un chat
  • Être très patient. Marcher, se tenir debout ou garder la tête droite est un supplice psychologique au début de la "rééducation". Cela devient naturel et agréable au fil du temps et de la raréfaction des maux de dos
Et en dehors du travail…
  • Ne pas dormir sur le ventre
  • Vérifier la qualité du matelas
  • Rester actif, même en cas de mal de dos et tout en se ménageant, le temps que la douleur passe
  • Marcher, marcher, marcher…

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