chronique

Un long dimanche

Claire Munck

Claire Munck, administrateur délégué du réseau de Be Angels, se confronte au monde de la brocante.

Il y a quelque temps j’ai réservé un stand à une brocante. Je la prépare depuis plusieurs mois déjà cette brocante. Prévoir la monnaie et les pancartes pour les prix, mettre en avant les produits phares, et autres incontournables de la brocante réussie. Il est 4h30, et l’idée de pouvoir passer la journée à négocier, bavarder, marchander me sort du lit. Il est 5h15, je pars m’installer dans le froid piquant du matin. La brume m’enveloppe. Je croise les premiers badauds avec leurs charrettes. En fait à cette heure-là loin, ces badauds sont des semi-professionnels à la recherche de la bonne affaire. Leur rencontre va déjà me donner une indication de ce qui a de la valeur sur le marché de la seconde main d’aujourd’hui – les jeux vidéos, les bijoux, les montres, les chaussures de sport d’homme… Evidemment, je n’ai rien de tout cela, ça commence bien.

En fait, tout au long de la journée, je vais me rendre compte qu’il y a un monde entre l’image nostalgique que j’avais de la brocante et la réalité.

La réalité économique du terrain a changé. Et non, l’économie circulaire, ce n’est pas de refourguer les choses dont on n’a plus envie à ceux qui n’en ont pas besoin.

La réalité c’est évidemment que tout se marchande, même à 1 euro. Pour les vêtements, on cherche de la marque et en état quasi-neuf. Je m’étonne de voir certains arriver avec des listes de courses comme au supermarché. Détrompez-vous, l’économie circulaire, ce n’est pas de refourguer les choses dont on n’a plus envie à ceux qui n’en ont pas besoin!

Quand j’étais enfant, je partais avec mes grands-parents faire les marchés. Ils étaient commerçants ambulants principalement dans le prêt-à-porter. L’hiver, j’étais dans le camion sur les routes de Dordogne, et l’été en résidentiel. À l’époque, ils vendaient des tailleurs pour dames, et des pulls en cachemire. Les dames venaient chaque année au même endroit, acheter un tailleur pour l’hiver et un pour l’été. Aujourd’hui, ce genre de vêtements ne se trouvent plus au marché, endroits où l’on trouve souvent l’argument "bonnes affaire".

L’été, j’entendais mon grand-père démarrer le camion pour partir installer son stand vers 6 heures. Quand j’avais le droit de l’accompagner, je pouvais aider à poser les tréteaux, dérouler les rouleaux de bois dans lesquels je me coinçais systématiquement les doigts, poser les couvertures et la marchandise dessus, ouvrir les parasols, et attendre. Commençait alors ma partie préférée, bavarder avec les clientes, parler des matières de qualité que composaient les pulls. Mon grand-père, cigarette au bec, se baladait entre les portants, prenait quelques pauses avec les marchands au café du coin pendant que l’on gardait le stand avec ma grand-mère. Quel meilleur environnement que les marchés et les brocantes pour prendre le pouls de la vie économique?

Petit à petit, les stands des marchés et des brocantes ont changé. La marque de prêt-à-porter que mes grands-parents vendaient n’existe plus, elle s’est éteinte avec la génération de dames qui s’achetaient des tailleurs pour aller à l’église le dimanche. Mon grand-père s’est éteint lui aussi bien après, après avoir essayé avec ma grand-mère de changer de vie de marchand à sédentaire sans modèle économique viable.

Ce dimanche, je suis repartie avec les trois quarts de ma marchandise. Peu adaptée à la clientèle, composée largement de vêtements pour enfants, elle s’est confrontée à la réalité du terrain. Trop de gens comme moi achètent et reçoivent trop, les caves débordent du superflu de nos bambins. Nous sommes trop à vendre la même chose.

La journée se termine et j’ai toujours le même sourire qu’à 4h30 au réveil. Car au-delà de mon objectif — me débarrasser d’affaires en trop — j’ai surtout fait cela pour l’expérience de parler aux gens, de voir ce qui se vend et s’achète, à quelles conditions et à quel prix. J’observe, j’absorbe. Je recommencerai.

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