Albert Frère a-t-il vendu la Belgique industrielle?

Albert Frère est mort à l'âge de 92 ans. ©Photo News

Albert Frère était régulièrement pointé du doigt comme l'un des principaux responsables du départ de quelques-unes des plus belles entreprises belges sous des cieux étrangers. Vrai ou faux? Voici les avis très nuancés de Philippe Delaunois (ex-Triangle de Charleroi, ex-Cockerill-Sambre), François Cornélis (ex-Petrofina) et Georges Jacobs (ex-FEB…).

La vente des plus belles entreprises belges à des groupes étrangers a rythmé les trente dernières années de l’Histoire économique nationale. Pour certains, Albert Frère est l'un des principaux responsables de cette situation. Pourtant, quand on interroge des hommes d’affaires ou des grands patrons qui l’ont bien connu et côtoyé, ce reproche est largement exagéré.

L’acier wallon

Philippe Delaunois: "Albert Frère voyait plus loin que les autres avant les autres." ©Thierry du Bois

Chronologiquement, tout a commencé dans la sidérurgie, où Albert Frère a développé le Triangle de Charleroi jusqu’à la fusion avec Cockerill et la vente de ses parts à l’Etat belge, puis à la Région wallonne. Philippe Delaunois a travaillé comme jeune ingénieur à la direction générale du Triangle à partir de 1974 (plus tard, il deviendra CEO de Cockerill Sambre, mais ceci est une autre histoire). "À l’époque, témoigne-t-il, la sidérurgie à Charleroi ne produisait que des produits longs. Albert Frère avait eu le premier l’idée de développer les produits plats. Il a passé commande du train à large bande de Carlam le 24 décembre 1974. Aujourd’hui, tous les laminoirs ont fermé en Belgique… sauf Carlam. Il avait parfaitement anticipé l’évolution du marché de l’acier wallon."

Albert Frère avait parfaitement anticipé l’évolution du marché de l’acier wallon.
Philippe Delaunois


"Albert Frère était une mine d’idée, poursuit Delaunois. Son flair commercial lui permettait d’être à l’écoute des besoins des clients et de sentir la direction que prenait le marché. Il avait perçu que si elle ne faisait plus que des produits longs, la sidérurgie carolo allait disparaître."

Pour Philippe Delaunois, Albert Frère "voyait plus loin que les autres avant les autres" et était "un redoutable négociateur". À son estime, le déclin du secteur en Wallonie était inéluctable.

La Petrofina revendue aux Français

François Cornélis: "Il m’a permis durant dix ans de mener la compagnie là où je voulais l’amener. J’éprouve donc de la gratitude envers lui." ©Lieven Van Assche

Après l’acier, Albert Frère s’est tourné vers la finance, l’énergie et d’autres secteurs. D’aucuns lui ont très concrètement reproché d’avoir vendu la Petrofina aux Français de Total. François Cornélis a dirigé la compagnie pétrolière durant ses dernières années sous actionnariat belge. Il a un avis plus nuancé sur la question: "En 1991, quand j’ai été nommé, très jeune (j’avais 41 ans), administrateur délégué de la Petrofina, Albert Frère présidait son conseil d’administration. Petrofina entamait son déclin et était entrée en zone de turbulences marquées : elle avait perdu des marges de raffinage et de pétrochimie, ainsi que le site d’Ekofisk. Nos résultats s’étaient effondrés, de sorte que le conseil d’administration pouvait se poser des questions sur son nouveau CEO… Le conseil et son président m’ont fait confiance : je sais ce que je dois à Albert Frère. Il fallait prendre des décisions difficiles, telles que couper le dividende et réduire les investissements : en décidant de me faire confiance, il m’a permis d’entamer une décennie à la tête de la compagnie. Il n’a jamais interféré dans la gestion opérationnelle ou les investissements de l’entreprise; il m’a permis durant dix ans de mener la compagnie là où je voulais l’amener. J’éprouve donc de la gratitude envers lui. On a pu faire de la Petrofina quelque chose d’extrêmement valable, même si l’issue de tout ceci, à savoir la vente de l’entreprise, n’a pas été celle dont je rêvais. Cette vente ne correspondait ni à mon choix, ni à mes convictions, mais Albert Frère n’était pas le seul en Belgique à apprécier les plus-values sur ses investissements et la Belgique était un marché relativement ouvert : cette OPA sur la Petro s’est déroulée avec beaucoup de facilité et de sérénité, avec pour résultat qu’elle a été intégrée au groupe Total. C’est la vie, mais il faut bien voir qu’on était dans le contexte d’un pays qui, contrairement aux Pays-Bas par exemple, ne cherchait pas à développer des multinationales sur son sol."

On était dans le contexte d’un pays qui, contrairement aux Pays-Bas par exemple, ne cherchait pas à développer des multinationales sur son sol.
François Cornélis
Ex-patron de Petrofina


François Cornélis décrit l’homme comme "un redoutable tacticien", mais aussi comme une personne "extraordinairement disponible", "qui avait "un feeling exceptionnel pour son environnement humain comme pour son environnement professionnel".

La pérennité des activités cédées

Georges Jacobs: "Je retiens qu’il était un homme d’une grande chaleur humaine, d’une grande convivialité, qui a fait preuve d’une exceptionnelle intelligence dans la conduite de ses affaires, avec un petit regret : que son génie n’ait pas été au service d’une cause plus large. » ©Photo News

Georges Jacobs, l’ancien CEO du groupe UCB qui a aussi présidé de longues années durant la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), partage cette analyse posée. "Albert Frère était un formidable stratège en affaires… avant tout pour lui-même, dit-il. Je lui tire mon chapeau pour la manière dont il a géré sa fortune ; il a réalisé un parcours exceptionnel dans les annales de notre pays." Mais l’a-t-il fait au détriment du maintien du caractère belge des entreprises ? "A mes yeux, c’était son droit, de s’occuper de ses affaires et pas d’autre chose, répond Georges Jacobs. D’autres personnes auraient voulu qu’il agisse aussi pour une cause plus large, comme sa région, son pays, l’Europe... Je retiens qu’il était un homme d’une grande chaleur humaine, d’une grande convivialité, qui a fait preuve d’une exceptionnelle intelligence dans la conduite de ses affaires, avec un petit regret : que son génie n’ait pas été au service d’une cause plus large."

Les entreprises à la vente desquelles il a été mêlé sont toujours là.
Georges Jacobs
Ex-CEO du groupe UCB


Georges Jacobs ajoute un élément intéressant au dossier : "Albert Frère n’a pas été mêlé à tous ces coups qui ont abouti à la fermeture d’activités en Belgique. Les reventes d’entreprises auxquelles il a été mêlé sont toujours là: la Petrofina et son centre de recherche sont toujours présents en Belgique, même si sous l’aile de Total." Quant à la revente de la banque BBl au groupe néerlandais ING, "il n’était pas seul à décider dans cette opération. Et du reste, la consolidation des banques s’imposait à l’époque." Même remarque pour l’acier wallon. Sa conclusion: "Albert Frère avait une certaine éthique des affaires ; il a certes réalisé des coups, mais il n’a pas lésé grand monde."



Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés