Betrail, la plateforme des fondus de trail, s'attaque au marché français

©Kristof Vadino

Fondée par des passionnés de trail, cette communauté de coureurs qui leur permet de mesurer et de comparer leurs performances, est devenue aujourd’hui une start-up aux ambitions internationales.

L’engouement pour les trails – ces courses à pied de longue distance en pleine nature et en semi-autonomie avec souvent de gros dénivelés – ne se dément pas. L’an dernier, quelque 35.000 personnes ont participé à au moins à une course de ce type en Belgique, soit près de 6% de plus qu’en 2016, qui était déjà une année record.

Ce succès, Betrail n’y est pas étrangère, loin de là. Mise au point bénévolement par des passionnés, cette plateforme permet en effet à chaque trailer de s’auto-évaluer et de mesurer ses progrès. "Quand on court sur bitume, le chrono est révélateur du niveau du coureur, explique Matthieu Peltier, cofondateur de Betrail, avec Mathieu Van Vyve, mais sur un trail cela n’a aucun sens, tant cela dépend du terrain, du dénivelé, etc."

Une histoire de coefficient

D’où leur idée de développer un algorithme permettant d’analyser le niveau des coureurs. "L’idée m’est venue au gré de mes courses, mais je ne savais pas comment la concrétiser", raconte cet enseignant en philosophie (il donne cours à l’Ephec), chroniqueur sur La Première, venu à la course à pied il y a à peine 5 ans (il a des ultra-trails de plus de 100 km à son actif et quelques podiums…). "Lors d’une course, un autre trailer m’a mis en contact avec Mathieu Van Vyve qui a cru dans l’idée et a développé l’algorithme." Ce dernier, qui pratique lui aussi la discipline, est mathématicien et professeur à la Louvain School of Management (UCL).

Concrètement, cet algorithme analyse les performances des coureurs sur les différentes épreuves de manière à leur donner un "coefficient Betrail". "Cela leur permet de se situer par rapport à un coureur idéal qui aurait le score de 100%, ce qui, selon nous, équivaut à faire un marathon en deux heures (mieux que le record du monde de 2 h 2 min. 57 sec, NDLR), détaille Mathieu Peltier qui, dans le passé, a atteint le coefficient de 69%. La meilleure performance belge est de 84% mais la moyenne des coureurs se situe autour des 50%."

"Avec Betrail, on s’est pris au jeu de l’entrepreneuriat."
matthieu peltier
cofondateur de betrail

À côté de cet indice, Betrail a aussi mis au point la Betrail Cup qui récompense les meilleurs coureurs sur une année. Plus un coureur participe à des courses, plus il a des chances de se situer haut dans le classement. Les deux systèmes sont établis pour les trails "normaux" (- de 42 km) et pour les "ultra" trails (+ de 42 km). Les critères sont les mêmes pour les hommes et les femmes, mais il existe des classements séparés.

Pour figurer dans les statistiques de Betrail, une course doit respecter plusieurs critères. D’abord, la distance, soit une course de minimum 21 kilomètres à plat (l’équivalent d’un semi-marathon), un kilomètre équivalent à 100 mètres de dénivelé positif. Pour les non-initiés, une course de 16 km qui présente un profil de 500 mètres de dénivelé positif rentre dans les critères, contrairement à une course de 18 kilomètres avec 200 mètres de dénivelé positif. Ensuite, la nature du sol: 70% du parcours doit être hors bitume. Enfin, la semi-autonomie: les ravitaillements ne peuvent avoir lieu que tous les 7 kilomètres.

Les puristes diront que ces critères sont assez peu exigeants. "Leur établissement a fait l’objet d’interminables discussions, reconnaît Matthieu Peltier, mais nous avons voulu éviter tout élitisme afin de permettre à maximum de coureurs d’être impliqués." Au total, 664 courses sont reprises. Grâce à un monitoring pointu de tous les résultats publiés en ligne en Belgique, effectué par une douzaine de bénévoles passionnés, Betrail se veut exhaustif. Ce qui veut dire que pour figurer dans ces classements, un organisateur de course ne doit ni faire de demande et encore moins payer. Ce qui signifie aussi que les coureurs ont automatiquement une page personnelle sans s’être inscrit préalablement sur le site. Il y en a déjà 105.000 aujourd’hui, le site enregistrant plus de 2.000 visiteurs par jour. "Nous ne révélons que des données publiques: celles qui figurent dans le classement publié sur le site web de l’organisateur", assure Matthieu Peltier.

À la connaissance de ses créateurs, le concept Betrail est unique: il existe bien un ranking officiel, celui de l’Itra (International Trail Running Association) mais il est réservé aux courses réputées et aux coureurs chevronnés. Ce qui explique le succès croissant de Betrail dans le petit monde du trail, grâce au bouche à oreille et à la caisse de résonance des réseaux sociaux. C’est ce qui a poussé ses initiateurs à aller plus loin et à en faire un vrai business. "On s’est pris au jeu de l’entrepreneuriat, explique le cofondateur de la plateforme. Au départ, nous étions une association de fait, puis nous sommes devenus une ASBL. Depuis 2017, nous sommes en SPRL mais nous voulons passer en SA."

Trois sources de revenus

Le business model table sur trois sources de revenus. D’abord, des services aux organisateurs de course: système d’inscription, chronométrage (via Chronorace), publication des résultats, publicité des courses… Huit organisateurs ont déjà signé un contrat pour 2018, Betrail prenant un pourcentage sur les inscriptions. Ensuite, la publicité sur le site betrail.run: organisateurs, équipementiers, publi-rédactionnel… Enfin, la vente de statistiques anonymes (chiffres socio-démo: qui court où, à quel âge, sur quelle distance, etc.) à des entreprises du secteur, comme Decathlon.

"Avec Betrail, on s’est pris au jeu de l’entrepreneuriat."
matthieu peltier
cofondateur de betrail

Betrail entend aussi davantage développer l’esprit communautaire afin de permettre aux trailers de poster sur leur page personnelle des photos, des récits de courses, d’organiser des entraînements, des challenges entre amis, de faire du covoiturage… Afin d’animer la communauté, le site fait même des paris sur la base des inscrits aux courses et de leurs performances antérieures.

Betrail est aujourd’hui à un tournant. Alors que Mathieu Van Vyve a revendu la moitié de ses parts et est parti faire le tour du monde à la voile en famille, de nouveaux investisseurs sont entrés dans le capital: Wing (fonds d’investissement dans le digital de la SRIW) et l’incubateur Lean Square. "Nous avons eu beaucoup de chance car Ben Piquard et Xavier Peters, qui encadrent les starters chez Lean Square, pratiquent eux-mêmes le trail, s’amuse Matthieu Peltier. Nous avons aussi eu un gros soutien de la communauté trail: notre méthodologie a été validée par le Team Salomon Belgique, qui sponsorise des trailers d’élite et la chaîne de magasins spécialisés Trakks a très vite cru dans notre concept et nous a sponsorisés." "Pour en avoir parlé à plusieurs athlètes de haut niveau, leur algorithme tient tout à fait la route, confirme Christophe Thomas, cofondateur de Trakks. D’un autre côté, c’est assez addictif et renforce le côté individualiste des coureurs, souvent obsédés par leurs résultats."

Cap sur la France

Au total, Betrail a levé auprès de Wing et de Lean Square 300.000 euros dont 175.000 sont encore à libérer. Ce qui a permis de renforcer l’équipe, composée de quatre personnes, sans compter les bénévoles, alors qu’au printemps une project manager les rejoindra. Objectif: attaquer l’international, en commençant par la France, patrie du trail en Europe, puis dans les pays avoisinants (Italie, Suisse, Espagne…). Un fameux défi, car il faudra traiter un volume de résultats nettement plus élevés, avec en outre un gros risque d’homonymies. Pour attaquer cet immense marché, Betrail va notamment faire appel à des "ambassadeurs" (des athlètes français venus courir en Belgique), faire du référencement sur Google, etc.

Le business plan prévoit trois scénarios. L’optimiste table sur un chiffre d’affaires de plus de 2 millions d’euros d’ici 2019, le pessimiste sur 600.000 à la même échéance, l’objectif étant d’arriver au break-even à la mi-2019. "On pourrait aller beaucoup plus vite si on avait plus de moyens, nous sommes donc intéressés par d’autres investisseurs qui croient au projet", indique Matthieu Peltier qui s’étonne, au passage, que personne n’ait eu l’idée de Betrail avant lui. "C’est un message aux entrepreneurs, conclut-il. Non, tout n’a pas été fait!"

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