tribune

Bien-être au travail et bonheur en entreprise: d'inaccessibles étoiles?

Cela peut paraître étonnant mais c'est en abandonnant notre organisation scientifique du travail et la gestion productiviste des ressources que nous obtiendrons une meilleure productivité et une plus grande implication.

Les experts et les formateurs ne savent plus quoi faire pour réassaisonner leur sempiternel fonds de commerce: Manager 5.0, management bienveillant, management participatif, manager code vert, rouge, bleu, ou jaune, super manager leader coach, leadership à 360°, humaniste ou agile, la liste est longue...

Patrick Colot.

Des programmes parfois bien réalisés et très créatifs côtoient du non-sens pur avec des accroches du style « apprenez à manager comme un leader », alors que management et leadership sont deux choses très différentes.

Là où le bât blesse en profondeur, c’est que tout cela reste basé sur des fondamentaux qui, même s’ils ont évolué vers plus d’humanité et de sens ces cinquante dernières années, possèdent une génétique de base directement issue de l’organisation scientifique du travail et la gestion productiviste des ressources.

Désamour du travail

Suivant ces anciens fondamentaux qui ont encore cours aujourd’hui, « travail » est à entendre comme le travail du cuir, du bois ou durant l’accouchement, ou encore en tant que dérivé du « tripalium », cet engin de contention ou de torture à trois pieux.

Cela se marque très fort dans notre culture régionale (Belgique et France). En d’autres lieux où la culture est plus empreinte, par exemple, de protestantisme, le travail reste considéré comme noble et une valeur forte.

Souvenons-nous de l’accueil reçu en son temps par la proposition du président Nicolas Sarkozy, directement inspirée de la théorie de l’accroissement de la richesse par la productivité marginale : « travailler plus pour gagner plus »; un choc frontal avec les 35 heures, en France, pays champion toutes catégories du « désengagement » des travailleurs et du désamour avec le monde du travail.

Pour évoluer, nos « organisations » devront se réinventer sur un autre plan que ceux du management, de l’organisation, de la stratégie et même des statuts : celui de la sociologie. Nous allons devoir développer des sociologies des organisations capables de transcender les tailles, les secteurs, les statuts, les législations sociales, la diversité des formes de dilution ou de concentration du capital et du pouvoir de décision.

Changer d'ADN

De fait, la joie et la motivation se greffent difficilement au travail quand son ADN original est celui de la souffrance et de la servitude. Par contre, si l’ADN fondamental est celui de la joie, de l’accomplissement, de l’alignement des valeurs et des intérêts, alors tous les outils et les concepts organisationnels restent opérants.

La réponse à la question du bonheur en entreprise n’est ni technique ni conceptuelle ni dans la compensation par des actions superficielles comme les team buildings, bonus, projets sociétaux, etc.

C’est en abandonnant les concepts productivistes que nous obtiendrons la meilleure productivité et la plus grande implication de ceux qui nous rejoindront. Ne considérons pas cette approche comme paradoxale, elle est simplement contre-intuitive par rapport à nos réflexes et à notre culture actuels.

Nous cherchons obstinément des réponses techniques et conceptuelles à la question du bonheur en entreprise, et, le plus souvent, nous ne les trouvons pas, ou alors elles sont fragiles, éphémères, leur coût est exorbitant, ou tout simplement elles ne peuvent légalement pas être mises en place.

Nous ne les trouvons pas en suivant ces voies, pour une bonne et simple raison : elles ne s’y trouvent pas. La réponse n’est ni technique ni conceptuelle ni dans la compensation par des actions superficielles (team buildings, bonus, projets éco, sociétaux, etc.), elle est sociologique.

Vieux réflexes, dogmes et traditions

Cela demande de repartir en amont de bases ancrées et enseignées depuis plus d’un siècle. Ce n’est pas une question de compétence, c’est une question de point de vue, une question de conscience. Il appartient aux dirigeants et fondateurs d’oser évoluer vers de nouveaux modes relationnels et de bâtir ou transformer les entreprises suivant de nouveaux fondamentaux affranchis des vieux réflexes, des dogmes et des traditions.

Plutôt que d’offrir des séances de méditation à des équipes au bord du burn-out, l’alignement de toutes les parties prenantes de l’entreprise réglerait tout cela à la base.

Plutôt que d’offrir des séances de méditation à des équipes au bord du burn-out, l’élévation du niveau de conscience et l’alignement de toutes les parties prenantes de l’entreprise régleraient tout cela à la base. Pour le dire autrement, il ne sera plus nécessaire de chercher à libérer les entreprises, si les individus sont libérés et collaborent consciemment à des projets entrepreneuriaux qui sont alignés avec leur vision du monde, leurs valeurs et que les relations sont justes.

Nous savons depuis Douglas Mc Gregor² et sa théorie X/Y, dans les années 1960, que l’immense majorité des travailleurs sont naturellement productifs, engagés et ne nécessitent pas de surveillance, dès qu’ils sont dans un environnement qui est à la fois stimulant, porteur de sens, cohérent, et en accord avec leurs valeurs.

Quand le sens crée l'entreprise...

De ressources humaines cantonnées à des descriptions de fonctions, les individus deviennent des parties prenantes s’engageant en conscience, indépendamment de tout critère environnemental et contextuel (métier, taille, description de poste, commission paritaire, statut, etc.). Nombre d’experts en sont déjà conscients. Pléthore de publications nous en parlent.

Il y a lieu de réfléchir à tous ces principes que nous mettons en œuvre sans nous questionner. Les entreprises réfléchissent de plus en plus en termes de « why », de raison d’être, de mission, de création de valeur et de sens dans les actions, et c’est une très bonne chose. La question du « pourquoi » créer nos entreprises sur d'anciens fondamentaux doit maintenant se poser.

Quand l’entreprise crée du sens, c’est bien. Quand le sens crée l’entreprise, c’est mieux.

Patrick Colot
Expert en gouvernance, management et organisation
Philosophe et chercheur en sociologie des organisations
CEO www.dharmanagement.com
Administrateur TEC-MA

Lire également

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés