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Briser une fois pour toutes le culte des heures supplémentaires

Plus personne ne peut se permettre aujourd’hui de fermer les yeux sur le nombre alarmant de décès prématurés en partie imputables aux longues heures de travail.

Les heures supplémentaires structurelles nuisent gravement à notre santé. C’est la conclusion principale du rapport1 publié par l’OMS auquel j’ai également contribué.

Les conclusions du rapport sont limpides, en particulier pour ce qui est des maladies cardiaques et des accidents vasculaires cérébraux : à partir de 55 heures de travail par semaine, le risque clinique de mortalité due à une cardiopathie ischémique – principalement un infarctus – augmente considérablement.

Lode Godderis.

En 2016, sur les 479 millions de personnes qui ont effectué de longues heures de travail, pas moins de 745.000 y ont laissé leur vie. Le risque d’AVC augmente aussi significativement dès 49 heures de travail par semaine et encore plus à partir de 55 heures. De plus, il apparaît que les personnes qui travaillent de plus longues heures consomment aussi davantage d’alcool.

Ce sont autant de raisons de remettre en question le statut des heures supplémentaires dans notre société du travail acharné. Le fait d’abattre de longues journées de travail est en effet encore souvent vu comme une qualité. Cette tendance s’explique par le fait que si l’on ne semble pas occupé en permanence, on se sent inutile.

Or, il s’agit d’une idée reçue à laquelle il convient de tordre le cou de toute urgence. Une enquête menée par IDEWE plus tôt dans l’année démontrait déjà que 15 % des travailleurs belges ressentaient davantage de perturbations dans leur équilibre entre vie professionnelle et vie privée et que la moitié d’entre eux se sentaient épuisés depuis que la tendance est au télétravail.

Avec le travail hybride, les heures supplémentaires risquent plus que jamais de devenir structurelles.

Avec l’arrivée du travail hybride, le télétravail est amené à perdurer, ainsi que toutes les attentes qu’il implique en termes de flexibilité. Le risque d’heures supplémentaires structurelles est dès lors plus important que jamais.

Depuis un certain temps déjà, je soutiens que la nouvelle façon de travailler ne doit pas être considérée comme acquise, et un élément très important à cet égard consiste à briser le culte des heures supplémentaires.

Mais comment faire la balance entre l’importance du « bien-être » et de la « productivité » ? Heureusement, nous ne devons pas nous en préoccuper. De fait, l'idée que les personnes qui travaillent de longues heures abattent un travail plus important et de meilleure qualité est un mythe qui a volé en éclats depuis longtemps.

À long terme, les heures supplémentaires ne profitent à personne, pas même à l’employeur. Dans le sport également, il fut un temps où les meilleures performances rimaient avec un entraînement intensif. Aujourd'hui, chaque coach et athlète sait qu’il s’agit surtout de s’entraîner correctement et que le repos et la détente sont au moins aussi importants que l’effort en lui-même, non seulement pour mieux récupérer, mais aussi pour préserver son bien-être mental.

Cercle vicieux

Hélas, nombreux sont les employeurs et les travailleurs qui n’ont pas encore intégré ce changement d’optique. C’est pourtant clair comme de l’eau de roche : vous serez plus productif en une journée de huit heures entrecoupées de pauses suffisantes qu’en dix heures de travail ininterrompu. Vous serez en outre mieux disposé à vous replonger dans votre vie privée et vous en profiterez deux heures supplémentaires.

Et plus l'une ou l'autre de ces situations perdure, plus cette différence en termes de qualité, d'efficacité et de bien-être s'accentue, car les heures supplémentaires constituent un cercle vicieux particulièrement épuisant à long terme.

Les employeurs doivent poser des limites concernant les heures supplémentaires, afin de définir la notion de flexibilité qui est attendue des travailleurs.

Les heures supplémentaires font-elles dès lors l’objet d’un tabou ? Bien sûr que non. Nous pouvons continuer à attendre des travailleurs qu'ils fassent preuve de la flexibilité nécessaire lorsqu’une échéance est serrée, par exemple. Tant que la charge de travail reste équilibrée à plus long terme, tout va pour le mieux.

Après avoir passé une soirée à travailler plus longtemps, pourquoi ne pas en profiter pour s’arrêter plus tôt le lendemain pour aller chercher directement les enfants à l’école ? Cette flexibilité est bénéfique pour tout le monde et fait l’objet d’une responsabilité partagée entre deux parties.

Poser des limites

Bien que les travailleurs aient leur rôle à jouer, il va de soi que l’influence exercée par les employeurs à cet égard est énorme également. Heureusement, la majorité d’entre eux prennent cette question à cœur. Dans le cadre de leur politique de travail hybride, ils doivent ainsi poser des limites concernant les heures supplémentaires, afin de définir la notion de flexibilité qui est attendue des travailleurs.

Il importe en outre de sensibiliser tout le monde aux risques liés aux journées de travail trop longues et d'abaisser le seuil à partir duquel la sonnette d'alarme doit être tirée lorsque quelqu'un se sent dépassé.

Pour ce qui est des organisations qui continuent malgré tout de valoriser les heures supplémentaires, il faut espérer qu’elles changeront rapidement leur fusil d’épaule, et ce dans l’intérêt de chacun. Plus personne ne peut se permettre aujourd’hui de fermer les yeux sur le nombre alarmant de décès prématurés dus à des crises cardiaques, en partie imputables aux longues heures de travail.

Lode Godderis
CEO d’IDEWE, professeur en médecine du travail à la KU Leuven et chargé par l’OMS de la communication sur ce rapport en Europe

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