interview

"C'est la vision à court terme qui rend malades les économies mais aussi les hommes"

©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo Roland Cracco, CEO d'Interparking.

Tandis que la plupart des établissements du centre-ville ont, soit capitulé face à la mondialisation, soit cédé au combo "service au bar" et "avocat bowl – healthy juice" à midi, la Mort subite, elle, semble ne jamais s’être aussi bien portée. Et pour cause, elle n’a "rien lâché"; elle ne s’est pas fourvoyée dans l’accueil de meutes de touristes, n’a pas pétrolé avec les branchés du quartier et n’a pas touché à un seul de ses murs pour accroître sa capacité.

Et c’est sans gêne, voire avec fierté, qu’elle arbore la même carte depuis 5 décennies, avec en première page, du cervelas, de la tête pressée ou des terrines de gibier, avant de proposer sur les 10 suivantes pas moins d’une quarantaine de bières, dont beaucoup avoisinent les 10°.

Que buvez-vous?
  • Qui? CEO d’Interparking
  • Apéro préféré: Une bière en hiver, Apérol Spritz en été.
  • A table: Du vin rouge, les espagnols.
  • Dernière cuite: Il y a longtemps en Asie. Je me suis réveillé sur mon lit avec un mot de la sécurité de l’hôtel qui me disait que dormir dans les couloirs n’était pas très sûr.
  • A qui payer un verre: à Voltaire ou à Charles de Gaulle.

 

À l’heure du politiquement correct, où l’alcool et la viande "c’est mal", la Mort subite – qui pourrait apparaître à certains comme le temple du vice –, se révèle en réalité un refuge, un foyer de résistance qui évoque cette vieille petite Belgique mais aussi l’un des rares lieux où le service en salle et la politesse des serveurs sont encore considérés comme les bases du métier.

Pleine à craquer dès 17h, on y trouve de tout, des couples à doudoune qui font des selfies, des retraités qui traînent, des employés de bureau qui finissent tôt, des familles et même des petits troupeaux de fonctionnaires européens – badge autour du cou – qui trimballent leurs vies dans leur sac à dos. En un mot, une vraie diversité qui se tape des gueuzes, des "Chose", des pils et des "Comme d’habitude".

À côté de nous, un coutumier des lieux – qui s’était endormi sur sa bière – se réveille en sursaut à l’arrivée de Roland Cracco. Faut dire qu’il est grand, en retard et le genre plutôt vivant. Il a le visage aussi lisse qu’une boule de billard et des mains de chirurgien qui tranchent avec son physique imposant. À peine installé, il commande une pils et dans un réflexe pavlovien de champion de la réunion, il dégaine son stylo et une carte de visite pour y inscrire son numéro. Il est 18h.

Capitalisme à la de Gaulle

Nous le pensions Flamand, le photographe flamand le pensait francophone et nous voilà bien déçus lorsque notre homme nous confie avoir grandi à l’étranger, d’une mère française et d’un père belge sans pouvoir nous dire s’il était francophone ou néerlandophone. Du coup, le sujet du jour – la coupe dans la culture de la N-VA, qui déchaîne particulièrement les passions depuis deux jours – ricoche sur notre homme avant de disparaître sous la table.

Il n’a pas vraiment suivi car Cracco confie courir beaucoup, juge consulaire à Anvers, il a traité des tas d’affaires "d’impayés" le matin même, des entreprises serrées, des factures qu’on ne veut pas honorer, bref "de la cupidité de tous les côtés alors qu’avec un peu de bonne volonté, il serait tout à fait possible de s’arranger".

Faut dire que les temps sont durs, c’est certain. Lui ce qu’il pense, c’est qu’il faudrait peut-être revenir à une économie un peu plus sociale, un peu comme le capitalisme à la de Gaulle, un capitalisme d’État qui respectait l’être humain dans l’industrie et les affaires, "Quand on voit le nombre de burn-outs aujourd’hui…", lâche-t-il en reposant son verre pour conclure ensuite que fondamentalement: "C’est la vision à court terme qui rend malade les économies mais aussi les hommes".

"On ne fait jamais que parler de choses urgentes mais non importantes."

"Un parking n'est jamais que le reflet de ce qui se passe en surface"

Ce qui l’inquiète pas mal aussi, c’est la revendication des particularismes en Europe, "qui n’enrichissent personne" sans oublier cette tendance, un peu belge, qui, politiquement, consiste toujours "à faire et défaire. D’accord, c’est toujours travailler mais est-ce qu’on avance vraiment?". Et puis, il y les replis communautaires – Vox en Espagne – mais pas que, c’est une tendance générale "parce que les citoyens se sentent perdus. Après les années valeurs – religion, combats sociaux, guerres et reconstruction –, les 30 glorieuses où tout s’améliorait, aujourd’hui les gens ont peur de ne pas réussir à vivre aussi bien que leurs parents, d’où l’incertitude et les replis nationalistes. Ce n’est pas que la Flandre, regardez Bruxelles c’est un peu pareil aussi, la ville se ferme sur elle-même et rend son accès de plus en plus difficile".

Or, selon lui, une ville, c’est comme un organe, il faut l’irriguer pour qu’elle puisse vivre et ce n’est pas en décourageant les navetteurs qu’on y parviendra. Le risque? On y est presque déjà: une dualité de plus en plus forte entre les gens et une mixité qui disparaît de plus en plus. Il le voit bien dans son boulot, car un "parking n’est jamais que le reflet de ce qui se passe en surface", et contrairement à nombres de villes européennes, les riches s’installent en périphérie et le centre se paupérise.

Des solutions difficiles

    5 dates clés
  • 1961: Ma naissance, le 12 juillet aux USA, où mon père travaillait alors.
  • 1983: Après avoir étudié le droit (UCL) et le droit des affaires ULB, je deviens avocat.
  • 1989: Je me lance chez Telemundi, spécialisée dans l’achat et la vente de droits intellectuels et de produits dérivés, ce qui était encore assez rare à l’époque.
  • 1992: J’entre dans l’entreprise de ma belle-famille, Buyck Steel Construction et je me spécialise dans la construction métallique.
  • 2001: J’entre dans l’immobilier et deviens CEO de Hugo Ceusters à Anvers.

 

Et même si Cracco explique que ses parkings sont très sécurisés, ils n’échappent pas à la petite criminalité. "La police est débordée, la justice n’a plus de moyens, les criminels récidivent souvent avant d’être arrêtés… Le problème c’est que les moyens manquent de plus en plus et que l’État se retrouve à devoir faire un arbitrage permanent, les hôpitaux ou la culture, l’accueil des réfugiés ou les écoles? Et ce sont les fonctions régaliennes qui trinquent, sans oublier que le politique doit constamment penser aux prochaines élections et n’est pas en mesure d’imposer des choix difficiles".

Imposer des solutions difficiles, pas impossible selon lui si on explique aux gens pourquoi ils doivent souffrir, si on leur offre un rêve et un but "mais ici, encore, c’est une politique à long terme que l’on vise, or ce que je constate c’est qu’on ne fait jamais que parler de choses urgentes mais non importantes". Or il y a pas mal de beaux débats encore, l’avenir de la démocratie déjà, l’intelligence artificielle et la bioéthique aussi, l’immigration ou la redistribution des richesses, pour ne citer qu’eux et enfin, l’Europe, qui comme la paix ou la démocratie, est à tort, considérée comme un droit acquis.

"Le problème, c’est qu’on pense ‘slogan’, ‘idéologie’ et ‘idée toute faite’", surtout selon lui, en matière de tourisme, "où l’on pense que ce qui se fait à Barcelone ou à Paris sera bon pour Bruxelles, or le monde entier ne rêve pas de visiter Bruxelles. Sans oublier qu’à Barcelone, on se rend compte que le tourisme de masse coûte énormément d’argent sans vraiment rapporter économiquement", mais aussi et surtout en matière de mobilité, "où l’on manque d’analyses fines".

Le parking à l'avenir

D’ailleurs, les chiffres du Bureau du plan sont clairs: "A l’horizon 2040, nous aurons 25% de voitures en plus, diesel en tête, puis essence, puis hybride et enfin, électrique". Pas écolo, le diesel? Que nenni selon lui, les technologies évoluent tellement vite qu’il est tout à fait possible que le diesel devienne un jour le carburant le plus propre.

Notre homme peut déjà vous le dire, à l’heure actuelle, ce qui sort de son pot d’échappement est déjà plus propre que l’air qui rentre dans son moteur. "Arrêtons donc les clivages piétons-automobiliste-vélo et trottinettes. Même s’il est urgent d’investir dans les transports en commun, la voiture ne disparaîtra pas. En revanche, ce qui change c’est l’intermodalité, les usagers panacheront plus encore leur utilisation".

Quant à l’avenir des parkings, il est plutôt rose, si l’on songe que l’espace public est de plus en plus restitué aux usagers faibles alors que le nombre de voiture est resté le même, et si l’on regarde Paris, où le nombre d’auto a diminué de 40%, les parkings n’ont jamais été aussi pleins.

La Mort subite est quant à elle encore un peu plus pleine, les verres claquent et l’ambiance vibrionne des premiers feux de la soirée. Roland Cracco lui, a fini sa bière et confie devoir "s’enfuir". C’est l’heure de sa dernière réunion de la journée et il espère qu’à 20h30, la soirée pourra enfin commencer.

©Kristof Vadino

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