interview

CEO, un métier solitaire?

©France Dubois

Ce 1er juillet, le Belge Pascal Gerken prend la présidence mondiale du Young Presidents’ Organization (YPO). Un réseau mondial de chefs d'entreprises, tantôt confident tantôt conseiller de ses quelque 26.000 membres.

Les CEO le disent parfois: diriger une entreprise est un exercice solitaire. À la tête d’une organisation, il n’y a qu’un numéro un. Mais à qui se confie le boss quand un doute le traverse, quand les affaires partent en vrille, quand les actionnaires se déchirent, quand il faut enclencher une acquisition, une restructuration? À qui s’ouvre-t-il quand un problème perso vient tout compliquer: un deuil, une maladie, le couple qui flanche? Où trouve-t-il le conseil avisé et – vraiment – désintéressé?

En 1950, Ray Hickok, un entrepreneur new-yorkais se sentant bien seul à la tête de sa firme, s’est dit du haut de ses 28 ans que le mieux pour coacher un CEO était de faire appel à d’autres CEO. Dans le lobby du Waldorf Astoria, il convie quelques pairs pour échanger les expériences, les conseils. C’est comme ça qu’est née YPO, pour Young Presidents’Organization.

©France Dubois

Aujourd’hui, l’organisation regroupe 26.000 CEO à travers le monde, issus de 140 pays. Très anglo-saxon, le réseau s’ouvre de plus en plus et crée de nouvelles sections (on dit "chapitre") un peu partout, en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie. "Ensemble, nos entreprises emploient plus de 17 millions de personnes et réalisent un chiffre d’affaires supérieur à 6 billions de dollars. Si le YPO était en soi une économie, on serait membre du G8. C’est le réseau de CEO le plus important et le plus influent au monde." Pascal Gerken connaît la chanson par cœur.

Ce dimanche, le Belge de 48 ans, qui dirige avec son frère l’entreprise familiale du même nom, est le nouveau président mondial du YPO. C’est la première fois qu’un Européen continental prend le job.

Pascal Gerken a découvert YPO en rentrant dans le chapitre belge en 2005. "C’est José Zurstrassen (Skynet, Keytrade, MyMicroInvest…, NDLR) qui m’a fait entrer. À l’époque le président belge était Alain Deneef (Belgacom, SNCB…). Il y avait aussi des gens comme, François Schwennicke (Delvaux), Laurent Levaux (Aviapartner), Francis Blake (Derbigum), Olivier Coune (groupe Pierre Marcolini), etc. Ce sont eux qui ont créé le chapitre belge dans les années 90."

Confidentiel

L’ YPO est un cercle fermé. On y entre par cooptation, parrainé(e) par un membre. Une candidature sera examinée si plusieurs critères sont rencontrés: avoir moins de 45 ans, être le numéro un effectif de son entreprise (pas un quelconque vice-président), employer au moins 50 personnes et afficher un chiffre d’affaires annuel supérieur à 13 millions de dollars (un peu plus de 11 millions d’euros).

La liste des CEO belges membres du YPO n’est pas triste. Dominique Leroy (Proximus), Bernard Delvaux (Sonaca), Arnaud Feist (Brussels Airport), David Moucheron (ex-bpost banque, aujourd’hui chez KBC), Philippe Moorkens (Buro market), Bruno Venanzi (cofondateur de Lampiris), Eric Everard (Artexis), Grégory De Clerck (Domo), Philippe van Damme (Locks International), Sophie Eykerman (Sterop), Eric Mestdagh, Rodolphe Collinet (Carmeuse), François Blondel (ex-IBt, KitoZyme…), Benoît Scheen (ex-Mobistar), Etienne Van de Kerckhove (ex-Iris), etc.

"Au début, le chapitre belge était une histoire très bruxelloise et francophone, reconnaît Pascal Gerken. Il est devenu vraiment belge par la suite, avec l’arrivée d’entrepreneurs wallons et flamands." Le président actuel est d’ailleurs l’Anversois Alexis Dragonetti, le CEO de Ballon Media. Parmi ceux qui ont rejoint plus récemment le chapitre belge, on peut citer Didier Engels (Engels Windows & Doors), Thomas Baert (CFL Flooring), Steven De Tollenaere (Meyvaert Glass Engineering), Jo De Wolf (Montea). Parmi les jeunes francophones, on retrouve Virginie Dufrasne (Lixon), Jérémy Jacquet (Adneom), Frédéric Taminiaux (Eggo), Hervé Laitat (Luxaviation Belgium) ou encore Thibault Relecom (Unibra). Au total, ils sont une centaine de CEO belges. La moitié est YPO, l’autre est YPO Gold (au-delà de 50 ans).

Héritiers, entrepreneurs et "hired guns"

Que viennent-ils tous chercher dans ce "Brussels Chapter", dont la cotisation annuelle est de 2.500 euros (plus 3.000 dollars pour l’accès au réseau mondial)? Le réseau de premier rang précisément, mais aussi et surtout, le partage d’expériences et d’idées dans les forums. Ces petits groupes de 7 à 10 personnes où les secteurs d’activité sont mélangés (pas de concurrent dans le même forum) et les profils, panachés. Chaque forum regroupe trois types de patrons: l’héritier d’un business familial, l’entrepreneur qui a créé son activité et le "hired gun" (mercenaire) comme on les appelle en interne, c’est-à-dire le manager professionnel du type Leroy, Delvaux ou Feist.

Ces forums se réunissent tous les mois et sont confidentiels. "Celui qui brise la confiance est mis dehors, situe Pascal Gerken. C’est déjà arrivé – pas en Belgique mais c’est rare. On n’évente pas à l’extérieur ce qui se dit à l’intérieur d’un forum."

"YPO m’a appris à prendre des risques. Si j’étais resté seul, je ne crois pas que j’aurais osé."

Du coup, les CEO tombent le masque et soumettent leurs préoccupations à la discussion. "Pour moi, YPO a été un véritable accélérateur au sein de mon entreprise, dit Pascal Gerken. Pouvoir bénéficier du sang-froid du ‘hired gun’, du sens de la prise de risque de l’entrepreneur, cela m’a permis de sortir de mon côté émotionnel que j’avais en tant qu’entreprise familiale. Cela m’a appris à prendre des risques, à avoir une vision moins conservatrice, plus agressive et plus globale de notre entreprise. Si j’étais resté seul, entouré du conseil d’administration, de la famille et des amis, je ne pense pas que j’aurais osé reprendre une entreprise plus grosse que la mienne, à savoir PanTrac à Berlin. Cela m’a donné de la confiance en plus, et un accès à un réseau international incomparable. Je dois tellement au YPO."

Petit-Rechain et Pékin

C’est le grand-père, Hubert Gerken, qui a créé la société, en 1936, à Petit-Rechain près de Verviers. La spécialité de Gerken, c’est le carbone et le graphite. On retrouve ses produits dans l’industrie de haute température (fonderie, verre, etc.), dans l’éolien mais aussi et surtout dans le ferroviaire où ils font passer le courant dans les locomotives, les métros, les trams.

"Mon père a mis l’entreprise à l’échelle européenne, ensuite mon frère Frédéric – également membre du YPO- et moi, nous l’avons développée à l’échelle mondiale. On a racheté notre producteur en Pennsylvanie, on a monté une série d’entreprises en France, en Suède, Allemagne, République tchèque, Grande-Bretagne, Chine, Malaisie. On exporte dans 85 pays. L’entreprise a passé la surmultipliée quand nous sommes allés en Chine, à partir de 2005, vendre nos produits sur les trains à grande vitesse."

Avec 43 millions d’euros de chiffre d’affaires et 250 emplois, le groupe a beaucoup grandi, dans la discrétion. "On est devenus une entreprise très internationale mais on a toujours évité l’exposition médiatique. Dans notre domaine, cela ne nous aurait rien apporté."

"Je veux aller vers l’entrepreneuriat social qui permet à une communauté locale de s’élever."

Et puis il y a deux ans, les deux frères décident de vendre à Wabtec, leader mondial des pièces de rechange dans le secteur ferroviaire. Un parfum d’OPA hostile flottait autour de la maison, alors ils ont pris les devants en allant eux-mêmes vers leur partenaire de choix. "Là aussi, pour mener cette réflexion, le forum dont je suis membre m’a bien aidé."

Les deux quadras ne craignent pas l’ennui pour autant. D’abord, ils ont vendu l’activité industrielle mais restent à la direction opérationnelle. Ensuite, ils ont conservé les activités de développement immobilier de la famille, "du résidentiel et du commercial sur Bruxelles, de l’industriel à Berlin". On peut parier qu’ils vont le développer dans les années à venir. "J’ai aussi le projet de créer des hôtels durables dans les pays émergents. Je commencerai en Birmanie, où je suis tous les mois depuis 10 ans et où j’ai fondé le chapitre de YPO. J’ai eu un cycle de vie professionnel, réussi, derrière moi, maintenant je veux aller vers l’entrepreneuriat social qui permet à une communauté locale de s’élever."

Ce ne sera pas pour tout de suite car, ce dimanche, Pascal Gerken devient le nouveau président mondial d’YPO. Les avions, les réunions et les conventions aux quatre coins de la planète, cela ne va pas arrêter pendant deux ans. Il a l’habitude. "Pendant mon service militaire, j’ai appris à Bourg-Léopold comme officier de cavalerie à me lever à 5h et à rester debout jusqu’à minuit. C’est resté et donc je bourlingue 19 h sur 24 sans problème. J’ai tellement reçu du YPO que c’était naturel pour moi de rendre de l’énergie au sein de l’organisation."

Plus de diversité

"Ce sera plus riche quand on aura plus de femmes dans l’organisation."

Le nouveau président a devant lui plusieurs chantiers. La diversité en est un. "Aujourd’hui, 9% des membres de YPO sont des femmes, c’est beaucoup trop peu. On va faire en sorte qu’elles montent plus vite dans l’organisation. Ce sera plus riche quand on aura plus de femmes dans l’organisation. Idem pour les millenials, que nous définissons comme nés après 1977. Ils sont les CEO du futur. Pour eux, YPO doit aller plus loin que l’apprentissage et l’échange d’idées, il faut aussi intégrer les notions d’impact et de sens. Parce que l’impact, ce n’est plus une mode, quelque chose qu’on fait pour soigner son ego. L’impact aujourd’hui est essentiel pour les millenials, ils choisissent l’organisation qu’ils rejoignent en fonction de cela. Ce qui les inspire, ce n’est pas que vous avez multiplié votre ebitda par dix, mais le sens de ce que vous faites: quel est l’impact, l’utilité de votre business pour la communauté. En tant qu’organisation, on doit s’adapter à cette philosophie."

Exporter mieux la Belgique

"À l’étranger, le Belge a la cote, il casse la baraque. Il n’a aucune raison de faire profil bas."

Pascal Gerken en profitera aussi pour assurer la promo de son pays, "mettre un peu plus la Belgique sur la carte. Parce que le soi-disant petit Belge, il a de vraies forces: sa capacité d’adaptation, son sens de la diplomatie, son ouverture d’esprit. Cette force belge, on la sous-estime quand on est au pays mais elle saute aux yeux une fois ailleurs. À l’étranger, le Belge a la cote, il casse la baraque. Le Belge est très bon pour trouver des solutions, obtenir des résultats. Il avance, il agit. Il se glisse facilement dans un contexte nouveau, dans la peau d’un autre. Et puis aussi, il fait ce qu’il dit et ça, je le vois tout le temps, c’est très apprécié. Le Belge n’a aucune raison de faire profil bas. Il faut pousser cela, il est tout à fait possible d’exporter mieux la Belgique."

Good luck Mr Chairman, bon boulot!

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