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Contre vents et marées, des entreprises continuent à engager

DPD surfe sur la vague du commerce en ligne en créant 500 nouveaux emplois sur le marché belge. ©Wouter Van Vooren

D’un côté, vous avez les secteurs du tourisme, de l’événementiel, de la restauration ou de la mode qui trinquent, de l’autre une série d'activités qui créent à nouveau de l’emploi. Coup d’œil sur ces entreprises qui poussent à la roue de la relance.

Le paysage économique actuel ressemble à un tableau cubiste, où les angles de vue sont multiples, brouillant la lecture de l’ensemble. Nombre d’experts nous prédisent une reprise en K, caractérisée par un double mouvement antagoniste: une série de secteurs qui reprennent graduellement mais constamment, et une série d’autres qui continuent de s’enfoncer avec la même régularité.

Le dernier baromètre de la Banque nationale mesurant le degré de confiance des chefs d’entreprise pour août va dans ce sens: la conjoncture s’améliore pour l’industrie et les services aux entreprises, mais s’érode pour la construction et le commerce, déduit-elle des prévisions des chefs d’entreprise. De son côté, la fédération du secteur de l'intérim Federgon enregistre une légère reprise du travail intérimaire, or ce secteur est généralement précurseur de l’évolution conjoncturelle: le nombre d’heures prestées a augmenté de 1,9% en juillet...

Des signaux contradictoires

Dans l’actualité, la récente annonce d’un plan de licenciement collectif touchant 380 emplois par la filiale belge du groupe français Sodexo, le leader de la restauration collective, a (re)donné le sentiment que les velléités de reprise enregistrées à partir du déconfinement ont fait long feu. Mais d’autres entreprises, dans d’autres secteurs, continuent ou recommencent à recruter à tour de bras. Comme le montrent les exemples donnés par bpost, Infrabel, Skechers, Albert Heijn ou MaSTherCell .

Comment y voir clair dans ce fatras d’informations? Assiste-t-on bien à une manifestation du K, et voit-on des secteurs se reprendre vigoureusement? La BNB prévoit 50.000 pertes d’emploi nettes pour l’ensemble de l’année, et 39.000 rien que pour le trimestre passé. Mais 50.000, c’est beaucoup moins que 180.000, une précédente prévision formulée au cœur du "lockdown"…

+1,97%
Le volume de l'emploi a crû de 1,97% sur un mois en juillet dans les grandes entreprises, selon l'étude de SD Worx.

L’étude que vient de consacrer SD Worx, le groupe de gestion des ressources humaines et des salaires, au marché belge de l’emploi post-Covid-19 donne de premiers éléments de réponse, qui seront à confirmer par de nouvelles mesures sur les mois suivants (elle concerne les mois de juin et juillet). Une recherche des projets de recrutements sur le terrain, auprès des entreprises des secteurs les plus souvent cités, complète le tableau… qui, de cubiste au départ, revient à une forme d’impressionnisme: on se rapproche d’une représentation du réel, abordé à grands coups de pinceau.

Le volume d'emplois retrouve la voie de la hausse

Travaillant sur une base de données qui compte 20.636 entreprises employant 550.000 personnes à travers tous les secteurs, SD Worx a mesuré l’évolution des engagements, des suppressions d’emploi et du volume global d’emplois en juin et en juillet derniers, en effectuant des comparaisons à un mois et à un an.

L'emploi a augmenté dans l'horeca en juillet. ©Wouter Van Vooren

On y apprend que le volume d’emplois a progressé de 0,4% dans les PME en juillet par rapport à juin, et de 1,97% dans les grandes entreprises (+250 emplois). Que les PME ont été aussi nombreuses à engager et à licencier en juillet 2020 qu’en juillet 2019. Mais qu’en revanche le nombre de grandes entreprises ayant recruté est resté inférieur de 10% à son niveau d’il y a un an (elles ont aussi moins licencié). SD Worx en conclut que globalement, "le marché de l’emploi pourrait bien être en train de reprendre après la crise pandémique".

Sur le plan des secteurs, cette étude distille quelques données surprenantes, dont celle-ci: l’emploi a augmenté en juillet dans l’horeca (cafés, hôtels, restaurants). Ce qui pourrait s’expliquer par le fait que ce secteur revient de très loin. Le même phénomène apparaît pour les arts et la culture.

Les autres secteurs "gagnants" sont le commerce de gros et de détail, les grandes entreprises de transport (pas les PME), les services administratifs et de soutien, l’immobilier, la santé. Les technologies de l’information, la finance et l’assurance tiennent aussi bien le coup. Les principaux perdants sont la construction et l’éducation (sauf en Wallonie), mais dans ces deux cas, on peut évoquer des mouvements saisonniers.

"En 2020, Port of Antwerp a engagé jusqu’à présent 62 personnes, sur un total de 1.500. Le corona n’a eu ici aucun effet."
Lennart Verstappen
Conseiller en communication de Port of Antwerp

La force de l’e-commerce

Sur le terrain, en procédant par coups de sonde dans les entreprises, on perçoit toute la vigueur du commerce en ligne et de toute la logistique qui se développe autour de lui. Dans la livraison des colis, qui connaît un boom depuis les débuts du confinement, bpost, DPD et DHL Aviation engagent massivement.

DHL Aviation cherche à engager une centaine de nouveaux employés. ©REUTERS

"Depuis janvier, et durant toute la crise, bpost a continué à engager du personnel. Pour les fonctions opérationnelles, bpost a ainsi offert cette année des contrats à durée indéterminée (CDI) à plus de 1.300 personnes et conclu des CDD (à durée déterminée) avec quelque 1.100 personnes", souligne Delphine Van Bladel, porte-parole de la société cotée. "On a recruté tout au long de la crise pour faire face à l’augmentation importante des volumes de colis."

Même topo chez son concurrent DPD, qui a annoncé en juillet investir 60 millions dans de nouveaux centres de distribution et l’engagement de 500 personnes: 200 dans les nouveaux sites et 300 de manière indirecte dans les sociétés de transport sous-traitantes. DHL Aviation, qui opère le centre de tri du groupe DHL à Brussels Airport, vient de faire savoir qu’il recherche une centaine de nouveaux employés, après en avoir déjà engagé 80 ces derniers mois pour traiter l’augmentation des volumes.

En amont, le Port d’Anvers n’a pas cessé de travailler à un rythme soutenu, même au cœur du confinement. "Nous sommes restés opérationnels à 100% durant la première et la deuxième vague du coronavirus", y explique Lennart Verstappen, le conseiller en communication de la société Port of Antwerp. "En tant qu’entreprise, nous avons continué de travailler et d’engager. En 2020, Port of Antwerp a engagé jusqu’à présent 62 personnes, sur un total de 1.500. Le corona n’a eu ici aucun effet."

En amont toujours, Infrabel poursuit lui aussi sa stratégie de recrutement intensif. Le gestionnaire du réseau ferroviaire avait ouvert 889 postes en début d’année, ce qui correspondait à son niveau d’engagement des années précédentes. Il en a trouvé 300. Reste à en dénicher plus de 500, un exercice apparemment difficile car les profils demandés sont des techniciens, des ingénieurs des spécialistes de l’ICT, ainsi que des ouvriers qualifiés. Infrabel doit "se battre" contre des employeurs concurrents, comme le Port d’Anvers (voir ci-dessus), la Stib ou Audi Brussels.

"Le bassin du Brabant wallon a dare-dare besoin de 22 conducteurs."
Stéphane Thiery
Directeur marketing et porte-parole du TEC

On y ajoutera le TEC, la société de transport public wallonne (bus), qui engage, elle aussi. "On continue de recruter cette année, conformément au souhait de la Région wallonne de développer l’offre et les lignes express", y détaille Stéphane Thiery, directeur marketing et porte-parole. "On recherche des conducteurs, des mécaniciens et du personnel de maintenance."

Il ajoute que l’exercice est d’autant plus difficile que le TEC s’est constitué une flotte de 300 bus hybrides (diesel-électricité), synonyme de maîtrise de technologies nouvelles pour le personnel de maintenance. "Et tous nos cinq bassins de mobilité cherchent des conducteurs", ajoute-t-il sans pouvoir préciser leur nombre. "Le bassin du Brabant wallon a dare-dare besoin de 22 conducteurs", lâche-t-il à titre d’exemple.

Le TEC cherche à engager des conducteurs dans ses 5 bassins de mobilité. ©BELGA

Le plus grand centre de distribution wallon recrute

En aval de la logistique d’e-commerce, quelques entreprises se démènent également sue le front de l’emploi. C’est le cas de Skechers. La filiale belge du groupe californien lui sert de tête de pont pour les marchés européens: aux Hauts-Sarts, à quinze minutes de Liège Airport, elle gère un centre de distribution de 200.000 m2, où arrivent et repartent les chaussures "lifestyle" et de sport qu’elle vend via trois canaux sur le continent: en commerce en ligne, dans ses 250 magasins détenus en propre ou dans les magasins partenaires.

"Les ouvertures de cette année impliquent qu’on va engager entre 500 et 750 personnes chez nos franchisés. À côté de cela, on va également recruter quelque 300 personnes en 2020 pour nos propres services et magasins."
Serge Haubourdin
Manager des ressources humaines, Albert Heijn Belgium

"Nous sommes tout le temps à la recherche de différents profils pour des fonctions opérationnelles", dit Sophie Houtmeyers, vice-présidente de Skechers pour les opérations de distribution, en charge des centres pour l’Europe, le Brésil, le Chili et le Japon. En Belgique, Skechers engage 200 personnes en CDI cette année, pour porter son effectif à 528 unités.

"Notre activité se développe super bien", poursuit Sophie Houtmeyers. "Nous sommes devenus le plus grand centre de distribution en Wallonie. On distribue d’ici dans toute l’Europe et on veut assurer l’emploi pour le futur. On prend des décisions pour le long terme. À la fin de l’année dernière, on avait décidé de recruter 100 CDI cette année, puis, après la période difficile du confinement, on a décidé d’y ajouter 100 autres CDI."

Elle convient au passage que la part du commerce en ligne dans la distribution a fort augmenté depuis les débuts de la pandémie. Et si les derniers des 200 nouveaux contrats ont été signés début juillet, Skechers recrute également des travailleurs saisonniers et des intérimaires aux Hauts-Sarts: elle a placé la barre à 200 CDD.

Outsiders et biotechs montrent la voie

Dans le secteur de la grande distribution, on trouve également des entreprises créant beaucoup d’emplois parmi les "outsiders" du marché. La chaîne Albert Heijn est dans ce cas. "Nous sommes en expansion sur le marché belge, où nous ouvrons huit nouveaux magasins cette année pour en totaliser 53, dont 25 gérés en propre et 28 sous franchise", souligne Serge Haubourdin, son directeur des ressources humaines.

"Le confinement a juste ralenti un peu notre rythme d’expansion, qui a repris entre-temps. Les ouvertures de cette année impliquent qu’on va engager entre 500 et 750 personnes chez nos franchisés. À côté de cela, on va également recruter quelque 300 personnes en 2020 pour nos propres services et magasins en Belgique, pour y porter notre effectif total à 3.000 emplois."   

MaSTherCell devrait créer 50 emplois en 2020. ©Masthercell / Arthurs Hyacinthe

Les biotechs forment un secteur en vogue ces dernières années, en Flandre comme en Wallonie. Ces entreprises ne se contentent évidemment pas de lever des capitaux, elles engagent également. Une des plus importantes en Wallonie, MaSTherCell, qui vient d’être rachetée par l’américain Catalent, a maintenu son programme d’emplois malgré la crise, qui a simplement ralenti un peu le rythme des engagements.

"Nous avions prévu de créer 70 emplois en 2020, ce ne sera finalement que 50, mais c’est juste un décalage dans le temps, les autres emplois suivront en 2021", nous apprend Elodie Noël, sa responsable des ressources humaines. La société connaît une forte croissance et compte engager plusieurs centaines de personnes sur les cinq ans à venir.

Dans le même secteur, Novasep (Seneffe) veut créer 100 emplois rapidement et d’autres biotechs comme Univercells ou Delphi Genetics suivent la même tendance positive.

"Nous pensons que l’économie reprendra ces prochaines années et que c’est maintenant le moment idéal pour investir."
Cathy Geerts
Directrice des ressources humaines, SD Worx People Solutions

Du mouvement dans les services aux entreprises et la sécurité

Dans les services de soutien aux entreprises, SD Worx ne se contente pas de gérer les effectifs des autres, elle augmente aussi les siens. Pour le moment, SD Worx People Solutions a 200 positions ouvertes dans le groupe, dont 80 en Belgique. Il s'agit d'une combinaison de remplacements et de postes supplémentaires. Le groupe atteindra ainsi la barre des 4.000 emplois.

"En raison du coronavirus, nous avions mis un frein temporairement aux engagements début avril, puis, bien que la situation reste encore précaire, nous avons ajusté notre approche en juillet. Nous pensons que l’économie reprendra ces prochaines années et que c’est maintenant le moment idéal pour investir", explique Cathy Geerts, sa directrice des ressources humaines. Les profils demandés sont des gestionnaires et consultants spécialisés dans les paiements de salaires et des développeurs d’applications.

Les "outsiders" ont tiré leur épingle du jeu dans le gardiennage et la sécurité. ©BELGAIMAGE

La sécurité et le gardiennage attirent aussi les feux de la rampe ces derniers mois: ce secteur a vu certaines de ses missions entièrement suspendues (dans les aéroports notamment), et d’autres fortement augmentées (dans la grande distribution, les hôpitaux…). Comme dans la grande distribution, ce sont les "outsiders" qui se distinguent à l‘embauche.

Alors que chez Securitas, on estime que l’emploi reste stable, chez Protection Unit, l’effectif grossit sensiblement. Le petit nouveau du quatuor de tête du secteur a recruté 349 personnes depuis le premier janvier et a compté 91 départs, soit une création nette de 258 emplois.

"Malgré un certain impact dû au Covid-19, en particulier dans le secteur événementiel où nous étions très actifs (festivals, sports…), nous maintenons le cap et nous poursuivons notre croissance", souligne Michaël François, le porte-parole de Protection Unit. "Beaucoup de nouveaux clients nous font confiance, il nous faut donc des ressources pour pouvoir assumer ces nouveaux marchés et maintenir la qualité de nos services."

Quand on compare ces projets aux annonces de suppression de postes chez Sodexo, mais aussi aux fermetures chez Orchestra, Brantano ou Camaïeu et aux difficultés dans l’aérien, le tourisme ou l’automobile, l’impression qu’on fait face à un mouvement en K, aux obliques très nettement dessinés, se renforce.

Le commerce en ligne et la pharma sont les gagnants en Belgique

Quels sont les secteurs gagnants et perdants au sortir de la crise en Belgique? Pour l’heure, il semble plus facile d’identifier les perdants, sans doute parce que leur chute est plus visible. Mais qu’à cela ne tienne, chez l’assureur-crédit Euler Hermès, le conseiller ès secteurs Aurélien Dutoit accepte de faire l’exercice pour nous…

Parmi les gagnants, il pointe deux composantes du secteur commercial: le commerce en ligne et le commerce alimentaire. "De janvier à juin, le chiffre d’affaires du e-commerce en Belgique a bondi de 30%, c’est plus que son rythme de progression dans l’Union européenne (20%)", relève-t-il. "Quant au commerce à dominante alimentaire, tel que la grande distribution notamment, il a vu ses revenus croître de 9% sur la période."

Le commerce non alimentaire et "en dur" a en revanche dégringolé: son chiffre d’affaires a décliné de 8,5% sur les six mois sur notre marché. "L’habillement a été le parent pauvre du retail", ajoute Dutoit, "avec des revenus en chute de 32%." Mais l’électronique et l’électroménager se portent mal aussi, et on attend peu d’amélioration d’ici la fin de l’année.

Dans l’industrie, un seul secteur apparaît dans la colonne des gagnants, l’industrie pharma, dont la production a crû de 15% en Belgique de janvier à juin, à comparer avec +7,6% au niveau européen: on a fait deux fois mieux que la moyenne UE. Tous les autres ont accusé une baisse: -17% dans le textile, -6% dans la chimie, -11% dans les produits métalliques… La construction automobile est un des plus affectés, avec une chute de 34%. La construction (bâtiment) a aussi enregistré une baisse de 13,6%, mais de janvier à mai (juin pas encore publié).

L’autre grand perdant est sans surprise le tourisme, dont les revenus ont chuté dans une ampleur comparable en Belgique et dans l’UE (-35 à 40% de janvier à mai, alors que le premier trimestre avait été bon). "Les plus touchés sont le transport aérien (-72%), l’horeca (-60%), les événements, le cinéma et la télévision (-39%). Et au déconfinement de juin-juillet, on n’a assisté qu’à une reprise très parcellaire."

Entre les deux extrêmes, une série de secteurs se montrent très résilients. C’est le cas des télécoms, des services informatiques et logiciels, ainsi que de la banque et des assurances.

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