interview

Dans la famille Piron, je demande le fils

©Anthony Dehez

Au beau milieu de sa campagne de Paliseul, le clan Piron prépare la succession de Louis-Marie à la tête de Thomas & Piron. En douceur. C’est François, son fils, qui reprend le flambeau.

C’est sur leurs terres luxembourgeoises, au beau milieu des campagnes de Paliseul, à Our, que les Piron Père et Fils nous ont conviés à les rencontrer. Les bureaux de la plus importante entreprise de construction wallonne se trouvent au cœur même des ateliers, des stocks de matériel et du charroi de TP Home, la filiale en charge de la construction des maisons individuelles depuis plus de 40 ans déjà.

Quand il raconte la genèse de l’entreprise familiale, devenue aujourd’hui un des principaux employeurs privés d’origine wallonne avec le Groupe Mestdagh, Louis-Marie Piron ne manque jamais de rappeler qu’il est un self-made man complet qui n’a pas eu de formation pour faire de son groupe ce qu’il est aujourd’hui.

"J’ai dû tout découvrir sur le tas et j’ai tout appris au pied du mur", avoue-t-il sans complexe. Et il ajoute qu’à la création de sa petite entreprise privée avec Charles Thomas, en 1976, il était bien loin d’imaginer la tournure que cela allait prendre.

"Je ne pensais pas piloter un jour une des plus grosses sociétés familiales de Belgique. Je voulais juste ne dépendre de personne dans mon travail."
Louis-Marie Piron
Le père

"Je voulais juste ne dépendre de personne dans mon travail; être indépendant pour construire quelque chose de mes mains. Je ne pensais évidemment pas piloter un jour une des plus grosses sociétés familiales de Belgique… Pour expliquer ce que j’ai vécu, j’aime bien l’image de la boule de neige, que vous roulez d’abord un peu lentement et péniblement au début, puis qui grossit quasi toute seule sur son propre poids et mouvement", explique-t-il.

Ce que le patron ne dit pas, c’est qu’il faut pouvoir contrôler la trajectoire de cette boule, à l’énergie de plus en plus massive. Et qu’en transmettre sans heurt les commandes à la génération suivante est sans doute le moment le plus critique quand l’actionnariat reste familial.

Le bois et la chasse

Pendant dix ans, de 1976 à 1986, Louis-Marie se souvient n’avoir pas pris un seul jour de vacances. Il a tout donné à son entreprise, en négligeant passablement le reste, selon lui. "Ma famille a pris sur elle, surtout durant la première décade", concède-t-il, en regardant son fils François du coin de l’œil. Le fils tempère le propos: "J’ai été traqueur très jeune et j’accompagnais papa à la chasse tous les week-ends en saison. Le reste du temps, maman s’occupait très bien de nous deux, avec ma sœur Coralie. Je n’ai pas vraiment souffert de cette absence", nuance-t-il.

©Anthony Dehez

Ensemble, père et fils gèrent aujourd’hui un domaine de chasse de quelque 6.000 hectares réparti en deux entités: une à Our et l’autre près de Vencimont, sur des fonciers publics et privés. Très vite, outre ce territoire commun de la chasse, François partagera également la fibre professionnelle.

"Tout jeune, j’ai poigné dans la truelle. Et il fallait me l’arracher des mains. ça n’a donc jamais été pesant ni contre-nature d’emboîter le pas de mon père et de mon oncle. Je ne me vois d’ailleurs pas faire autre chose. Même si, au début, être "le fils de", c’était difficile et il a fallu se battre", assène celui qui est devenu il y a 18 mois le patron de TP Home à la place de son père, aujourd’hui focalisé sur l’étranger, le Luxembourg et le Maroc.

Fonceurs, de père en fils

Comme son père encore, François respire la campagne ardennaise et y a fait tout naturellement son nid, à un kilomètre de son bureau à vol d’oiseau. Il y vit avec son épouse et ses deux filles.

"J’ai préféré que mon épouse ne travaille pas avec moi pour ne pas se sentir comme une pièce rapportée en fief Piron. Elle est secrétaire de direction chez Ores. J’estime aujourd’hui que je suis à la bonne place. Je n’ai pas encore fait mes preuves pour monter plus haut. Au niveau opérationnel, je ne veux pas chapeauter toutes les filiales avant l’heure même si, moi non plus, je n’aime pas trop qu’on m’impose les choses. Je me vois d’ailleurs mal être sous l’égide d’une autre personne au niveau du groupe", ajoute le fils en regardant à son tour son père du coin de l’œil.

Pour le patriarche Piron, le rapprochement avec son fils a été aussi naturel que souhaité, un peu comme tout ce qu’il entreprend. "Mais je voulais qu’il poigne dans tout et parte du bas de l’échelle. Il n’a pas eu de passe-droit. Au contraire: j’ai été plus exigeant vis-à-vis de lui que de quiconque. Je suis heureux qu’il ait fait son chemin: la dynamique et les chiffres sont là pour prouver qu’il est à sa place", acquiesce-t-il.

Rien à revendre

 Quand on le titille avec une question, parfois évoquée dans le milieu, sur la possible revente d’une des filiales du groupe pour dégager un cash bien mérité, la réponse fuse: "Nous avons aujourd’hui une force de frappe terrible sous la même coupole. Et on garde d’énormes marges de progression. On n’a vraiment aucune raison de vendre une des filiales. D’ailleurs, on investit et on agrandit: ici à côté, sur l’unité centrale, on va encore construire un important hall pour tout le ferraillage", rétorque-t-il, avant de servir ses 1.500 logements neufs construits sur base annuelle par 1.800 membres du personnel pour atteindre à l’horizon 2017 un chiffre d’affaires budgété de 400 millions d’euros.

 Et si le message n’est pas clair, le fils affirme avoir souvent des idées en phase avec celles de son père. "Heureusement… Car quand on ne partage pas les mêmes, il y a intérêt, avec papa, à ferrailler et à s’accrocher pour faire passer les siennes. Au final, on arrive quasi toujours à un consensus. On ne le sent pas toujours, mais papa reste sensible, proche des gens et réceptif malgré son apparence inoxydable et réservée. Il est craint, mais apprécié par ses troupes parce qu’il a su garder ce côté humain."

Piron père l’avoue: c’est vrai, il a le caractère bien trempé et il vaut mieux avoir des arguments pour lui tenir tête.

"Nous sommes des fonceurs avec mon père. Mon oncle est davantage dans l’analyse. Heureuse-ment pour nous."
François Piron
Le fils

"S’entourer, surtout de personnes plus intelligentes que soi, c’est toujours difficile, mais c’est indispensable si on veut grandir et durer. S’il m’arrivait quelque chose, tout doit pouvoir continuer sans moi. Je cherche donc activement  et nous sommes quasi en fin de procédure  quelqu’un qui peut piloter le holding faîtier des trois filiales du groupe TP (Home, Batîment et Réno), après la scission réussie opérée il y a trois ans déjà. Je dois trouver quelqu’un qui corresponde à mon caractère: têtu, exigeant pour lui-même et pour les autres." Le message est passé. Avis à l’oiseau rare près à rejoindre le QG rural.

Celui-ci aura pour mission de développer l’activité du groupe là où il doit encore confirmer son essai. En France notamment, avec Maisons du Nord. En Flandre également, où Thomas & Piron compte aller étendre son marché. "Le marché français a un gros potentiel. En Flandre, c’est plus difficile en termes de foncier encore disponible. On y monte pour prendre quelques petits marchés, comme on l’a déjà fait à Herent. Notre premier projet a été un succès et on commence à nous faire des propositions", commente le fils, en prenant la main tout naturellement, sans que son père trouve à y redire.

L’instantané, montrant le père effacé, aurait de quoi étonner ceux qui le connaissent. Et quand on lui demande s’il se permet de lever progressivement le pied, le naturel revient au galop.

Non, la journée de Louis-Marie Piron reste 100% tournée vers son entreprise, sauf bien sûr les jours de chasse en saison. Mais même la chasse entretient les relations professionnelles et amène des affaires. Comme le golf en été, d’ailleurs. "Pour le reste, je suis souvent au Luxembourg, là où il n’y a pas d’administrateur délégué. Et je fais encore 60.000 km par an. En Mercedes. Je vais également au Maroc tous les mois pour le boulot: j’y fais d’ailleurs davantage d’affaires depuis que je ne suis plus opérationnel en Belgique", rassure-t-il pour qui le voyait tirer lentement sa révérence.

Gourmets sans chichis

Côté hobbies aussi, père et fils sont en phase: tous deux ruraux, le père champs et forêt, proche de la terre; le fils, davantage forêt que champs. Tous deux aiment la table et le bourgogne: le père, cabillaud simplement poêlé ou poché, huile d’olive et purée; le fils, côte à l’os bleue, cuite au feu de bois noble.

Le père n’a pas besoin d’un grand bourgogne. Tous lui conviennent, mais bien faits, de bonne maison et de bonne année quand même. Le fils, lui, va même jusqu’à organiser un week-end où il rassemble des viticulteurs venant présenter leurs productions respectives, avec de nouveaux venus chaque année. La succession de la cave Piron est donc elle aussi assurée en douceur, bourguignonne.

Depuis des années déjà, joignant l’agréable à l’utile, la famille Piron investit aussi dans la gastronomie locale et soutient de jeunes talents prometteurs.À l’instinct, mais avec le nez fin.

Après avoir rénové et ouvert la Table de Maxime à Our, Louis-Marie a fait l’acquisition du Gastronome, à Paliseul. Plus récemment, c’est la brasserie-restaurant de la Barrière de Transinne qu’il a rénovée et relancée avec des amis-partenaires du coin. Mais ce n’est pas tout. Définitivement rivé dans son terroir, il y a également repris une boulangerie dans le village voisin, un magasin de proximité, une station-service et un moulin. Tous menacés de fermeture.

Les autres mousquetaires

Pour cerner le giron familial Piron, il faut encore compter avec Bernard, le frère de Louis-Marie, et Coralie, la sœur de François. Bernard, c’est depuis toujours le personnage de l’ombre. "Il a toujours été un peu le notaire de l’entreprise, le réviseur. Il apprécie davantage le travail intellectuel, le contrôle de gestion, la mise en place de programmes et le lobbying auprès des autorités. Quand vous êtes un acteur de dimension, il faut pouvoir se faire entendre sur les réglementations imposées par des gens parfois en rupture avec la réalité", résume Louis-Marie Piron. "Nous sommes des fonceurs, avec mon père; mon oncle est davantage dans l’analyse. Heureusement pour nous…", ponctue François.

Quant à la sœur, le pigeon voyageur, elle a préféré, depuis des lustres développer son activité en Afrique, sous le nom de TP International. Après dix ans au Rwanda, sous enseigne TP Grands Lacs, elle s’est exportée plus au sud encore, à Nairobi (TP Kenya), où elle y multiplie les projets comme prestataire de services pour compte de tiers.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés