Des investissements records dans le Biopark de Charleroi

©Kristof Vadino

Plus de 110 millions d’euros levés en six mois. Un montant inédit pour le Biopark, qui s’impose comme un écosystème de classe mondiale. Un nouvel incubateur destiné à devenir le bâtiment emblématique du site va sortir de terre.

Plus de 110 millions d’euros en six mois: c’est le total des fonds qui ont été levés depuis le début de l’année au sein du Biopark de Charleroi, tant en création qu’en développement d’entreprises. Un montant hors norme dans l’histoire du site, qui abrite déjà aujourd’hui une cinquantaine d’entreprises et plusieurs institutions représentant environ 1.500 emplois dont près de la moitié de chercheurs.

La liste est en effet impressionnante: 2,4 millions pour Univercells, 19,45 millions pour Bone Therapeutics, 7,2 millions pour Epics Therapeutics, 17 millions pour ChromaCure... Et tout récemment, pas moins de 64 millions pour iTeos Therapeutics, qui a littéralement explosé les compteurs.

Parmi ces levées de fonds, deux concernent des biotechs nouvellement créées: Epics Therapeutics et ChromaCure. Spin-off de l’ULB dédiée au développement de molécules thérapeutiques contre le cancer, la deuxième société est le fruit des travaux du professeur Cédric Blanpain, devenu ces dernières années un des chercheurs belges les plus renommés.

Derrière Epics Therapeutics, qui ambitionne aussi la mise au point de médicaments avec un mécanisme nouveau en oncologie, on retrouve également deux pointures: le professeur François Fuks (ULB) et Jean Combalbert, l'ex-patron d'Ogeda, la vedette incontestée du Biopark en 2017 grâce à son rachat par les Japonais d’Astellas pour 800 millions d’euros.

Une troisième biotech a également vu le jour au premier semestre: Bone Vet, une société qui proposera des traitements pour des pathologies ostéo-articulaires chez les animaux. Son créateur n’est pas un inconnu non plus, puisqu’il s’agit d’Enrico Bastianelli, l’ancien patron de Bone Therapeutics.

"L’ambition est de doubler la taille du Biopark en 10 ans pour l’imposer comme un écosystème de classe mondiale."
dominique Demonté
Directeur du Biopark de Charleroi

"Cela explose littéralement. On a quasiment une annonce toutes les semaines", se réjouit Dominique Demonté, qui dirige le Biopark depuis 2010. "On sait que cela ne va pas se poursuivre à ce rythme effrené, mais nous sommes quand même dans une spirale très positive. Nous espérons d’ici la fin de l’année avoir créé un total de huit sociétés en douze mois, plusieurs projets étant à l’étude grâce aux équipes de l’I-Tech Incubator, avec notamment le fonds Theodorus et Sambrinvest", indique cet ancien scientifique reconverti en manager.

Partenariat pour MaSTherCell

Et le compteur ne s’arrête pas de tourner. MaSTherCell, qui a vu sa maison mère Orgenesis accéder au Nasdaq en mars dernier, a annoncé début juillet la création d’un partenariat entre Orgenesis et Great Point Partners (GPP), un fonds d’investissement américain spécialisé dans la santé. MaSTherCell bénéficiera dans les prochaines années d’une partie des 25 millions de dollars apportés par le partenaire américain, sans doute pour faire du commercial à plus grande échelle. La société spécialisée dans l'industrialisation de produits innovants de thérapie cellulaire est une des entreprises du Biopark les plus dynamiques s’agissant de l’emploi, avec aujourd’hui près de 120 équivalents temps plein (ETP). Elle a recruté une quarantaine de personnes depuis janvier. Et selon nos informations, une autre biotech bien connue s’apprête elle aussi à dévoiler une nouvelle levée de fonds dans quelques jours.

"Grâce à ces développements, nous avons désormais une visibilité accrue au niveau international, poursuit Dominique Demonté. On l’a vu avec la reprise d’Ogeda; avec Univercells, qui a attiré également des Japonais et avant cela la fondation Gates; avec aussi les nouveaux investisseurs américains, chinois et suisses d’iTeos, qui rayonne jusqu’à Boston... Le message, c’est qu’il se passe quelques chose dans cet endroit."

Autre signe de cette reconnaissance croissante à l’international: grâce à son Centre de microscopie et d’imagerie moléculaire (CMMI), le Biopark est finaliste au RegioStars Awards 2018, une initiative de la Commission européenne qui récompense des projets innovants, porteurs de bonnes pratiques en matière de développement régional.

Mécanismes professionnalisés

Les raisons de ce succès sont le fruit de stratégies concertées mises en place il y a une vingtaine d’années. La recette de départ est connue. L’ULB, la Région wallonne, l’intercommunale Igretec et Sambrinvest ont uni leurs forces pour créer, avec l’aide des fonds européens Feder, un centre de recherche. Sont venus compléter l’écosystème deux autres centres de recherche, un centre de formation et un incubateur. L’offre de services a ensuite été rapidement structurée à toutes les étapes du cycle de vie en partant de la recherche, pour se poursuivre par l’incubation, l’accélération, le financement, l’apport du capital humain, les synergies...

Mais comment expliquer le boom de ces derniers mois au sein d’une région qui continue à subir de terribles coups du sort, comme la fermeture de l’usine voisine de Caterpillar?

En premier lieu, les mécanismes d’incubation ont été professionnalisés par rapport à l’époque héroïque des débuts, quand l’Aéropôle (dont le Biopark est devenu la pièce maitresse) n’était encore qu’un "champ de patates". "Quand on crée des sociétés maintenant, elles sont beaucoup plus solides qu’il y a dix ans, fait encore valoir Dominique Demonté. Pour le dire autrement, il y a des boîtes que l’on décide parfois de ne pas créer car elles n’ont pas le potentiel. Par ailleurs, on a désormais accès à des CEO d’un autre calibre. Avec du management fort, qui vient parfois de l’international. On fait aussi rentrer des investisseurs spécifiques. Des fonds comme Fund+ et Newton Biocapital sont des fonds belges, mais qui connaissent très bien le secteur."

Le deuxième élément, c’est cet effet d’attraction international. Il y a une maturité de l’écosystème. La Belgique est désormais reconnue comme un acteur important. Le fait d’avoir des gros joueurs comme UCB et GSK permet aussi de faciliter les opérations. "On sort de l’adolescence pour devenir adulte", selon Dominique Demonté. Cette attractivité doit toutefois encore être renforcée, mais au niveau régional, d’après lui. Pas question, donc, d’une rivalité avec les autres bassins: "Un projet incubé un an ici va aller s’installer à Liège. Il y a trois ans, cela aurait déclenché une guerre des bassins et on aurait filé chez le ministre. Or, ils ont de bonnes raisons d’aller s’installer là-bas et c’est une réussite à l’échelle wallonne."

Une masse critique

Si le Biopark carolo veut poursuivre sur sa lancée, il doit revoir d’autres éléments. "Il n’y a pas encore assez de mise en commun des ressources, même si on l’a fait pour certaines installations, fait remarquer de son côté Michel Detheux, le CEO d’iTeos. Il faut faire du Biopark une réalité et pas seulement une simple juxtaposition d’entreprises. Nous devons atteindre une masse critique grâce à notre niveau d’expertise et développer les infrastructures."

"Le Biopark est un peu victime de son succès, ajoute Denis Bedoret, qui dirige MaSTherCell. Il y a beaucoup de sociétés présentes. On commence à manquer d’infrastructures. Mais je pense que les autorités locales en sont conscientes et travaillent à résoudre le problème."

Le développement de l’infrastructure d’accueil va se poursuivre avec le soutien de l’équipe Catch. Le projet le plus emblématique dans un avenir proche est la construction, dans le cadre du plan wallon d’investissements, d’un nouvel incubateur de 25.000m² qui permettra d’accueillir les nouveaux projets tout en offrant une zone de services. Le futur édifice, qui abritera également un business center, deviendra le vaisseau amiral du Biopark. "On n’est pas structuré comme un campus, note encore Dominique Demonté. Il n’existe pas encore la place du village, où le CEO de telle biotech vous invitera à déjeuner et où vous pourrez croiser un autre CEO. C’est un endroit qui manque."

Ce nouveau bâtiment, qui devrait coûter entre 60 et 80 millions d’euros, sera baptisé I-Tech 6, puisqu’entre-temps, Igretec et Sambrinvest ont chacun racheté un bâtiment qui deviendront respectivement l’I-Tech 4 et l’I-Tech 5. Des investisseurs privés seront associés à l’initiative. Le patron du Biopark veut en faire un projet duplicable quand le besoin de nouveaux immeubles se fera à nouveau sentir. Car Dominique Demonté voit grand: "L’ambition est de doubler la taille du Biopark en 10 ans pour l’imposer comme un écosystème de classe mondiale." Le second défi des prochaines années sera de repenser la signalétique et la mobilité, deux faiblesses criantes du site.

Même si le manque de surfaces bâties se fait déjà sentir (une société a dû être refusée l’année passée), à moyen terme, il reste encore suffisamment de terrains sur l’ensemble de l’Aéropôle pour absorber cette croissance. Il n’est dès lors pas prévu une extension sur le site voisin de Caterpillar. Si une extension ultérieure doit avoir lieu, elle se fera plutôt en direction des hôpitaux (Marie Curie, grand hopital de Charleroi) et de l’Institut des radio-éléments (IRE) à Fleurus.

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