Design et architecture, les nouveaux paris de l'Émaillerie Belge

©Kristof Vadino

Au bord du naufrage il y a deux ans, la dernière émaillerie du pays amorce une renaissance. L’âge d’or de l’émail, un support connu pour sa grande résistance, est passé. Mais les responsables de l’Émaillerie Belge croient dans son attrait pour de nouveaux marchés comme le design ou l’architecture.

Des tôles émaillées posées à même le sol, des caisses non déballées, des locaux en chantier. Arrivée début janvier dans son nouveau siège de Forest, en face de l’usine Audi Brussels, l’Émaillerie Belge se prépare à une nouvelle vie.

Une équipe d’ouvriers italiens occupés à installer un tout nouveau four électrique acheté dans la Botte symbolise à elle seule le redémarrage que s’apprête à vivre cette société bruxelloise vieille de près d’un siècle.

"En deux mois, nous avons tout déménagé et réorganisé. Nous redémarrerons les activités au plus tard fin février, et début mars, la production normale devrait être relancée", dit Vincent Vanden Borre, le directeur général de l’émaillerie.

Big Boss - Vincent Vanden Borre (Émaillerie belge)

Son arrivée à la tête de cette entreprise est la réponse à un coup de cœur. "C’était au début de 2016. L’ancien propriétaire (Benoît d’Ydewalle, NDLR) projetait d’arrêter l’entreprise, en raison de l’affaiblissement continu du chiffre d’affaires depuis deux ans. La demande ne cessait de baisser, il n’y avait plus de suivi de la clientèle", raconte Vincent Vanden Borre.

Le naufrage annoncé de l’émaillerie parvient aux oreilles de Tanguy Van Quickenborne. Cet entrepreneur flamand, propriétaire de la société Van den Weghe, basée à Zulte et spécialisée dans la pierre naturelle, n’hésite pas longtemps: en février, il se rend à l’Émaillerie Belge, et le 17 juin, il rachète l’entreprise, dont il confie la gestion à Vincent Vanden Borre.

"Aujourd’hui, nous proposons aussi de l’émaillage sur fonte, sur cuivre et même sur pierre naturelle."
Vincent Vanden Borre
directeur général de l’Émaillerie belge

Ce jeune trentenaire venu de l’événementiel dans le domaine de l’architecture ne cache pas son enthousiasme pour ce fleuron de l’artisanat bruxellois. "J’ai directement été séduit par le projet et par l’entreprise", dit-il.

Pour lui, relancer l’Émaillerie Belge, c’est donner une nouvelle vie à une entreprise qui a une longue histoire derrière elle.

Créée en 1921, l’Émaillerie Belge est en effet la plus ancienne émaillerie artisanale d’Europe. À cette époque, l’émail, qui est connu depuis l’Antiquité (les Égyptiens et les Romains l’utilisaient pour décorer des objets d’art), connaît un essor industriel: des objets usuels sont émaillés pour des raisons fonctionnelles. Cette matière, constituée de paillettes de verre broyées, mélangées à un liant et un pigment puis pulvérisée sur un support métallique et fondue dans un four à 830°, est ignifuge, lavable, dure, résistante, durable et inaltérable.

"En deux mois, nous avons tout déménagé et réorganisé. Nous redémarrerons les activités au plus tard fin février, et début mars, la production normale devrait être relancée."
Vincent Vanden Borre
directeur général de l’Emaillerie belge

Les années 20 et 30 marquent l’âge d’or de la plaque émaillée. Les entreprises y voient un excellent vecteur promotionnel de leur logo ou d’un personnage emblématique. La grande plaque Cigares Régal de 1924 posée dans le bureau provisoire de Vincent Vanden Borre témoigne de la vitalité et de la créativité des émailleurs de l’époque.

En Belgique, les émailleries se multiplient, particulièrement à Bruxelles et du côté de Gosselies.

Les années 60 marquent la fin de la domination des plaques émaillées dans le monde de la pub, qui leur préfère progressivement les matériaux synthétiques et les enseignes lumineuses. Les émailleries disparaissent alors les unes après les autres.

"Initialement, nous avions prévu de louer un espace à Tour & Taxis, mais les choses n’ont pas tourné comme nous l’espérions. Nous avons alors cherché un autre site et nous avons fini par tomber sur cet atelier, qui hébergeait auparavant une imprimerie de cartes postales. Nous avons décidé de l’acheter."
Vincent Vanden Borre
directeur général de l’Emaillerie belge

Émaillerie de Koekelberg, Foremail à Forest, VanDurme-Michiels, Émaillerie bruxelloise, Émaillerie de l’Ancre, Émailleries Crahait, Émaillerie Leclercq: elles ont aujourd’hui toutes disparu.

Toutes, sauf une. L’Émaillerie Belge trouve son salut dans de nouveaux débouchés: la plaque décorative (reproduction de bandes dessinées, merchandising) et les signalisations — plaques de rue et de stations de métro, plans de ville, etc.

La société alors basée à Molenbeek, près de la gare de l’Ouest, se forge petit à petit une réputation qui s’étend au-delà des frontières. Elle décroche des marchés publics en France, en Irlande, en Allemagne, à Hong Kong.

Mais la mondialisation passe par là. L’émaillerie, qui a employé jusqu’à 138 personnes dans les années 50, éprouve de plus en plus de difficultés à trouver des débouchés. Benoît d’Ydewalle, qui avait racheté l’Émaillerie Belge en 1992, lâche finalement prise. En juin 2016, il revend l’entreprise à Tanguy Van Quickenborne et Vincent Vanden Borre.

Un problème immédiat: déménager

Chargé de la gestion opérationnelle, ce dernier se trouve très vite devant un problème immédiat à régler.

"Les bâtiments de Molenbeek avaient été vendus avant la reprise. Nous savions donc que nous devrions déménager rapidement. Initialement, nous avions prévu de louer un espace à Tour & Taxis, mais les choses n’ont pas tourné comme nous l’espérions. Nous avons alors cherché un autre site et nous avons fini par tomber sur cet atelier, qui hébergeait auparavant une imprimerie de cartes postales. Nous avons décidé de l’acheter", explique Vincent Vanden Borre.

"Au moment du rachat, la société ne proposait que de l’émaillage sur tôle. Aujourd’hui, elle propose aussi de l’émaillage sur fonte, sur cuivre et même sur pierre naturelle. Nous travaillons aussi à la création de nouvelles couleurs."
Vincent Vanden Borre
directeur général de l’Emaillerie belge

Place à présent à la relance. "Au moment du rachat, la société ne proposait que de l’émaillage sur tôle. Aujourd’hui, elle propose aussi de l’émaillage sur fonte, sur cuivre et même sur pierre naturelle. Nous travaillons aussi à la création de nouvelles couleurs. Et nous nous tournons vers de nouveaux marchés: architecture, design et art", souligne le patron de l’Émaillerie Belge.

Qui mise aussi sur la qualité de son produit. "Il y a des émailleries en Allemagne, en Espagne, en France, en Pologne, en République tchèque. Mais j’ose dire qu’avec nos propres formules de couches de base plus résistantes, nous offrons la meilleure qualité en Europe, si pas dans le monde."

Petit à petit, la pompe se réamorce. Le chiffre d’affaires, qui était retombé à 400.000 euros en 2016, est déjà remonté à 600.000 euros en 2017, dont 25 % obtenus sur les créneaux de l’architecture et du design. "Pour cette année nous visons les 900.000 euros. Le but est de doubler le chiffre d’affaires dans les deux ans. D’ici 2019, il doit donc atteindre 1,2 million d’euros."

Si le résultat est à l’équilibre, l’optimalisation de la production doit aussi permettre de ramener des bénéfices. Cette optimalisation passera notamment par le nouveau four, qui permettra de minimiser les pertes d’énergie. "Le petit four au gaz mettait 6 à 8 heures pour arriver à température, et le grand jusqu’à 12 heures. Le nouveau four électrique acheté en Italie n’aura besoin que d’une heure et demie pour chauffer", souligne Vincent Vanden Borre.

"Le petit four au gaz mettait 6 à 8 heures pour arriver à température, et le grand jusqu’à 12 heures. Le nouveau four électrique acheté en Italie n’aura besoin que d’une heure et demie pour chauffer."
Vincent Vanden Borre
directeur général de l’Emaillerie belge

Selon lui, le doublement du chiffre d’affaires devrait pouvoir être absorbé avec l’équipe actuelle — 10 personnes, dont cinq affectées à la production. "Pour engager, il faudra que nous nous développions encore davantage", ajoute-t-il.

Une relance des ventes passera aussi par une plus grande notoriété. "L’émail est un matériau magnifique, mais c’est un produit sinon oublié, du moins associé à une image un peu surannée", dit Vincent Vanden Borre.

C’est dans ce but que l’Émaillerie Belge multiplie les présences dans les expositions et foires telles que la galerie Valérie Traan à Anvers, Salone del Mobile à Milan (en avril) ou encore la Biennale de Courtrai (en septembre).

©Kristof Vadino

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