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Le mensonge et ses conséquences en entreprise

"100% des gens mentent lors des entretiens d’embauche", affirme Frédéric Tomas. "Cela commence dès la rédaction du curriculum vitae. Qui ne l’adapte pas au poste pour lequel il postule?" ©AFP

On ment tous deux fois par jour. Est-ce grave? Non. Certains mensonges ont une fonction sociale. Mais dans le monde du travail, ils peuvent devenir un réel problème. Cette semaine, Proximus en a fait les frais. Son CEO a été accusé d’avoir menti sur son CV, avant d’être blanchi. D’où l’importance de savoir détecter la fraude, ou simplement l’esbrouffe.

Cette semaine, le CEO de Proximus, Guillaume Boutin, a été soupçonné d’avoir menti sur son CV. Y avait-il inscrit, en 2017, être titulaire d’un prestigieux "Executive MBA", alors qu’il a seulement suivi un programme de formation continue à l’Insead? Tempête dans un verre d’eau. La lumière a été faite, l’homme n’a pas maladroitement tenté de donner plus de lustre à son profil, il s’agissait d’une erreur de classification du diplôme de la part de son ancien employeur, Vivendi.

Cette histoire illustre parfaitement l’importance qu’il y a, pour les entreprises, d’être en mesure de détecter les fraudeurs aux diplômes et autres mythomanes.Le risque est partout, et il peut coûter cher à l’employé fraudeur. Il peut être tout simplement éjecté de l’entreprise.

Tout le monde ment, tout le temps.

Il ne faut pas se mentir, tout le monde ment, tout le temps. Il y a quelques semaines, une amie à qui était lancée cette affirmation s’est insurgée, choquée. "Mais enfin non, moi je ne mens jamais!". Jamais? Souvent de manière inoffensive, nous faisons des petits arrangements avec la réalité. Quand on croise quelqu’un au travail, dans la rue, et qu’il vous demande "comment ça va?", que répond-on la plupart du temps? "Ca va, merci". Vraiment? On évacue souvent la question par pudeur, pour ne pas avoir à s’expliquer. On… ment. Et cela arrive plus souvent qu’on ne le pense. Des études ont démontré que l’on ment deux fois par jour. Deux tiers de nos interactions seraient sujettes au mensonge.

"Je suis en route, j’arrive", fait partie des mensonges les plus courants. "oui maman j’ai fait mes devoirs", lancera l’ado rivé à son téléphone. On ment sur les réseaux sociaux, parfois sur notre âge, notre situation personnelle, on ment à nos enfants, à nos parents, pour les protéger, les épargner de certaines vérités difficiles à entendre. Ou pas toujours bonnes à dire. Encore faut-il savoir qui décide si telle ou telle vérité est bonne à dire…

"Si on vivait dans un monde d’honnêteté radicale, ce serait l’enfer, dit Frédéric Tomas, coauteur d’un ouvrage collectif, "Le mensonge, psychologie, applications et outils de détection" (Editions Dunod). Si tout le monde disait ce qu’il pense, au moment où il le pense, on ne serait jamais tranquille avec les personnes qui nous entourent. Et sans doute que l’on ne décrocherait jamais de boulot…"

Tout le monde ment en entreprise, et ce n'est pas forcément un problème

Conséquences lourdes

Et pourtant, le mensonge peut parfois avoir des conséquences lourdes, notamment dans le monde du travail. Son passage au sein du gouvernement fédéral a été tellement bref (74 jours) que beaucoup ne s’en souviennent probablement pas, mais sous Verhofstadt, une secrétaire d’État sp.a, Anissa Temsamani, avait été contrainte de démissionner après la découverte, au travers d’une interview, qu’elle avait menti sur sa formation. Elle avait alors prétendu avoir suivi des études en sciences commerciales, alors qu’elle ne disposait que d’un diplôme de l’enseignement secondaire.

Des cas aux conséquences bien plus dangereuses se sont déjà produits dans le domaine des soins de santé. En 2016 en France, un médecin anesthésiste, en réalité infirmier de formation, avait été démasqué. Il a pratiqué sous le couvert d’un faux diplôme durant 7 années. À Mons, l’hôpital Ambroise Paré s’est aussi fait flouer pendant 4 ans par sa directrice de la cellule recherche. Elle s’était fait passer pour médecin alors qu’elle ne disposait d’aucune reconnaissance de l’Inami.

"100% des gens mentent aux entretiens d’embauche. Cela commence dès la rédaction du curriculum vitae."

Frédéric Tomas travaille actuellement à une thèse sur le mensonge, et ambitionne de donner des formations aux professionnels RH pour apprendre à détecter ceux qui dissimulent la vérité, en extrapolant les stratégies mises en place dans le monde judiciaire. "100% des gens mentent lors des entretiens d’embauche, dit-il. Cela commence dès la rédaction du curriculum vitae. Qui ne l’adapte pas au poste pour lequel il postule? C’est déjà une première forme de manipulation, de rétention d’information", dit-il.

CV Trust, une start-up bruxelloise qui a développé un outil permettant de certifier les diplômes, a estimé il y a deux ans que 25% des curriculum vitae étaient truffés de mensonges. L’entreprise estimait à 135 millions le coût que les falsifications de CV entraînaient pour les entreprises.

"Un entretien d’embauche mensonger peut être extrêmement grave pour l’entreprise, enchaîne Frédéric Tomas. Si elle ne parvient pas à détecter la personne frauduleuse, elle risque de se retrouver avec une personne incompétente, qui ne va pas pouvoir atteindre ses objectifs. Ou pire, se retrouver avec une menace interne, avec une personne qui révélerait sciemment ou non (par manque de compétence par exemple) des informations qui ne doivent pas fuiter."

Le cas de figure le plus grave étant celui de la personne qui mettrait tout en œuvre pour se faire engager dans l’intention de nuire à l’entreprise pour acquérir des informations et les transmettre à autrui. On tombe ici dans l’espionnage industriel.

C’est quoi mentir?

Avant de cerner pourquoi les gens peuvent être amenés à mentir, et comment le détecter, il faut d’abord se pencher sur la définition du mensonge. D’après l’Académie française, c’est un "propos contraire à la vérité, tenu avec dessein de tromper, fait dans l’intention d’être utile ou agréable, d’éviter un chagrin, une contrariété à quelqu’un". Pour qu’il y ait mensonge, il faut qu’il y ait une volonté de mentir. Quelqu’un que l’on forcera à dire quelque chose de contraire à la vérité, ou qui a perdu la mémoire, ne peut être taxé de menteur. Il faut avoir conscience que l’on trompe sa cible.

©Ephameron

Comme l’expliquent les auteurs de l’ouvrage, il y a différentes manières de mentir. On peut mentir par omission (ne pas dire certaines choses) ou par commission. Il y a le mensonge émotionnel (on simule, on masque, on neutralise son émotion). Ce sera par exemple le cas d’une personnalité qui, dans un discours, se dira aussi "heureux d’être là avec vous" en s’adressant à des centaines de personnes qu’il ne connaît ni d’Eve ni d’Adam… Un mensonge "diplomatique". Il y a aussi le mensonge factuel, qui porte sur des faits, des informations. Un mensonge qui, selon les psychologues, est plus facile à réaliser que le mensonge émotionnel, étant donné qu’il est plus difficile de travestir ses émotions. Et enfin, il y a le mensonge d’opinion: on cache ou on modifie sa croyance, ses valeurs.

Pourquoi ment-on?

"Depuis l’enfance, on nous inculque que mentir, c’est mal. Mais bizarrement, on n’a pas trop le choix, dit Frédéric Tomas. Cela commence dès trois ans. L’enfant comprend très vite que s’il a cassé quelque chose, il devra blâmer autre chose que lui pour éviter la punition. C’est là que le mensonge commence à se construire. Et donc, on commence à prendre l’habitude de mentir. Pour éviter une punition, ou pour faciliter les liens sociaux aussi."

Pour savoir ce qui motive le mensonge, il faut d’abord voir qui il sert. 25% des mensonges seraient altruistes, c’est-à-dire produits pour éviter une émotion négative chez notre interlocuteur, ou ne pas lui faire de la peine. "Ces mensonges altruistes ont un rôle capital dans la sociabilisation des individus, on les appelle aussi mensonges prosociaux." À côté de cela, il y a les mensonges égoïstes, axés sur la défense ou la préservation des intérêts propres, ou l’acquisition de nouveaux avantages du menteur. Enfin, il y a les mensonges mutuels qui profitent aux deux.

"Depuis l’enfance, on nous inculque que mentir c’est mal. mais bizarrement on n’a pas trop le choix."

Tous les mensonges ne sont donc pas à diaboliser. La philosophe Mériam Korichi, auteur de "Mentir" (Ed. Autrement), explique d’ailleurs que dire à un enfant que mentir est mal, c’est doublement le punir, et l’inciter davantage à baratiner, perfectionner son discours, dissimuler encore plus. "L’accusation de mensonge enferme et accule à recommencer", dit-elle.

Dans le cas de notre candidat à l’emploi, le mensonge sera donc plutôt du 2e type: axé sur les intérêts propres du menteur. On peut mentir sur sa période d’activité, fabriquer de fausses dates pour combler les trous dans un CV, exagérer le titre des fonctions occupées, inventer des réalisations pour embellir son profil, s’inventer des diplômes, des références. On peut aussi mentir par omission en taisant des expériences (négatives) précédentes, ou encore mentir sur les raisons du départ de chez l’ancien employeur.

Et tout cela, il faut savoir le détecter. Un processus qui n’est pas évident. "Sans formation, sans entraînement, on détecte le mensonge dans 50% des cas. Une chance sur deux, comme à pile ou face. Pas plus, car souvent, on se base sur les mauvais indices", dit Frédéric Tomas.

Gare aux idées reçues

Il existe énormément d’obstacles à la détection du mensonge. Le premier venant de ce que Frédéric Tomas nomme les pseudosciences, qui ont érigé dans des ouvrages grand public des méthodes "clé en main" pour détecter les mensonges. "Mais il n’existe aucun indicateur valable directement lié au mensonge", explique le chercheur. Sans compter les représentations et les croyances qui sont véhiculées autour du mensonge, sans avoir aucune base scientifique sérieuse. "On pense par exemple que mentir provoque un malaise chez la personne, c’est faux. Une croyance très répandue est celle qui dit que le menteur ne regarde pas dans les yeux, mais vers le haut, et vers la droite. Faux aussi." Ces croyances viennent polluer l’analyse comportementale d’une personne. "Une étude datant de 2006 a même démontré que parmi 10 indicateurs bien connus associés au mensonge (nervosité, mouvements du corps, regard, bégaiement), gestuelle des mains…), aucun n’avait un lien scientifiquement prouvé avec le mensonge", expliquent les auteurs.

Une autre erreur fréquente vient aussi des biais que l’on se fabrique. "Lors de l’examen du C.V., on va souvent se faire une première impression qui va influencer la suite. On va avoir tendance à juger moins crédible une personne qui a un mauvais C.V. Et à l’inverse, se laisser berner par quelqu’un qui aura gonflé ses capacités, et qui montrera lors de l’entretien une très bonne impression. Il faut arriver à se détacher de ces croyances et ces biais et les combattre", dit Frédéric Tomas.

Comment détecter?

De quelles armes dispose alors le recruteur pour éviter de tomber dans les pièges tendus par le candidat? Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas tant dans le non-verbal (gestuelle, comportement, émotions) que l’on arrivera à détecter le menteur. Car ces éléments sont influencés par d’autres facteurs, comme le stress, l’émotivité de la personne. Et un candidat qui se gratte la tête souvent, qui transpire, qui fuit du regard, le fera sûrement davantage par stress que parce qu’il ment…

©Ephameron

Comment, alors, détecter le menteur? "Principalement au travers de l‘analyse de son discours et du langage, explique Frédéric Tomas. Il invite les recruteurs à faire un véritable travail de… flic. "Il faut préparer soigneusement l’entretien, faire un fact checking sérieux, et poser beaucoup de questions sur les expériences passées, conseille-t-il. On a souvent tendance à ne pas laisser parler la personne, or c’est le contraire qu’il faut faire, car c’est dans son discours qu’elle risque de se confondre. "Quoi qu’on en pense, mentir est compliqué, et il y a plus de risques de se fourvoyer si l’on est poussé dans ses retranchements, si l’on est poussé à réfléchir davantage, à donner beaucoup de détails sur ses expériences passées."

Si un candidat reste donc flou dans son discours, s’il ne détaille pas les expériences professionnelles passées, il y aura lieu de se méfier. "Mais si le candidat donne beaucoup de détails vérifiables, s’il active davantage la reconstruction historique, alors cela favorise une relation plus authentique. Si le récit est très linéaire, il y a beaucoup de chance qu’il ait été préparé, et là, il faut voir si la personne est capable de rebondir."

Quid alors du mensonge écrit? Les nouvelles technologies font que de plus en plus d’entreprises réalisent une partie des entretiens virtuels, en ligne. Et mentir par écrit est plus facile: on peut se rattraper, modifier ce qu’on écrit, prendre son temps. "Pour détecter les fraudes, il faut aussi faire du fact checking, en se basant sur des références neutres, retrouver comment la personne écrit dans sa vie de tous les jours, sur les réseaux sociaux, explique Frédéric Tomas. Il existe des grilles d’analyse du discours qui peuvent s’appliquer à l’écrit comme à l’oral. "

Lors des entretiens écrits en direct, l’observation de la vitesse de frappe du candidat donnera aussi un indice. "Taper sur son clavier est déjà un effort en soi, si on doit mentir, c’est encore plus difficile, explique le chercheur. Donc le menteur aura tendance à taper plus lentement, et moins longtemps…"

En ayant conscience des biais, et en analysant convenablement le discours, on aura plus de chance de détecter les menteurs. "Le taux de détection pourra monter alors à 70-80%", conclut Frédéric Tomas.

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