Du stick à la corbeille

©Dieter Telemans

Après un congé sans solde d’un an, afin de préparer les Jeux Olympiques, l’ex-capitaine de l’équipe nationale de hockey est de retour aux affaires. Il a troqué le maillot rouge des Red Lions pour le costume cravate de banquier privé.

Début octobre, Jérôme Truyens, effectuait sa "rentrée". L’ex-capitaine des Red Lions — l’équipe nationale de hockey, pour ceux qui l’ignoraient encore — tout auréolé d’une médaille d’argent conquise de haute lutte, avec ses coéquipiers à Rio, reprenait le collier après des vacances bien méritées. Dans son club, le Racing, à Uccle, et dans son entreprise: la banque Puilaetco Dewaay. Car, du haut de ses 29 ans, le milieu de terrain aux quelque 330 sélections est un des rares internationaux à avoir concilié études d’abord, carrière professionnelle ensuite, avec le hockey.

Mercredi dernier, lors de la revanche de la finale olympique face à l’Argentine, il a fait ses adieux à l’équipe nationale devant plus de 9.000 personnes en délire. Une page se tourne donc. Bientôt papa pour la deuxième fois, Jérôme Truyens s’apprête à vivre une vie un peu plus tranquille, pour le plus grand bonheur de sa compagne, kiné et joueuse de hockey à ses heures: "Elle a fait beaucoup de sacrifices, mais ne m’a jamais poussé à arrêter les Red Lions, c’est une décision commune."

"Je me suis tenu informé sur l’évolution des marchés boursiers durant ma pause carrière, mais je n’ai pas suivi les sociétés au jour le jour."

Diplômé de Solvay, avec grande dis’ s’il vous plaît, celui que ses équipiers surnomment affectueusement "Tchouk" a donc retrouvé ses collègues cravatés et les écrans Bloomberg de la banque privée. C’est que, pendant un an, il n’a pas travaillé. Il a pris une pause carrière de 12 mois, pour préparer au mieux les Jeux Olympiques. Mener de front un travail en entreprise et 4 entraînements par semaine avec l’équipe nationale, sans compter ceux avec son club était en effet devenu impossible. "Ce congé sans solde n’a pas été difficile à négocier avec ma direction, dit-il. Dès mon arrivée à la banque en 2010, j’avais pu obtenir un régime flexible. J’ai commencé à 90%, puis à 80%. Ils sont été très compréhensifs, mais j’avais les arguments en ma faveur: c’était la seul et unique fois que j’allais me mette en pause carrière, puisque je comptais arrêter l’équipe nationale après les Jeux. Aujourd’hui, je suis opérationnel à 100% et suis très heureux de reprendre un travail intellectuel!"

Sa chance, c’est d’avoir pu compter sur un comité de direction passionné de sport, à commencer par le CEO, Thierry Smets, féru de vélo et de course à pied. L’entreprise dispose d’une salle de fitness au rez-de-chaussée, que Jérôme Truyens fréquente régulièrement, et les collaborateurs sont encouragés à s’aérer l’esprit, durant leur pause déjeuner, dans la Forêt de Soignes voisine. Puilaetco Dewaay est en outre sponsor de son club, le Racing, c’est comme cela que les deux parties en sont venues à travailler ensemble. Thierry Smets compte d’ailleurs fermement sur son employé vedette: "Il a repris ses fonctions initiales, mais on va lui ajouter de nouvelles tâches puisqu’il est davantage disponible, commente-t-il. Dès janvier, Jérôme va prendre en charge une partie du portefeuille de fonds que nous avons en commun avec la banque Triodos."

©Dieter Telemans

Au début de ce mois, le joueur belge le plus capé encore en activité a donc repris la gestion de fonds d’actions, comme auparavant: "Je gère deux fonds: un belge, le Richelieu Belgium, et un fonds international, le Richelieu Midcap Europe qui comprend de petites et moyennes capitalisations européennes allant jusqu’à 10 milliards d’euros, détaille-t-il. Mon rôle est de rencontrer le management de ces sociétés, d’analyser leur businessn leurs produits, etc., et d’avoir une bonne interaction avec eux, puis d’investir dans les sociétés dont on croit qu’elles ont un potentiel de croissance à moyen et à long terme. On ne fait pas donc pas de trading, mais du ‘stop picking’, on investit dans des sociétés qui sont dans des marchés en croissance, qui ont un bilan sain et dont la valorisation est intéressante."

Pas de jalousie

À l’entendre, la reprise après une coupure d’un an n’a pas été trop éprouvante. "Je me suis tenu informé sur l’évolution des marchés boursiers durant ma pause carrière, mais je n’ai pas suivi les sociétés au jour le jour. Toutefois, comme on est en pleine période de résultats trimestriels, j’ai l’occasion de me rattraper très vite! J’ai cet atout de savoir faire très vite le switch de l’un à l’autre et de m’adapte au changement."

L'après-Rio

Menant alors une double vie, Jérôme Truyens était jusqu'il y a peu un cas à part chez les Red Lions. Aujourd'hui, il n'est plus le seul. Plusieurs de ses ex-équipiers en équipe nationale, ont (re) commencé à travailler. D'autres ont repris leurs études, après les avoir interrompues pour préparer les JO.

Ainsi le milieu de terrain des Dragons Felix Denayer vient d'entrer comme auditeur chez Deloitte. Titulaire d'un master en finance de l'Ichec, l'attaquant Cédric Charlier, coéquipier de Jérôme Truyens au Racing est, quant à lui, sales manager chez Thurso, marque belge d'équipement de hockey créée par l'attaquant vedette Tom Boon qui organise par ailleurs des stages. Le gardien réserviste Jérémy Gucassof, lui aussi actif au Racing, va débuter chez Mercedes en novembre. Tanguy Cosyns(capitaine du Daring) est, lui, un entrepreneur. Il a lancé Athlete Life Sportswear, une marque de vêtements de sport vendue sur internet, un projet entamé il y a quelques mois et qu'il a abouti en rentrant des JO. Il est aussi coach d'une équipe de jeunes filles de moins de 16 ans. Thomas Briels (Dragons) travaille, un jour par semaine, comme podologue à Eindhoven et consacre le reste de son temps au hockey. Le gardien de but Vincent Vanasch (Watducks) a repris ses études de kiné (il est en dernière année), tout comme Loïc Luypaert (Braxgata), qui étudie le management sportif à la VUB. Gauthier Boccard (défenseur au Watducks) suit une formation en recherche des sponsoring chez Brand-Partners, après avoir arrêté ses études en commerce extérieur, tandis que Simon Gougnard (Racing) suit un master en sciences de gestion à finalité corporate finance alors Florent Van Aubel (Dragons) est étudiant en communication. Quant au capitaine John-John Dohmen(Watducks) il s'apprête à se lancer comme ostéopathe.

Ce statut plutôt privilégié ne semble pas faire de jaloux au sein de l’entreprise. "Les choses ont été très claires, dit-il. Quand je travaillais à 80% je touchais 80% de mon salaire, quand je suis parti un an je n’ai pas été payé, c’est tout." Jérôme semble aun contraire bénéficier d’une certaine aura dans l’entreprise. Souriant et modeste, mais sûr de lui, il a pris soin de soigner les liens avec ses collègues durant son absence: "Tous les trois jours, j’envoyais un mail à toute l’équipe dans lequel je racontais ma vie dans le village olympique, des anecdotes, des coulisses, bref des choses qu’on ne trouvait pas dans les journaux!"

À son retour, le 3 octobre, il a même eu droit à une haie d’honneur de la part de ses collègues et d’une réception, le tout immortalisé dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui le joueur du Racing est un peu devenu l’image de la banque, un atout marketing: "C’est clair, avoir un médaillé olympique en son sein, c’est un boost pour toute l’équipe, mais aussi vis-à-vis de l’extérieur", se félicite Thierry Smets. Jérôme Truyens va d’ailleurs s’adresser prochainement aux clients et prospects de la banque lors d’une conférence sur les liens entre performances sportives et boursières. Il se plie de bonnes grâce à pareilles sollicitations, bien conscient de ce qu’il doit à son employeur: "C’est sûr je leur suis redevable, ils m’ont soutenu, j’essaie de leur rendre la pareille en leur offrant un peu de visibilité."

Crowdfunding

Jérôme Truyens assure qu’il n’a pas de plan de carrière bien défini. "Je me sens bien dans cette entreprise où l’ambiance est familiale, je me vois bien encore dans mes fonctions actuelles pendant 5 à 6 ans, après on verra. Je ne ferme aucune porte." Sauf peut-être le coaching de clubs: "Après toutes ces années passées sur les terrains, j’ai davantage envie d’un travail intellectuel que physique."

Il n’écarte pas la possibilité de mettre un jour son expérience en entreprise et comme joueur au service de la fédération, mais ce n’est pas pour demain. "Le grand défi du hockey sera de se professionnaliser tout en gardant ses valeurs, son esprit amateur. On sent un intérêt de plus en plus grand des sponsors, mais l’effet des performances de l’équipe nationale se fait surtout au niveau des inscriptions en clubs, qui explosent."

En attendant, le jeune banquier à l’agenda de ministre met son expérience au service du sport via Rising Track, une plateforme de crowdfunding pour sportifs en mal de financement, qu’il a créée début 2016 avec trois partenaires. "Je ne m’en occupe pas au jour le jour, mais c’est un succès: on a déjà levé 115.000 euros et 50 projets ont été rentrés. La jeune arbitre belge de la finale de hockey à Rio, Laurine Delforge, a ainsi levé 7.000 euros, soit 176% de son objectif", se réjouit-il!

Et, quand on lui demande comment il est parvenu à mener tous ses projets de front, il répond que "tout est une question de discipline et de sacrifices. J’en ai fait beaucoup, mes proches aussi, mais j’ai toujours placé la barre très haut. Et puis, mes parents m’ont éduqué à être exigeant avec moi-même." Son conseil: "Bien planifier ses activités et s’y tenir, se donner les moyens de ses ambitions, afin de ne pas pouvoir se donner d’excuses."

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