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analyse

Durabilité ou rentabilité? Actionnaires et management pas toujours sur la même longueur d'onde

Les contingences financières ont contraint Emmanuel Faber à lâcher la gestion quotidienne de Danone. Son confrère Paul Polman (Unilever) n'a pas échappé à un limogeage. ©REUTERS

L'écrémage des responsabilités d'Emmanuel Faber à la tête de Danone pose la question de l'articulation des notions de rentabilité et de durabilité. Qu'illustrent les tensions entre actionnaires et management.

Concilier les rendements financiers avec la prise en compte de critères sociaux et environnementaux, la quadrature du cercle? Les derniers développements chez Danone incitent à se poser la question. Mécontents des performances du géant français de l'agroalimentaire, deux fonds d'investissement n'ont pas pu convaincre le conseil d'administration de démettre le PDG, Emmanuel Faber. Mais ils ont obtenu la scission des postes de président et de directeur général, Emmanuel Faber ne gardant que la présidence.

Les relations parfois épineuses entre les fonds d'investissement et le management des multinationales ne datent pas d'hier. Mais l'immixtion croissante de considérations sociétales, liées pour l'essentiel au développement durable, tend à exacerber les tensions. Le Néerlandais Paul Polman, l'ancien patron d'Unilever, en a fait les frais. Il fut, en 2010, un des premiers dirigeants d'entreprise à intégrer le développement durable dans sa stratégie.

Paul Polman, l'ancien patron d'Unilever, avait frappé les esprits en 2015, en trouvant sa rémunération excessive (10 millions d'euros annuels). Les actionnaires, lui reprochant de privilégier le développement durable à la rentabilité financière, l'ont remercié.

Paul Polman a souvent prêché que les entreprises devraient être gérées de façon "durable", en rémunérant justement les employés, et en fabriquant des produits sains ayant un impact aussi réduit que possible sur l'environnement. L'ex-patron du géant des produits de consommation avait aussi frappé les esprits en 2015, en trouvant sa rémunération excessive (10 millions d'euros cette année-là). Il a fini par se retrouver face à des actionnaires plus terre à terre, qui lui ont reproché de faire du développement durable une priorité au détriment de la rentabilité financière. Et lui ont indiqué la porte de sortie.

Éthique et rendement

Comment trouver un équilibre entre l’éthique et la dure réalité du rendement pour les actionnaires? Pas évident. "Le gros défi de toute entreprise cotée, c’est d’avoir des actionnaires qui souscrivent à sa stratégie. C’est plus facile pour les sociétés non-cotées. Mais je constate une évolution des mentalités: on voit que de plus en plus d’actionnaires ont des perspectives plus larges que les contingences purement financières", résume Thomas Van Craen, directeur de Triodos Belgique.

Etienne de Callataÿ, chef économiste d'Orcadia Asset Management, voit dans les relations tendues entre certains managers et des fonds activistes "le reflet d’un dilemme entre une majorité qui ne pense qu’à ses profits et des entreprises à finalité plus sociale. Entre les deux, il y a un continuum d’entreprises tournées vers des préoccupations sociales et environnementales, comme Danone ou Unilever."

"Si Emmanuel Faber n’a pas été limogé, c’est parce que son image auprès d’une partie de la clientèle était trop importante. Débarquer Emmanuel Faber aurait représenté un risque excessif."
Etienne de Callataÿ
Chef économiste d'Orcadia Asset Management

Des patrons se trouvent ainsi parfois pris entre le marteau et l'enclume. "Dans le cas de Danone, si Emmanuel Faber n’a pas été limogé, c’est sans doute parce que son image auprès d’un certain segment de la clientèle était trop importante. Cela montre les vertus de l’investissement responsable: débarquer Emmanuel Faber aurait représenté un risque excessif", dit l'économiste.

D'aucuns pointent du doigt la pression parfois excessive de fonds rivés à leurs rendements à court terme. "L’action du fonds Artisan contre le PDG de Danone montre qu’avoir quelques pour cent d’une entreprise peut suffire pour y faire la loi. Les fonds incarnent le monde de la finance. Mais le monde de l’entreprise, c’est différent", souligne Jacques Crahay, CEO de Cosucra et président de l'Union wallonne des entreprises (UWE).

"La rentabilité est nécessaire, mais elle est calculée dans un système imparfait et qui est au bout du rouleau."
Jacques Crahay
CEO de Cosucra

Le plaidoyer du "patron des patrons" wallon "pour une économie moins tyrannique et plus équilibrée" avait, on s'en rappelle, suscité pas mal de remous à l'automne 2019. "Les patrons savent qu'on ne peut plus continuer sur le modèle d'une croissance sans limite, alors que les ressources sont limitées", disait-il alors.

Un système "au bout du rouleau"

Aujourd'hui, Jacques Crahay ne renie rien. "La rentabilité est nécessaire, mais il est évident qu’elle est calculée dans un système imparfait et qui est au bout du rouleau. Il faut aussi prendre en compte toutes les ‘externalités’, comme la réduction de la consommation d’énergies fossiles ou la lutte contre le changement climatique."

Ce discours plus "vert", repris par des dirigeants de grands groupes internationaux, répond à une préoccupation de plus en plus prégnante des consommateurs. Les énergies fossiles, et en particulier le charbon, disparaissent progressivement des portefeuilles d'investissement. Les géants de l'alimentation enchaînent les annonces d'initiatives visant à recycler davantage leurs emballages. Et des fonds investissent dans de nouvelles tendances alimentaires plus qualitatives et soucieuses de la disponibilité de ressources saines et durables.

48,6
milliards €
En 2019, les investissements durables ont bondi de 74% à 48,6 milliards d’euros en Belgique.

Cette évolution se reflète dans le succès croissant des fonds durables. En 2019, les investissements durables ont bondi de 74% à 48,6 milliards d’euros en Belgique. Le durable représentait ainsi 22,1% des montants investis par les particuliers dans les fonds d’investissement.

Mais cette progression n'est pas exempte d'une certaine ambiguïté. "Il y a derrière tout cela une forme d'hypocrisie. Beaucoup de banques se comportent comme si on pouvait être à moitié enceinte. Il y a, dans leur chef, une inertie commerciale qui fait qu’elles pensent que des fonds durables ne sont pas dans leur intérêt. Elles ont peur de faire bouger les stocks existants", dit Etienne de Callataÿ.

"Comment expliquer à un investisseur qu'on offre à la fois des investissements durables et d'autres qui ne le sont pas? Il faut aussi une cohérence avec d'autres aspects comme la politique de rémunération ou la politique commerciale", renchérit Thomas Van Craen. Pour lui, ce n'est pas le nombre de produits d'investissement durables qui importe, mais la démarche de développement de ces produits. "La politique d'investissement de Triodos, dans le cadre des défis sociétaux, a défini sept thèmes, parmi lesquels la transition énergétique, la politique alimentaire et l'économie circulaire."

Un meilleur rendement

Dans le chef des investisseurs, le facteur rendement reste néanmoins important. "Un fonds durable doit offrir un rendement proche d'un fonds classique. Si c’est un chouia inférieur, cela passe encore, mais s’il est nettement inférieur et plus risqué, cela ne passe plus", dit Étienne de Callataÿ.

Ce n'est en général pas le cas: le MSCI World SRI Index, baromètre des performances boursières d'actions durables dans le monde, révèle en effet que l’investissement durable offre un meilleur rendement. En février, l'index global des titres durables atteignait 261,34 points, contre 235,75 pour les actions classiques.

Il y a néanmoins des contre-exemples, comme le fonds immobilier social Inclusio, coté en Bourse depuis le 10 décembre 2020. "Des actionnaires acceptent des 'investissements à impact' moins rémunérateurs, mais c’est plutôt l’exception", précise Étienne de Callataÿ.

"Des initiatives comme Youth for Climate ont fait prendre conscience que l’évaluation d’un investissement va plus loin que l'aspect financier."
Thomas Van Craen
Directeur de Triodos Belgique

Le directeur de Triodos n'en décèle pas moins une lame de fond. "Des initiatives comme Youth for Climate ont mis des choses en mouvement et fait prendre conscience du fait que l’évaluation d’un investissement va plus loin que le simple aspect financier. Il y a aussi toute la question de l’externalité, comme, par exemple, la prise en compte de la pollution dans les pays tiers dans le coût global."

"Profit tempéré"

Mais pour certains, la rentabilité est un préalable incontournable à la durabilité. "Le problème, c’est de trouver un équilibre entre tous les facteurs. Entre l’utopie et le fondamentalisme financier pur, il y a de la marge", lance Philippe Dembour, ex-directeur d'ING en charge de la responsabilité sociétale.

En 2011, celui-ci avait mis en avant le concept de "société à profit tempéré" qui permettrait à une entreprise de s'engager volontairement, sur un cycle économique de 5 ans, à dériver une rentabilité moyenne des fonds propres n'excédant pas le niveau du taux d'intérêt obligataire à 10 ans, majoré d'une prime de risque raisonnable. L’idée, c’est que le management ait d’autres objectifs que le simple profit financier.

"Vu la réduction du risque qu'engendrera pour l'entreprise l'abandon de l'objectif de maximisation du bénéfice, la prime suggérée de 5 % devrait être suffisante pour maintenir l'attrait de l'actionnaire à long terme et ainsi assurer le financement de l'entreprise. Celles-ci prendraient réellement en compte les intérêts de l'ensemble des stakeholders", explique Philippe Dembour.

Pour lui, il est temps de "moderniser le capitalisme" en lui insufflant "un certain niveau de conscience morale". Philippe Dembour décèle pour cela trois pistes possibles. "À l’instar des ratings de crédit, on pourrait instaurer un rating sociétal. Contrairement au label, qui est figé, un rating donne un aperçu d’une progression de l’entreprise. Il y a aussi la directive SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation), qui entrera en vigueur le 10 mars prochain et qui oblige les fonds à spécifier dans quelle mesure leurs investissements sont durables."

L'ancien responsable d'ING évoque enfin la "loi PACTE", adoptée en France en avril 2019 sous la houlette de l'ancien Premier ministre Édouard Philippe. Celle-ci crée le concept d'entreprise à mission, un statut qui enjoint une société à aller au-delà de la recherche de rentabilité en poursuivant des "objectifs sociaux, sociétaux et environnementaux".

La première "entreprise à mission" du CAC 40 n'est autre que Danone, qui a bénéficié d'un vote quasi unanime (99,42%) de ses actionnaires. Mais les performances faiblardes du groupe l'ont contraint à un retour cruel à la réalité: s'engager dans une restructuration passant par la suppression de plus de 1.500 postes dans le monde.

Une mécanique enclenchée

L'émergence de critères de durabilité n'est peut-être pas exempte de cahots, mais une mécanique est bel et bien enclenchée. "Je suis convaincu que certaines entreprises sont bien conscientes du fait que les clients et les collaborateurs veulent autre chose. Il est plus facile de recruter un ingénieur quand on est actif dans une filière verte. En Bourse, des entreprises qui ont un bon bulletin sociétal ont un cours qui se porte nettement mieux. Et l’investissement responsable surperforme par rapport à l’investissement classique et est plus résilient", soutient Étienne de Callataÿ.

Arnaud Zacharie, le secrétaire général du CNCD-11.11.11, se montre lui aussi assez optimiste. "Les choses vont changer, y compris pour les grands fonds d’investissement qui vont comprendre qu’il faut davantage prendre en compte les critères de durabilité pour assurer la rentabilité. L’engouement des coopérateurs pour la nouvelle banque coopérative NewB est là pour démontrer qu’il y a une demande croissante pour des placements plus éthiques", assure-t-il.

"Il faut revoir les normes en utilisant des critères de durabilité pour les achats d’actifs."
Arnaud Zacharie
Secrétaire général du CNCD-11.11.11

Mais pour cela, il s'agit de renforcer le cadre légal. "Il faut revoir les normes en utilisant des critères de durabilité pour les achats d’actifs et en pondérant les normes de fonds propres des banques en fonction des types d’actifs. Les actifs liés aux énergies fossiles sont par exemple voués à tomber à zéro."

Même la Banque centrale européenne (BCE) y met du sien. Elle accepte déjà depuis des années des obligations vertes. En septembre dernier, elle a décidé d'aller un cran plus loin, en acceptant des obligations assorties de coupons annuels dont le niveau dépend d'objectifs de performance. Autrement dit, leur coût de financement peut être majoré si l'objectif de développement durable n'est pas atteint.

Certains restent tout de même sceptiques sur le caractère vraiment durable de cette initiative. "Si la BCE accepte des obligations durables en garantie de prêts accordés aux banques, c'est d'abord parce qu'elle fait tout pour réduire le coût des investissements. Elle achète donc pour des milliards d'euros d'obligations publiques pour faire baisser les taux et ainsi réduire le coût de l'endettement des États", estime Thomas Van Craen.

Pour le patron de Triodos Belgique, si les achats d’obligations vertes favorisent leur essor, il reste à voir comment cela va contribuer à la transition écologique. "Le caractère 'vert' de ces obligations reste light. Il s’agit en général d’obligations vertes proposées parallèlement à des obligations traditionnelles. Cela ne veut pas nécessairement dire que l’émetteur souscrit aux objectifs de l’accord de Paris", dit-il.

L'économie circulaire, une nécessité

La contrainte majeure du futur sera énergétique, embraie Jacques Crahay. "Si je prends le cas de mon entreprise (Cosucra, NDLR), grosse consommatrice d'énergie fossile pour sécher les produits et les transporter, elle devra, d'ici 2030, consommer 50% d'énergies fossiles en moins. Pour cela, nous avons deux possibilités: réduire notre chiffre d'affaires de 50% ou réduire le séchage, et donc vendre des produits moins secs, et donc qui se conservent moins bien." Le rayon de chalandise de Cosucra, qui est mondial aujourd'hui, pourrait ainsi être réduit à 500 ou 1.000 kilomètres d'ici neuf ans.

Dans un tel contexte, l'économie circulaire s'érige en nécessité. L'emploi devrait en bénéficier. "Il y a déjà plus d’emplois dans les énergies renouvelables que dans le charbon. Et les épiceries bio sont plus intensives en main-d’œuvre par rapport au chiffre d’affaires qu’un distributeur comme Aldi", souligne Étienne de Callataÿ.

Une économie circulaire passera par une transformation de notre système alimentaire, et en particulier par une extension des circuits courts. Pour cela, il faudra revoir toute la chaîne: production, distribution, transformation, consommation. En particulier la consommation de protéines animales, qui pèse sur la consommation d’eau, la préservation de la biodiversité et sur les émissions de gaz à effet de serre. Tout un programme.

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